dimanche 10 avril 2016

LE LEURRE DU SPECTATEUR IMPARTIAL. À propos de Différence et liberté de Georges Leroux (suite du précédent articile)



À la suite de Wittgenstein, imaginons un jeu de langage que nous dénommerons, le jeu de langage du citoyen, ou de la démocratie. Le jeu de langage en question consiste à adopter ce qu’Adam Smith a appelé le point de vue du spectateur impartial. C’est le but de l’apprentissage de l’éducation au pluralisme que défend Leroux. Il ne s’agit pas de juger les diverses croyances morales ou religieuses qui circulent autour de nous, nous qui vivons dans une société démocratique. On ne peut pas parler ici de « relativisme moral ou » parce que le relativisme soutient une position sur la vérité alors que le jeu de langage du pluralisme met entre parenthèse la vérité. Dans ce jeu de langage, toutes les doctrines morales et religieuses ainsi que les philosophies ne sont considérées que comme des croyances. Même le pluralisme de Leroux n’est qu’une croyance parmi d’autres, sans prétention à la vérité. C’est pourquoi il convient de présenter le pluralisme normatif de Leroux comme un « jeu de langage », puisqu’un jeu de langage, du moins chez Wittgenstein, n’est qu’une pratique normée.

Bien qu’il les profère tout bas pour lui-même, l’élève ne saurait émettre oralement ou par écrit des jugements de valeurs, tels que : « La démocratie est l’esclavage du peuple pour le peuple et par le peuple », « La religion, c’est la soumission et non la liberté. », « La morale est relative à chacun », etc. Bon nombre de jeunes, ainsi que des d’adultes, pensent de la sorte. Si je comprends bien, le jeu de langage pluraliste de Leroux ne dit pas que ces jugements sont véridiques ou justes. Leur valeur de vérité est, comme je l’ai dit, mise entre parenthèses, suspendue pour ainsi dire. Ces énonces sont « hors-jeu ». Il s’agit par ailleurs pour l’élève de comprendre les raisons qui motivent ces jugements. Comme le disait un grand philosophe rationaliste qui annonce le siècle des Lumières, Baruch Spinoza, dans son Traité politique « Ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas haïr, mais comprendre. » Il s’agit, en somme, de surplomber la pluralité des jugements, des opinions, etc., d’accéder au point de vue de spectateur idéal afin d’être en mesure de porter un jugement rationnel et universel.

C’est l’idéal du citoyen éclairé des Lumières. C’est le modèle de l’homme kantien, du citoyen autonome idéal. Par conséquent, l’éducation au pluralisme de Leroux est une éducation rationaliste. Seul ce point de vue rationaliste serait soi-disant susceptible de conduire nos jeunes à devenir des sortes de juges impartiaux, c’est-à-dire des êtres raisonnables, de bons citoyens dont nos démocraties ont si urgent besoin. Évidemment, il s’agit d’un idéal à jamais inaccessible. À l’impossible, comme dirait l’autre, nul n’est tenu. Quoi qu’il en soit, selon l’éducation rationaliste au pluraliste, il s’agit d’un projet de vie bonne, même si l’éducation au pluralisme prétend ne pas enseigner une voie de la vie bonne. C’est là le grand paradoxe, pour ne pas dire la contradiction, sur lequel roule l’éducation au pluralisme.

En tout cas, il s’agit d’un projet de vie bonne – d’un jeu de langage, si l’on préfère. C’est le projet de vie de la démocratie. Ce que pense le jeune, son projet de vie à lui, propre, particulier, singulier, ça le concerne. Ce qui importe, pour l’éducation au pluralisme, c’est son point de vue en tant que citoyen.

Il va de soi que l’apprentissage rationaliste du pluralisme moral et religieux conduit à un préjugé défavorable contre la religion puisque celle-ci est tenue, du point de vue de l’observateur impartial et rationaliste, comme foncièrement irrationnelle. Il n’y a rien de surprenant à ce que la (ou les religions) soit dépréciée en bout de piste.

Supposons qu’au terme de ses études primaires et secondaires dans le programme d’Éthique et culture religieuse (ECR), on demande à l’élève de traiter de la différence entre les valeurs de tolérance et de miséricorde, et de prendre position. L’élève doit donc justifier son choix entre une valeur morale, la tolérance, et une valeur religieuse (chrétienne), la miséricorde.

L’élève doit adopter le point de vue du spectateur impartial. Il notera que les mots « tolérance » et « miséricorde » ne sont en aucun cas synonymes. La tolérance procède de la raison et de l’intelligence des situations. La tolérance s’exerce à l’égard de comportements à la frontière des limites qu’une société se donne, ces limites variant selon les milieux, les âges, les cultures, etc. En tant que citoyen, je puis tolérer ce qui transgresse la limite mais demeure encore acceptable car ne mettant pas gravement en péril le « vivre ensemble », qui est indépassable. La tolérance a toujours une limite qui est précisément l’intolérable.

Que dira notre élève à présent de la miséricorde ? La miséricorde ne connaît pas de limite car l’amour et le pardon n’en ont pas. Chez les chrétiens, la miséricorde est un don de Dieu.[L’un des derniers ouvrages du Pape François s’intitule justement Le nom de Dieu est miséricorde.] L’être humain serait donc incapable de miséricorde. C’est de l’ordre du divin, du transcendant, qui est proprement au-delà de la raison. La miséricorde prend donc sa source en Dieu qui est Amour (grec, agapè). L’être humain n’est capable que de justice. (Le philosophe John Rawls a élaboré une philosophie politique majeure sur le thème de la justice (plus précisément de la justice sociale)). La miséricorde se situe donc au-delà de la justice parce qu’elle prend sa source dans le mystère de Dieu qui échappe à la raison. L’amour divin échappe à la raison. Le spectateur impartial devrait donc opter, comme citoyen, pour la tolérance et, à titre privé, pour la miséricorde. L’éducation au pluralisme incline donc à la morale plutôt qu’à la religion.

Personnellement, je suis d’avis que la miséricorde est une vertu de loin supérieure à la tolérance. Évidemment, mon point de vue n’est que particulier et singulier, du moins dans la perspective de l’éducation rationaliste au pluralisme. En tout cas, bien que ce ne soit pas la vertu que doit viser le bon citoyen, la miséricorde mérite d’être recherchée sans compter pour elle-même. Mais c’est là un autre « jeu de langage », celui du bonheur et de la vie bonne, qui n’est en aucun cas celui de l’éducation au pluralisme. Reste que, comme on le constate, l’éducation au pluralisme constitue, malgré qu’elle le nie, une forme d’éducation morale. Sa vertu première étant la tolérance.

On pourrait revenir à la charge afin de justifier la vertu de miséricorde supérieure à la tolérance. En effet, la tolérance est une forme affaiblie de miséricorde. De plus, comme je l’ai déjà dit, la miséricorde prend sa source dans l’amour (au sens d’agapè). Donc, la source de toutes les valeurs, donc de la tolérance, c’est l’amour. On pourrait dire que la tolérance n’est qu’une forme affaiblie ou imparfaite de l’amour. Mais l'amour reste subjectif, insaisissable pour la raison. Donc, malgré tout, l'amour doit être exclu. Un bon citoyen, en somme, c'est certes un être rationnel, mais médiocre.
L'éducation rationaliste au pluralisme, c'est l'éducation à la médiocrité. Je ne défendrai jamais ce type d'éducation. Ce jeu de langage n'est qu'un leurre.

Mais il y a plus : le pluralisme est foncièrement irrationnel ! En effet, par définition, le pluralisme désigne l’incapacité de résoudre sur la base de la raison une valeur par opposition à une autre. C’est le sens véritable du pluralisme, qu’on trouve de manière exemplaire chez Isaiah Berlin.[1] Je cite Berlin dans l’introduction d’Éloge de la liberté :

La condition humaine étant ce qu’elle est, les hommes sont condamnés à faire des choix et ce, non seulement en vertu des raisons évidentes que peu de philosophes ont ignorés, à savoir qu’il existe de multiples voies possibles et dignes d’êtres empruntées, que choisir l’une ou l’autre découle de ce que nous sommes des êtres rationnels et capables de jugements moraux, mais en vertu du fait que par nature incontournable, à savoir que les fins sont parfois antagoniques : on ne peut tout avoir.[2]

C’est-à-dire que le rationaliste vit pour ainsi dire dans « un monde idéal où aucune valeur ne serait jamais perdue ou sacrifiée, dans lequel tous les désirs rationnels… pourraient être satisfaits – cette vision classique [rationaliste] n’est pas seulement utopique, mais insoutenable. »

Lorsqu’on adopte le pluralisme, du moins celui de Berlin, le rationalisme est battu en brèche. On ne peut être à la fois pluraliste et rationaliste, puisque la raison est incapable de trancher entre deux ou plusieurs valeurs. Or, Leroux prétend être à la fois pluraliste et rationaliste. Ce qui est parfaitement contradictoire. Ce qui veut dire que la résolution du pluraliste dans le cadre du rationalisme de Leroux implique que le choix d’une valeur, par exemple de la tolérance, par rapport à la miséricorde, ne repose pas sur la raison, mais sur un choix singulier, le mien. C’est là notre condition humaine, dit Berlin. Pour ma part, je dirai que mon choix se fait sur la base de la foi, vertu théologale. C’est pourquoi que je choisis, moi, la miséricorde à la tolérance, car la miséricorde est au-delà, c’est-à-dire supérieure, à la raison humaine. Je considère que la miséricorde est plus haute, à mes yeux ainsi que du point de vue de la tradition religieuse à laquelle j’appartiens de plein cœur, le christianisme.



[1] Voir « Deux concepts de liberté » in Éloge de la liberté, Press Pocket, 1990, p. 167-218.
[2] Isaiah Berlin, op. cit., p. 47.




[1] L’un des derniers ouvrages du Pape François s’intitule Le nom de Dieu est miséricorde.

lundi 4 avril 2016

L'ÉDUCATION RATIONALISTE. À PROPOS DE GEORGES LEROUX, DIFFÉRENCE ET LIBERTÉ (Boréal, 2016)





Georges Leroux, professeur émérite de philosophie, s’est donné corps et âme à la philosophie de l'éducation. En témoigne, sa collaboration au cours Éthique et de culture religieuse (ECR) en place depuis 2008, programme qui replace, au primaire et au secondaire, les défunts cours d’enseignement religieux catholique et de morale. Un an auparavant, il publiait un petit opuscule à la défense du cours ECR : Éthique, culture religieuse, dialogue. Arguments pour un programme (2007). Près de dix ans plus tard, il revient à la charge avec un gros essai Différence et liberté, où il tente de justifier philosophiquement l’éducation au pluralisme.

 


On ne peut douter de l’intérêt marqué et profond que Leroux porte au pluralisme. On sent la passion qu’il l’anime. Leroux est un démocrate dans l’âme pour qui la liberté de conscience et de religion est fondamentale. Comme disait Voltaire (ou ce qu’on aime à lui faire dire) « Je ne suis pas du tout d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort s’il le faut pour que vous ayez le droit de le dire. » C’est, pourrions-nous dire, le credo politique de Leroux. Toute sa démarche s’inscrit dans un courant aujourd’hui omniprésent de la démocratie et de la laïcité. Leroux, comme ses acolytes, est un fils du siècle des Lumières. En fait, il faut faire de Leroux un disciple de Voltaire lequel écrit dans son Dictionnaire philosophique (1764), à l’entrée « Secte » : « Or qui jugera de ce procès [entre deux personnes professant des croyances contraires ou différentes] ? Qui décidera entre ces deux énergumènes ? L’homme raisonnable, impartial, savant d’une science qui n’est pas celle des mots; l’homme dégagé des préjugés et amateur de la vérité et de la justice; l’homme enfin qui n’est pas bête, et qui ne croit point être ange. »[1]

L’homme raisonnable qu’évoque ici Voltaire est celui à qui Leroux aimerait que nos jeunes ressembla. Jusque-là, je pense, tout le monde en conviendra. Sauf que, subrepticement, Leroux nous fait avaler, sans mot dire, la philosophie rationaliste sur lequel repose son projet d'éducation au pluralisme.

Georges Leroux se dit « communautarien » (voir p. 24). Je n’en crois pas un mot. Leroux est plutôt adepte de la philosophie politique rationaliste de John Rawls, auteur du livre fameux Théorie de la justice (1971). Pour Rawls, le pluralisme s’impose, non seulement de fait, mais de droit. Dans la « position originelle sous le voile d’ignorance » nous aurions en effet convenu que tous doivent disposer de la liberté de penser et de croire. Dès lors, peu importe ce que l’un dit croire ou penser, il a la liberté de le faire – dans la mesure, évidemment, où il n’entrave pas l’autre de faire de même. Voilà le « contrat social » assurant le pluralisme de droit. L’éducation doit suivre ce contrat social assurant le pluralisme. C’est ce que propose Leroux ni plus ni moins. Pour se faire, l’éducation doit donc veiller à affiner la raison – « la chose du monde la mieux partagée », écrivait Descartes dans le Discours de la méthode – afin d’évaluer de l’universalité d’une croyance par rapport à une autre, car la raison vise l’universelle.

Le philosophe britannique, Michael Oakeshott (1901-1990), publiait en 1947 un texte percutant « Le rationalisme en politique ».[2] Je crois qu’on peut dire que la philosophie politique au XXe siècle est rationaliste. La philosophie politique de celui qu’on tient comme le plus grand de tous sur le sujet, John Rawls, est donc rationaliste de part en part. Leroux admet que sa réflexion sur le pluralisme fut influencée par celle de Rawls.

Michael Oakeshott montre, de son côté, que la très mal-aimée de la philosophie politique rationaliste, c’est la tradition, plus précisément l’autorité. Le penseur rationaliste, écrit Oakeshott

…défend (il est toujours en train de défendre) l’indépendance de l’esprit en toutes les occasions, la pensée libre de toute obligation envers quelque autorité que ce soit exceptée celle de la « raison ». Les circonstances du monde moderne [et Dieu sait que Leroux sait décrire l’état irrespirable de l’éducation cléricale catholique dans lequel baigna son éducation supérieure] l’ont rendu batailleur : il est l’ennemi de l’autorité, du préjugé, de ce qui est simplement traditionnel, coutumier ou habituel. Son attitude mentale est à la fois sceptique et optimiste : sceptique, parce qu’il n’a pas d’opinion, d’habitude, parce qu’il n’y a rien qui soit fermement enraciné ou largement accepté qu’il n’hésite à mettre en question et à juger par ce qu’il appelle sa « raison »; optimiste, parce que le rationaliste ne doute jamais de la puissance de sa « raison » (lorsqu’elle est proprement appliquée) pour déterminer la valeur d’une chose, la vérité d’une opinion, ou le caractère approprié d’une action. En outre, il est renforcé par une croyance en une « raison » commune à toute l’humanité, faculté commune d’examen rationnel, qui est le fondement et l’inspiration de l’argumentation : sur sa porte est écrit le précepte de Parménide – Juge par une argumentation rationnelle.

Le programme d’enseignement de la philosophie au collégial, dont Georges Leroux fut l’un des concepteurs de premier plan, embrasse le credo rationaliste. La détestable pensée thomiste, soi-disant dogmatique et fermée sur le monde moderne, fut l’objet des attaques et de l’ire des jeunes penseurs rationalistes. Pierre Després, pour l’un, prend fait et cause pour les penseurs « libéraux » (rationalistes) qui revendiquèrent alors une pensée autre que la pensée chrétienne catholique.[3] Ces penseurs, influencés par le siècle des Lumières, revendiqueront, il va sans dire, la raison, en lieu et place de la détestable autorité qu’exerça soi-disant alors l’Église catholique. Georges Leroux sera du nombre. Il mène depuis lors le combat qui a porté ses fruits et dont ses collègues bénéficient aujourd’hui. La philosophie thomiste n’est plus enseignée aujourd’hui, autant au collège qu’à l’université. Elle n’est plus qu’un vestige oublié, abandonné et enterré, en tout cas totalement absent de l’espace publique, réfugié dans les églises qui se vident. Le rationalisme crie sa victoire et poursuit son combat niveleur. C’est le combat de Leroux.

En 1976, j’entrais au cégep du Vieux Montréal, inscrit au programme de philosophie (qui n’existe plus aujourd’hui). Je n’apprenais qu’à lire et à analyser que des discours syndicaux afin de montrer la « déviance » idéologique des syndicats selon une perspective marxiste. J’ai au moins appris que le dogmatisme n’était pas le seul fait de l’Église catholique mais de toute pensée rationaliste, dont le marxisme. Ce fut un temps de ténèbres pour la philosophie et son enseignement. Je n’avais rien appris de la philosophie et des grands philosophes (sauf Descartes avec l’inoubliable Josiane Ayoub, cette bonne adepte des Lumières qui nous apprenait à lire Descartes à l’aide d’une lunette marxiste). Malgré ces temps sombres de vaches maigres, je lisais par moi-même, comme autodidacte, entre autres un livre du Père Antonin-Gilbert Sertillanges (1863-1948), dominicain, La vie intellectuelle. Son esprit, ses conditions, ses méthodes (1944). Je lus également les dialogues socratiques de Platon ainsi que les œuvres de mon philosophe préféré à l’époque, le danois Soren Kierkegaard. Du livre du Père Sertillanges, une phrase m’était restée, gravée en mémoire: « Pour juger vrai, il faut être grand. » (p. 33)

Comment devenir grand dans une éducation qui vous ratatine au lieu de vous élever ? Car, aujourd’hui je le sais, le rationalisme nivelle vers le bas. Au lieu d’élever l’homme à sa dignité, il le rabaisse. Ne suivons pas les avis de ceux et celles qui nivellent vers le bas. Ne suivons pas l’avis de Georges Leroux. Lui, il a reçu une éducation de premier ordre. Aujourd’hui, il tente de nous convaincre que nos jeunes devraient se contenter de la liberté; mais c’est se satisfaire de peu. Faisons-lui un joli pied de nez en revenant à la tradition et à l’autorité.






[1] Voltaire, Dictionnaire philosophique, Paris, GF Flammarion, 2010, p. 489. Je souligne.

[2] Disponible en ligne en traduction française: http://www.cairn.info/revue-cites-2003-2-page-121.htm
 

[3] Cf. Pierre Desprès, « Le rapport Parent. Un changement de paradigme pour la philosophie (1963-1967)», in L’enseignement de la philosophie au cégep. Histoire et débats, PUL, 2015, p. 13-14.

jeudi 7 janvier 2016

PLAIDOYER POUR LA TRANSCENDANCE. Introduction : de la science à la métaphysique

Voici l'introduction d'un essai à paraître chez Liber dont le titre est Plaidoyer pour la transcendance. Une réponse à l'essai de Jocelyn Giroux et Yves St-Arnaud, L'hypothèse Dieu (Liber, 2015).
 
 
INTRODUCTION
DE LA SCIENCE À LA MÉTAPHYSIQUE

Il faut d'emblée saluer cette main tendue vers le croyant qu’offrent les auteurs de L’hypothèse Dieu[1], Jocelyn Giroux et Yves St-Arnaud. Il sera question de cet essai dans les pages qui suivent, non pas du détail mais principalement touchant la thèse défendue. Je voudrais plaider pour la transcendance, Dieu, plus précisément le Dieu de Jésus Christ. Je soutiendrai aussi que ce Dieu transcendant, le Dieu chrétien, est aussi présent dans l’immanence, de telle sorte qu’il n’y a pas, malgré les apparences, de dualité entre le transcendant et l’immanence.

L’Hypothèse Dieu détonne par rapport aux autres ouvrages qui, depuis Voltaire, défendent les mérites de l’athéisme, de l’agnosticisme et de la libre-pensée. Ceux-ci ont souvent le tort de l’agressivité et de la virulence vis-à-vis de la religion, de l’Église catholique en particulier. Leur virulence s’explique sans doute par des siècles de mépris et d’intolérance à leur endroit. Aujourd’hui, il est admis qu’on puisse vivre une spiritualité sans Dieu, de sorte qu'aucune religion ne détient le monopole de la spiritualité. Un catholique comme moi n’a aucune difficulté à le reconnaître puisque, qu’on le réalise ou non, l’être humain est par nature spirituel. Pour ma part, je plaide dans les pages qui suivent que le plein épanouissement spirituel passe obligatoirement par l’existence et la reconnaissance d’une transcendance, Dieu, le Dieu de Jésus Christ en particulier. Dans nos sociétés modernes démocratiques, les sujets humains ont tous les droits. Je suis d’avis que la source de cette « libération » de l’homme occidental moderne est directement issue pour une large part au christianisme.

Ce qui m’intrigue et nourri ma perplexité, toutefois, c’est qu’on puisse vivre une réalité spirituelle tout en étant partisan, consciemment ou non, d’une métaphysique matérialiste. Je comprends qu’on puisse ne pas croire en Dieu, et tout de même vivre une spiritualité sans transcendance. J’éprouve cependant une grande perplexité devant des hommes et des femmes qui se déclarent athées ou agnostiques et qui prétendent, du même souffle, que tout soit réductible en dernière analyse à la matière. Non pas que je sois adepte de l’idéalisme voulant que seul l’esprit existe, et que la seule réalité soit de nature spirituelle. Partisan de l’aristotélisme ainsi que du thomisme, j’ai plutôt tendance à penser que l’être humain est un être à la fois corporel et spirituel.[2] Après tout, comme catholique, je crois en la résurrection des corps, corps et esprit formant la personne. Le christianisme enseigne non pas la divinisation de l’homme, mais son humanisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Dieu s’est fait homme en Jésus Christ. Aussi, il importe de comprendre que le christianisme n’enseigne pas seulement l’existence d’une transcendance – Dieu -, mais d’une transcendance indissociable de l’immanence – Dieu incarné.

            Cela dit, s’il faut saluer l’invitation au dialogue que sollicitent les auteurs de l’Hypothèse Dieu, la prudence est de mise. Le titre lui-même recèle, en effet, un piège devant lequel le croyant ne doit pas céder. Dès le départ, il convient de signaler le malentendu qui consiste à faire de l’existence de Dieu une question de type scientifique mais qui ne l’est pas car la question en est foncièrement une de nature métaphysique. C’est ce que je défends dans cet essai. Les auteurs de l’Hypothèse Dieu posent la question de l’existence d’une divinité semblable à une simple hypothèse émise en science touchant l’existence ou non d’un certain type de réalité. Ce qui est trompeur, mais bien caractéristique de la manière dont, depuis le Siècle des Lumières, qui voient les débuts des triomphes de la science et la rétrogradation de la métaphysique comme « science », tous les problèmes et énigmes doivent être traités et résolus.

            On ne peut donc que donner raison à Étienne Gilson (1884-1978) qui, dans L’athéisme difficile, écrit : « Il n’y a pas à proprement parler d’athéisme scientifique, parce que la science n’a pas compétence pour traiter de la notion de Dieu…»[3] Ce fut également l’avis de Ludwig Wittgenstein qui, dans le Tractatus logico-philosophicus, déclare que la philosophie, et a fortiori la métaphysique, n’est pas une science de la nature.[4] « Dieu », écrit encore Wittgenstein, « ne se révèle pas dans le monde. » C’est en substance ce que soutenaient Gilson et la tradition métaphysique, dont saint Thomas d’Aquin, qu’il a étudié sa vie durant. Pour Gilson, comme pour Wittgenstein, Dieu n’est pas un être parmi les autres êtres qui peuplent le cosmos. En ce sens, Dieu est transcendant, de sorte que les méthodes scientifiques sont vaines pour décider de son existence.

Tout ne se passe donc pas avec Dieu comme s’il s’agissait de savoir si les extra-terrestres existent ou non. L’existence de Dieu n’est pas, aurait dit Wittgenstein, logiquement (ou « grammaticalement ») une hypothèse de type scientifique qui viserait soi-disant à expliquer la cause ultime des phénomènes naturels. Le métaphysicien n’est donc pas coupable, comme on l’accuse trop souvent, de faire de la mauvaise science. Tel Javert à la poursuite acharnée de Valjean, Bertrand Russell (1872-1970) s’est acharné à condamner les théologiens qui ont proposé des « preuves » de l’existence de Dieu, dont saint Thomas d’Aquin qui, à ses yeux, n’est pas digne du titre honorifique de philosophe.[5]

La question de l’existence de Dieu est donc une question par nature métaphysique, concernant l’être en tant qu’être comme le soutenait Aristote, le fondateur de la discipline, et qu’a fait ensuite sienne saint Thomas d’Aquin. À cet égard, Aristote parle de la science suprême, la théologie. Évidemment, il ne s’agit pas pour Aristote de la théologie conçue sur le donné de la Révélation (chrétienne), mais plutôt de théologie naturelle au sens où par le seul recours à la raison naturelle de l’homme, il est possible de reconnaître la légitimité d’un être divin, cause première du monde. On comprend que Thomas d’Aquin ait pu trouver chez le maître du Lycée un éminent penseur qui a pour ainsi dire pavé la voie à la théologie révélée à l’aide de la théologie naturelle.

Il est intéressant de noter que Thomas d’Aquin n’emploie pas comme tel le terme de « preuve » dans la Somme théologique. Il parle plutôt de « voies » (viis). Il s’agit d’avenues, de chemins; bref, de directions, mieux, de sens. Le terme « preuve » peut susciter, en contexte métaphysique, un contre-sens car il n’est pas celui qui est d’usage en science. C’est d’ailleurs ce qui explique que lorsque les modernes s’emploient aujourd’hui à discuter des « preuves » en faveur de l’existence de Dieu, ils ont tôt fait de les ridiculiser pour les rejeter, car elles ne respectent pas les standards de la science expérimentale. Il s’agit alors d’une sorte de sophisme de la caricature. Ainsi, lorsque Russell daigne jeter son regard hautain d’homme éduqué à la science moderne, de loin supérieure à la vieille métaphysique poussiéreuse des médiévaux, sur les pseudos preuves en question, dont celle de la « cause première » à l’univers, il ne s’y attarde pas : « Aussi n’est-il peut-être pas nécessaire de passer plus de temps sur l’argument de la cause première. » En effet, si tout a une cause, alors Dieu lui-même doit aussi avoir une cause. Qui a créé Dieu, dès lors que tout a une cause ? se demandait dans sa jeunesse le futur philosophe. Conclusion : il est certainement faux de croire que Dieu soit la cause première du monde. Les réflexions du jeune de Russell resteront sur ce point bien puériles.

Normand Baillargeon, qui se fait fort d’être disciple de Lord Russell[6], esquisse lui aussi à l’emporte-pièce la prima via – la première voie – de la Somme théologique de l’Aquinate.[7] Le célèbre auteur du Petit cours d’autodéfense intellectuelle ne daigne même pas examiner pour elle-même la première voie de Thomas d’Aquin. Il s’en remet à ce que la tradition philosophique moderne a reçu et corrigé ensuite de la dite « preuve », en particulier chez Kant et surtout Hume. En somme, Baillargeon, en bon penseur « critique », met les lunettes de Hume pour critiquer la première « voie » de l’Aquinate et, finalement, la rejeter. Chez les modernes, c’est ainsi qu’on procède. C’est d’ailleurs ce qui explique que, pour Russell, Thomas d’Aquin n’est pas réellement un philosophe digne de ce nom. C’est peut-être un grand saint pour les catholiques, mais certainement pas un philosophe digne de ce nom.

Aucun des critiques modernes ne daignent citer le texte poussiéreux latin de la Somme thomasienne. Citons-le donc pour une fois :

Que Dieu existe, on peut prendre cinq voies pour le prouver.

La première et la plus manifeste est celle qui se prend du mouvement. Il est évident, nos sens nous l’attestent, que dans ce monde certaines choses se meuvent. Or, tout ce qui se meut est mû par un autre. En effet, rien ne se meut qu’autant qu’il est en puissance par rapport au terme de son mouvement, tandis qu’au contraire, ce qui meut le faut pour autant qu’il est en acte; car mouvoir, c’est faire passer de la puissance à l’acte, et rien ne peut être amené à l’acte autrement que par un être en acte… Or il n’est pas possible que ce même être, envisagé sous le même rapport, soit à la fois en acte et en puissance… Il faut donc que tout ce qui se meut soit mû par un autre. Donc, si la chose qui meut est mue elle-même, il faut qu’elle aussi soit mue par une autre, et celle-ci par une autre chose. Or, on ne peut continuer à l’infini, car dans ce cas, il n’y aurait pas de moteur premier, et il s’ensuivrait qu’il n’y aurait pas non plus d’autres moteurs, car les moteurs seconds ne meuvent que selon qu’ils sont mus par le premier moteur, comme le bâton ne meut que s’il est mû par la main. Donc il est nécessaire de parvenir à un moteur premier qui ne soit lui-même par aucun autre, et un tel être, tout le monde comprend que c’est Dieu.[8]

Russell, ainsi que la vaste majorité des commentateurs modernes, considèrent que la notion principale en jeu est celle de cause. Erreur, car nulle part ne trouve-t-on dans le texte précédent de la Somme cette notion. Comme nous le disions, Russell est impatient de l’y trouver car David Hume (1711-1776), son grand prédécesseur, l’a passablement malmenée dans ses œuvres, en particulier dans son traité posthume célèbre Dialogues sur la religion naturelle. Ce qui est au cœur de la première voie thomasienne, c’est le couple métaphysique de la puissance et de l’acte (dunamis/energeia) que Thomas emprunte directement à la métaphysique d’Aristote. Or, comme Russell exècre le maître du Lycée[9], ainsi que toute sa métaphysique, Russell conçoit l’argument du Premier moteur non-mû d’Aristote[10] en termes de « cause première ».

L’objection de Russell et consort ne tient pas non plus : « Si tout a une cause, alors qui est la cause de Dieu ? », car Thomas ne dit pas que tout est mû, mais bien que certaines choses le sont. L’Aquinate ne dit pas non plus que toute chose est mue par autre chose, mais seulement que « si quelque chose est mû, il est mû par quelque chose. » Rien ne laisse deviner donc que Dieu soit en mouvement et, donc, qu’il est mû par quel qu’être mû à son tour par un autre.

Par ailleurs, les penseurs modernes contestent l’idée de l’impossibilité d’une série de causes secondes. Comme l’écrit par exemple Baillargeon : «… on a fait valoir qu’il n’y avait rien d’incohérent à admettre que la chaîne de relations de cause à effet puisse remonter indéfiniment. »[11] Tout se passe donc comme si l’Aquinate concevait la « première cause » (sic) de l’univers comme ayant eu son point d’impact au commencement, au temps zéro pour ainsi dire de l’univers, et que s’il était possible de remonter dans le temps vers ce tout début, en procédant de causes secondes en causes secondes, on aboutirait finalement au fameux Premier Moteur. C’est là un malentendu funeste. Car, de cette manière, on se représente une cause comme précédent temporellement son effet. C’est là une malheureuse méprise qui résulte de l’analyse fautive de Hume, que tout le monde par la suite va reprendre. Il est clair que pour Thomas d’Aquin et Aristote, la cause immédiate d’un effet n’est pas temporellement antérieure à l’effet, mais simultanée. Lorsque une pierre frappe la vitre de la fenêtre, la cause n’est dans le vol de la pierre en direction de la fenêtre, mais lorsqu’elle atteint la vitre volant alors en éclats. L’analyse « sceptique » de Hume contredit le plein sens commun. Il faut conclure que le premier moteur meut simultanément tous les moteurs seconds. Et si Dieu est bien ce Premier moteur toujours en acte, jamais en puissance, cela signifie que Dieu est constamment présent et actif dans sa Création. Dieu, en somme, n’est pas le dieu aristotélicien qui après avoir mis en marche notre monde, s’en retire pour jouir de sa plénitude. Le Dieu de l’Aquinate est celui qui se nomme lui-même dans la Bible : « Dieu lui-même dit (Ex 3 14), ‘Je suis Celui qui suis’ »[12] Évidemment, nous sommes alors en théologie révélée, et non plus en seule théologie naturelle, mais celle-ci supporte la première.

Malgré les errances philosophiques propageant des idées fausses dont les conséquences sont incalculables, cela n’a pas empêché le grand physicien britannique, Stephen Hawking, de déclarer sans ambages au tout début de son ouvrage de vulgarisation scientifique, Y a-t-il un grand architecte dans l’Univers ?, que « la philosophie est morte, faute d’avoir réussi à suivre les développements de la science moderne. »[13] Quoiqu’en pense Gilson, les scientifiques ont aujourd’hui le haut du pavé, et on peut dire qu’on assiste à un athéisme scientifique fondé sur les résultats de la science. Les penseurs scientifiques, comme Hawking, balaient donc du revers de la main la métaphysique comme pseudoscience. Seule la science moderne expérimentale aurait droit au titre honorifique de science. L’être n’est plus qu’une lubie, une bigoterie, etc. C’est l’oubli de l’être, dira Heidegger.

Russell a nourri l’ambition d’éliminer la métaphysique et de la remplacer par la logique de la science. Le problème, c’est que la science recèle une métaphysique, et c’est ce que nous tenterons de montrer dans cet essai. Russell a ambitionné le néant.

Déjà Aristote observait que « La plupart des premiers philosophes considéraient comme les seuls principes de toutes choses ceux qui sont de la nature de la matière. »[14] Le constat vaut encore aujourd’hui. La science souscrit à une métaphysique matérialiste. L’être est fondamentalement matière. Or, la question de l’origine de l’être, c’est-à-dire de la matière ne se pose pas, du moins selon les penseurs adeptes de la science moderne. Tout se réduit à la matière et se suffit à elle-même. La thèse métaphysique du matérialisme est devenue un dogme.

C’est ce qui dit le professeur de biologie québécois, Cyrille Barrette : « La science est…absolument matérialiste…»[15] Attention, toutefois, nuance le professeur émérite de Laval, le matérialisme de la science n’est que méthodologique. « Ce n’est pas un matérialisme ontologique ou métaphysique, c’est-à-dire que la science ne prétend pas pouvoir démontrer que le surnaturel, la magie et le miracle n’existent pas, mais elle n’y croit pas et surtout elle s’interdit de les inclure, même à dose homéopathique, dans ses explications et ses équations. »[16] Bel aveu. Comme si donc la métaphysique ne visait qu’à démontrer le surnaturelle, c’est-à-dire ce qui est au-delà de la matière. Elle serait vaine et inutile, comme on le savait. Du « transcendant », le matérialisme n’en a cure. Quoi qu’il en soit, le matérialisme du scientifique est bel et bien une position métaphysique selon laquelle ce qui est, en toute vérité, c’est la matière, et tout doit s’y réduire. Ce qu’il faut comprendre, en somme des propos d’un homme de science comme Cyrille Barrette, c’est que le réductionnisme est la méthode privilégiée par laquelle opère la métaphysique matérialiste de la science, de la biologie en particulier.

Dans la Métaphysique, au Livre E, Aristote établit la prééminence de la théologie sur les autres sciences. «…il n’est pas douteux…que si le divin (ton thêon) est présent quelque part, il est présent dans cette nature immobile et séparée. […] s’il existe une substance immobile, la science de cette substance doit être antérieure et doit être la Philosophie première... Il lui appartiendra de considérer l’Être en tant qu’être… »[17] Ce que fait d’ailleurs le philosophe dans le livre L, où il établit la nécessité d’un Premier moteur « immobile et séparé », qui est « le dieu » ou « divin ». C’est la Substance des substances, mais incorruptible. C’est donc dire que « le dieu » aristotélicien, Acte pur qu’exige le Premier moteur, possède un corps et, bien sûr, une intelligence supérieure. Il habite « l’éther », le cinquième élément, la « matière éthérique » dans la cosmologie aristotélicienne.

Évidemment, la science moderne réfutera l’existence du fameux « éther » et, avec lui, l’existence du « dieu » aristotélicien. La matière « terrestre » se répand depuis lors dans tout l’univers. Voilà, au fond, la nature de « l’immanence »; toute transcendance étant désormais exclue parce qu’inexistante. On parle depuis lors du « surnaturel » pour désigner l’aspiration (vaine et illusoire) d’une transcendance.

Or, c’est oublié la correction importante que Thomas d’Aquin fera à la théologie « naturelle » d’Aristote. Car, avec le maître du Lycée, il n’était question que de théologie naturelle, visant à établir par les seules capacités de l’intelligence humaine, l’existence d’une divinité qui, il faut le dire, n’est qu’abstraite et jamais providence comme le Dieu chrétien. Thomas d’Aquin est lui porteur de la théologie révélée de la Bible. Pour penser l’être en tant qu’être, Thomas d’Aquin, comme on l’a vu succinctement tantôt à propos de la première voie menant à l’existence de Dieu, empruntera l’appareillage métaphysique d’Aristote tout en y insérant la révélation chrétienne, dont Dieu, le Dieu de Jésus Christ. Surtout, pour résumer succinctement, l’Aquinate ne fera pas de Dieu une substance parmi d’autres. C’est la Pensée pure en acte pur, tout-puissant et créateur de l’univers, dont les hommes en particulier. Le Dieu de saint Thomas d’Aquin est surtout Dieu-trinitaire. En tout cas, c’est le Dieu de nature spirituelle créateur de la matière, le Vivant par excellence, « le Père tout-puissant créateur du ciel et de la terre », comme le dit le credo du croyant.

C’est ici, il va de soi, que les partisans modernes de la métaphysique matérialiste de la science décrochent car, au risque de me répéter, il n’y a pour eux que la matière, l’esprit n’étant qu’une manifestation de la matière et réductible à elle.

À cet égard, Richard Dawkins a formulé ce qu’il appelle « l’hypothèse de Dieu ». Nous passerons beaucoup de temps sur l’hypothèse en question (sans doute davantage que sur l’essai L’hypothèse Dieu), du célèbre biologiste britannique. Dans son essai, Pour en finir avec Dieu (God Delusion), Dawkins écrit :

… je définirai […] l’hypothèse de Dieu de façon plus défendable : d’après cette hypothèse, il existe une intelligence surnaturelle, surhumaine qui a délibérément conçu et créé l’univers et tout ce qu’il contient, nous, entre autres. Ce livre défendra une autre thèse : toute intelligence créatrice, suffisamment complexe pour concevoir quoi que ce soit, ne vient à exister qu’au terme d’un grand processus d’évolution graduelle. Étant produites par l’évolution, les intelligences créatrices apparaissent nécessairement tard dans l’univers, on ne peut donc leur imputer sa conception. Dans ce sens défini, Dieu est une illusion. Et, comme on le verra dans des chapitres ultérieurs, c’est une illusion pernicieuse.[18]

Dawkins rejette donc l’hypothèse de Dieu parce que, selon la théorie de l’évolution darwinienne, Dieu, comme Intelligence suprême, nécessiterait un processus évolutif infini et fort complexe. C’est ainsi que le biologiste peut se passer de cet être transcendant encombrant. Mais qu’est-ce qui EST au départ, selon Dawkins ? À la suite des anciens atomistes grecs qui posaient l’existence d’atomes, apparus on ne sait comment (auraient-t-ils existé de toute éternité ?), le célèbre biologiste évoque dans un autre essai, Le fleuve de la vie, des espèces de boules de « billards atomiques » absolument simples dont les collisions dues au pur hasard engendrèrent éventuellement la vie :

…lorsque les ricochets des billards atomiques se mêlent d’assembler un objet qui présente certaine propriété apparemment innocente, il se produit dans l’Univers un événement formidable. La propriété, c’est la faculté de se répliquer; c’est-à-dire fabriquer d’exactes copies de lui-même, aussi bien que des répliques comportant les erreurs mineures qui peuvent arriver lors de toute reproduction. De cet événement singulier, survenu quelque part dans l’Univers, découleront la sélection naturelle darwinienne et cette explosion baroque que, sur cette planète, nous appelons la Vie.[19]

La thèse métaphysique matérialiste coule de source alimentant le fleuve de la vie. Ce pourrait-il que ce soit le contraire ? C’est-à-dire que Dieu est simple; la matière, complexe ? C’est la thèse que soutient saint Thomas d’Aquin.[20] Nous y reviendrons.

Pour le moment, contentons-nous de rappeler que la métaphysique matérialiste n’offre aucune espérance, aucun salut, car, comme l’écrit de son côté Bertrand Russell (1872-1970) dans un texte percutant « La profession de foi d’un homme libre » : « Tel est dans ses grandes lignes, mais bien plus dénué de finalité, plus vide de sens, le monde que la Science présente à notre croyance. »[21]

Inutile et vain de demander à Dawkins d’où viennent ces « billards atomiques ». Ils sont là depuis la nuit des temps, et il est oiseux, indigne du scientifique de s’enquérir de réponses « métaphysiques » qui ne sont que mythes. Le penseur scientifique n’a aujourd’hui cure de ces sempiternelles questions qui n’ont pas de réponse. Comme Hawking, il raye d’un trait toute la philosophie « faute d’avoir réussi à suivre les développements de la science moderne. » Il y a là une attitude profondément troublante et inquiétante. Avec l’oubli de l’être, qui suit l’oubli de Dieu, vient l’oubli de l’homme. L’Âge des ténèbres n’est pas que le titre d’un film.

Il nous faudra donc dans les pages qui suivent reprendre le bâton du pèlerin afin de rétablir la transcendance de Dieu. Or, Dieu est aussi et surtout dans l’immanence. En effet, le Dieu chrétien n’est pas seulement le « Dieu des philosophes », mais le « Dieu-avec-nous », Emmanuel. Pour le propos du présent essai, nous nous concentrerons sur le Dieu-transcendance, quitte à ce que, dans une autre publication, nous aborderons le Dieu-immanence.




[1] Liber, 2015. Les références à l’ouvrage seront données dans le corps de notre texte entre parenthèses suivies de la lettre H ainsi que de la page.
[2] C’est l’enseignement de l’Église : « L’unité de l’âme et du corps est si profonde que l’on doit considérer l’âme comme la « forme » du corps; c’est-à-dire, c’est grâce à l’âme spirituelle que le corps constitué de matière est un corps humain et vivant; l’esprit et la matière, dans l’homme ne sont pas deux natures unies [comme dans le dualisme], mais leur union forme une unique nature [ une « personne »] (Cathéchisme de l’Église catholique, # 365). Cet enseignement dérive de saint Thomas d’Aquin qui reprend à son compte les idées d’Aristote.
[3] Étienne Gilson, L’athéisme difficile, Paris, Vrin, 2014. Paru originellement en 1979 avec une préface de Henri Gouhier.
[4] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, proposition # 4.111, Paris, Gallimard, 1993, p. 57.
[5] Voir Bertrand Russell, Histoire de la philosophie occidentale, chapitre XIII, Paris, Les Belles Lettres, 2011, p. 536.
[6] Voir Normand Baillargeon, « Bertrand Russell, le sceptique passionné » in Raison oblige. Essai de philosophie sociale et politique, Les Presses de l’Université Laval, 2009, p. 23-38.
[7] Normand Baillargeon, Stéroïdes pour comprendre la philosophie, Verdun, Amérik Média, 2010, chapitre 7, p. 143.
[8] Thomas d’Aquin, Somme théologique, Question 1, article 3, réponse 2, Paris, Cerf, 1984, Tome 1, p.172.
[9] Dans The Scientific Outlook, publié en 1931, Russell a ce mot terrible à l’endroit d’Aristote : « Aristotle, it should be said, has been one of the great misfortunes of the human race. ( The Scientific Outlook, Londres, Routledge, 2001, p. 27.) ( «Aristote, il faut le dire, fut l’un des grands malheurs de l’humanité. »)
[10] Voir Aristote, Métaphysique, Livre L, 6, 1071b.
[11] Baillargeon, op. cit., p. 144.
[12] Ibid.
[13] Stephen Hawking, Y a-t-il un grand architecte dans l’Univers ?, Paris, Odile Jacob, 2014, p. 11.
[14] Aristote, Livre A, 983b 6, Paris, Vrin, 1991, p. 13.
[15] Cyrille Barrette, Aux racines de la science, Propos d’un scientifique sur la philosophie de la science, Book-e-book, Sophia Antipolis, 2014, p. 13.
[16] Ibid., p. 16.
[17] Aristote, Métaphysique, Livre E, 1026b 20-30.
[18] Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, Paris, Robert Laffont, 2008, p. 39.
[19] Richard Dawkins, Le fleuve de la vie. Qu’est-ce que l’évolution ?, Paris, Hachette, 1995, p.11.
[20] Que, bien sûr, on ne lit plus tant la rumeur publique est entendue à l’effet que les œuvres de l’Aquinate sont remplies d’erreurs et de sophismes. C’est du moins l’avis de Bertrand Russell qui rejetait Thomas d’Aquin comme indigne du nom de philosophe (voir son Histoire de la philosophie occidentale, publiée en 1945, chapitre XIII)
[21] Bertrand Russell, Mysticisme et logique, Paris, Vrin, 2007, p. 66. Citons encore Russell : « Que l’Homme soit le produit de causes qui ne prévoyaient nullement la fin qu’elles accomplissaient; que son origine, son développement, ses espoirs et ses peurs, ses amours et ses croyances, ne soient rien d’autre que le résultat de collisions accidentelles d’atomes; qu’aucun feu, aucun héroïsme, aucune intensité de pensée et de sentiment ne peuvent préserver une vie individuelle de la tombe; que tous les travaux des âges, toute la dévotion, toute l’inspiration, tout l’éclat de midi du génie humain soient destinés à disparaître dans la vaste mort du système solaire, et que le temple entier de la réalisation de l’Homme doive inévitablement disparaître sous les décombres d’un univers en ruines (toutes ces choses, si elles n’échappent pas à la discussion, sont néanmoins si proches de la certitude qu’aucune philosophie qui les rejette ne peut espérer tenir debout). Ce n’est que sur l’échafaudage de ces vérités, sur le fondement ferme du désespoir inébranlable, que l’habitation de l’âme peut désormais être bâtie en toute sécurité. » La dernière phrase laisse songeur. Car on peut penser que, contrairement à Russell, le pessimisme et le « désespoir inébranlable » sont certainement plus nocifs que l’espérance du salut qu’enseigne la religion chrétienne. En effet, lorsque tout est dénué de sens, à quoi bon vivre ? À quoi bon aimer les autres si tout cela ne rime à rien ? À mon avis, c’est là la plus dangereuse des idées. Face au pessimiste de Russell, le mot de St-Exupéry mis en exergue décrit notre mal être et nous parle davantage.