mardi 7 avril 2015

L'ASSÉ CONTRE L'AUTORITÉ. La morale anarchiste de Pierre Kropotkine

« Lorsque les pères s'habituent à laisser les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes gens méprisent les lois, parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne, alors c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. » (Platon, République, VIII, 562b-563a)

 
L'ASSÉ (Association pour une solidarité syndicale étudiante) a un sérieux problème avec l'autorité. Toute autorité, quelle qu'elle soit, incluant, bien entendu, l’autorité suprême dans une société, le gouvernement ou l’État. L’ASSÉ s’oppose, en vérité, non pas tant à l’austérité qu’à l’autorité. C’est le trait fondamental, on l’aura compris, de toute groupe sympathisant de l’anarchisme. Pour l'anarchisme, en effet, l’autorité est le mot le plus vilain qui fut jamais inventé ! Lors de son congrès tenu à Valleyfield, durant le week-end de Pâque, l’exécutif de l’ASSÉ fut destitué, dont sa porte-parole, Camille Godbout, semble-t-il parce que l’exécutif aurait soumis à ses membres une proposition de « repli stratégique » en voulant reporter la grève à l’automne prochain. Certes, l’ASSÉ ne s’affiche pas nommément anarchiste, du moins dans sa présentation, puisqu’elle se veut avant tout un « syndicalisme étudiant » (l’étudiant étant défini, du moins d’après la Charte de Grenoble, comme un « jeune travailleur », d’où se tirerait d’ailleurs son « droit de grève »). Toutefois, l’ASSÉ adhère implicitement à la philosophie politique de l’anarchisme comme nous allons le voir avec le concours de Pierre Kropotkine (1842-1921), un anarchiste russe, géographe de profession, à partir de son opuscule, La morale anarchiste (paru en 1889 ; traduction française, Aube, 2006).

            Trois valeurs maîtresses parcours le mouvement anarchiste : 1. l’antiautoritarisme, 2. l’égalité, et 3. le rejet de toute forme de propriété. La morale anarchiste, du moins celle que propose Kropotkine, pose au départ cette maxime: « Fais ce que tu veux, fais comme tu veux. » Il n’y a pas de loi morale, ou de règles morales, au-delà de la maxime affirmant la liberté absolue de chacun. En somme, l’anarchisme revendique la liberté pleine et entière. Toutefois, la liberté étant indissociable de l’égalité, valeur fondamentale de l’anarchisme, la liberté doit être limitée afin d’assurer l’égalité de chacun. De sorte que la Règle d’Or, « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent », constitue le principe suprême de la morale anarchiste. D’après la Règle d’Or, en effet, je me trouve à traiter autrui comme mon égal. L’« égalité » dont il doit être question, au sens anarchiste, doit être interprétée au sens strict terme : il est toujours mauvais et condamnable de traiter qui que ce soit de manière différente que tous les autres. On peut qualifier ce sens strict de l’égalité de « déontologique » : quelle que soient les circonstances et les conséquences, il est toujours mauvais de traiter etc. Kropotkine, pour sa part, entend l’égalité en un autre sens, légèrement différent de son sens déontologique, que l’on peut qualifier cette fois-ci de « conséquentialiste ». Au sens conséquentialiste, donc, l’égalité, selon Kropotkine, est bonne ou bénéfique pour la société dans son ensemble parce qu’elle concourt à cette autre valeur cardinale de la pensée anarchique, c’est-à-dire la solidarité. « L’égalité dans les rapports mutuels et la solidarité qui en résulte nécessairement : voilà l’arme la plus puissante du monde animal dans la lutte pour l’existence », écrit Kropotkine. Pas de solidarité sociale, donc, sans égalité.

            Or, l’égalité visée est celle de l’égalité parfaite non seulement, devant la loi, mais dans les faits économiques. C’est d’ailleurs pourquoi Kropotkine défend ce qu’on appelle l’anarcho-communisme. Le communisme de Kropotkine n’exige pas un État centralisé et centralisateur. C’est un « collectivisme » sans État central où les ressources sont mises en commun et distribuées selon le mot de Karl Marx « à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités. »

            La valeur conséquentialiste de l’égalité conduit, par ailleurs, à la détestation de toute autorité, c’est-à-dire de tout pouvoir. « Le gouverné, le trompé, l’exploité, la prostituée et ainsi de suite, blessent avant tout nos sentiments d’égalité. C’est au nom de l’Égalité que nous ne voulons plus ni prostituées, ni exploités, ni trompés, ni gouvernés. » Celui ou celle qui traite autrui comme un subalterne, un être inférieur, autant au plan personnel qu’économique, ne respecte la valeur suprême : l’Égalité. Toute autorité, par conséquent, indique la présence d’inégalités.

            Or, matériellement, pour l’anarchisme, les inégalités sont le fait de l’existence d’un vice morale qui ronge la société : le fameux droit de propriété. Le mot célèbre du premier à porter le nom d’anarchiste, Pierre Joseph Proudhon (1809-1865), déclare en dans son essai classique, Qu’est-ce que la propriété ?(1840), que la propriété « c’est le vol ! ». De son côté, Kropotkine écrira plus tard, dans L’anarchie, sa philosophie et son idéal (1896) : « Mais un mal autrement plus profond du système actuel s’affirme de plus en plus. C’est que dans l’ordre d’appropriation privée, tout ce qui sert à vivre et à produire, le sol, l’habitation, la nourriture et l’instrument de travail une fois passée aux mains de quelques-uns, ceux-ci empêchent continuellement de produire ce qui est nécessaire pour donner le bien-être à chacun. » La propriété est donc comprise par l’anarchisme comme étant responsable des déséquilibres dans la répartition des ressources, c’est-à-dire des inégalités économiques et sociaux. Aussi, si l’on souhaite parvenir à l’égalité parfaite collectiviste, il faut abolir toute forme de propriété, évidemment la propriété privée.

            L’ASSÉ, luttant contre l’ « austérité », lutte en réalité pour l’Égalité, c’est-à-dire pour l’abolition du régime de propriété privée qui règne dans la société québécoise, comme ailleurs en Occident. L’ASSÉ lutte, en fait, contre la forme d’autorité suprême, qui protège et assure le droit de propriété, l’État québécois. Au fond, ce n’est pas tant contre les mesures de compressions budgétaires qui égratigneraient le fameux « modèle d’État-providence québécois » auxquelles s’en prend l’ASSÉ, mais le gouvernement lui-même cautionnant, soi-disant, les inégalités. Le conflit étudiant du printemps 2012, entre l’ex-ASSÉ, la CLASSÉ, et le gouvernement libéral, couvait, au-delà de la hausse des droits de scolarité, la lutte entre l’extrême gauche (l’anarchisme) et la centre-droit (le parti libéral). Dans le conflit actuel, ce sont les enjeux idéologiques qui s’affrontent sous le couvert de la lutte contre l’ « austérité ».

            Voilà donc les grandes de l’anarchisme, version Kropotkine. On comprendra qu’il s’agissait simplement d’esquisser une version de la grande famille anarchique, diversifiée et bigarrée. Néanmoins, nous tenons-là les idées essentielles. Voyons maintenant les critiques et les objections que l’on peut lui adresser.

            À tout seigneur, tout honneur, commençons par la valeur suprême de l’anarchisme, l’Égalité. L’anarchisme soutient que l’égalité et la liberté sont indissociables l’une de l’autre. Est-ce vraiment le cas ? Plusieurs soutiennent, en effet, que l’égalité et la liberté ne sont pas nécessairement compatibles. Une vaste majorité de contribuables québécois sont d’accord avec le principe par exemple de l’égalité des chances, où l’État assume en bonne partie le coût pour ceux et celles qui n’ont pas les moyens financiers d’entreprendre des études. Évidemment, sur la base de l’égalité des chances, l’État, par le biais de l’impôt, contraint ceux et celles qui possèdent et qui n’ont pas forcément fait des études supérieures à céder une part de leur avoir pour le distribuer aux moins bien nantis. Il faut convenir qu’il y a là bel et bien une perte sèche de liberté (financière) pour les contribuables. Évidemment, dans le monde idéal de l’anarchisme, l’État n’est plus là pour « contraindre » chacun à mettre leur avoir en commun, chacun y allant de sa bonne volonté, tout en se rappelant de la Règle d’Or, principe moral premier de l’anarchisme de Kropotkine. Donc, plus on favorise l’égalité, moins on valorise la liberté.

            Par ailleurs, une objection sérieuse a été posée bien avant l’anarchisme par David Hume (1711-1776). Elle concerne l’idée d’une société parfaitement égale, et selon le philosophe écossais, il s’agit en réalité d’une société parfaitement misérable.

Rendez les possessions aussi égales que possible : les degrés de l’art, du soin, du travail des hommes rompront immédiatement cette égalité. Ou alors, si vous restreignez ces vertus, vous réduisez la société à la plus extrême indigence, et, au lieu de prévenir le besoin et la mendicité chez quelques-uns, vous les rendez inévitables à la communauté entière. (Enquête sur les principes de la morale, Section III : De la justice, IIe partie.)

Prenons une répartition égale et imaginons que tous et toutes possèdent exactement la même quantité de biens. Certains adorent tellement voir évoluer tel et tel joueur de hockey qu’ils sont prêts à débourser davantage pour voir évoluer leur joueur vedette. En plus de payer leur billet d’entrée, les amateurs versent 25 cents supplémentaires qui vont directement dans les poches du joueur vedette. Des milliers d’amateurs assistent aux matchs au cours de la saison de sorte que le joueur en question devient rapidement riche. La répartition également de départ n’existant plus, il faudrait, selon l’anarchisme, la rétablir en puisant dans les poches du joueur vedette. Pourtant, personne ne s’y est objectée au départ puisqu’elles ont librement consenties à faire ce qu’ils voulaient faire de leur argent. C’est ainsi que l’égalité brime la liberté. C’est le philosophe américain Robert Nozick (1938-2000) qui prolongea l’objection de David Hume en soutenant que la liberté bouleverse l’égalité.

L’objection décisive contre l’anarchisme qui refuse, comme on l’a vu, toute forme de propriété, vient d’un vieux grec, Aristote (384-322 avant notre ère), vivant dans un monde bien éloigné de nos sociétés industrielles. Pourtant, le vieux sage n’a jamais condamné la propriété privée. Au contraire. Le maître du Lycée soutenait « qu’en un sens les propriétés soient communes, mais que fondamentalement, elles soient privées. D’abord en effet, chacun administrant séparément ses biens il ne surgira aucune récrimination des uns contre les autres; au contraire la situation s’améliorera du fait que chacun s’occupera avant tout de ses affaires. Ensuite, grâce à la vertu, il en sera, concernant l’usage des biens, comme le dit le proverbe : « tout est en commun entre amis ». » (Les politiques, II, 51263a 6). Ainsi la propriété privée serait source de vertus : pas d’amitié, de générosité, de justice, etc., sans propriété privée. De plus, celui ou celle qui prend soin de son bien, fait preuve de responsabilité; il ne souhaite en aucune façon que son bien s’épuise rapidement en le consommant, en le gaspillant ou en le dilapidant.

Avec Aristote, nous sommes dans une éthique de la vertu, et non plus dans une éthique de la règle comme le propose Pierre Kropotkine dans sa morale anarchiste où la Règle d’Or apparaît comme la règle suprême de la morale. Et, comme Kant l’a montré, on peut être conforme à la règle, sans pour autant agir moralement. Des riches contribuables se voient contraints par la loi de contribuer à l’amélioration du sort des plus démunis. C’est bien. Mais, dit Kant, ils ne font que se conformer à la loi. Ils n’en ont aucun mérite moral, tel celui ou celle qui donne librement sans compter. Voilà l’excellence morale. Kropotkine, toutefois, nous dit qu’il ne revient pas à la loi (à l’État) de contraindre les riches à donner sans compter. Vrai. En cela, il serait d’accord avec Aristote. Mais il ne suffit pas de la simple Règle d’Or pour pénétrer dans le « Royaume des cieux » que propose l’anarchisme.

vendredi 27 mars 2015

« GRÈVE » ÉTUDIANTE. UN EXERCICE DE PENSÉE CRITIQUE EN COMPAGNIE DE SAINT THOMAS D'AQUIN


Bon nombre d’observateurs ont noté que la « grève » étudiante de ce printemps qui tarde est sans commune mesure, tant au plan des effectifs mobilisés que des revendications poursuivies. Au printemps 2012, le mouvement étudiant atteignit près de 300 000 en grève générale illimitée, alors qu’actuellement le nombre atteint à peine 45 000. Mais ce sont surtout les revendications qui changent du tout au tout : de la lutte contre la hausse des frais scolarités, il s’agit maintenant de la lutte contre l’« austérité » et - pourquoi pas ? - contre les hydrocarbures ainsi que les serviettes sanitaires… Une pancarte résumait le tout : « Fuck toute ! ». Nul doute que les centrales syndicales refusent d’entrer dans ce cirque estudiantin où le slogan de Che Guevara reprend du service : « Soyons réalistes ! Exigeons l’impossible ! » Le député de Mercier, Amir Khadir, de son côté, appelle de ses vœux un nouveau printemps-étudiant-contestataire.

            Sensible à la justice sociale, percevant les compressions budgétaires du gouvernement Couillard comme des « coupes » éhontées pratiquées dans les chairs des plus démunis, l’étudiant-moyen ne semble pouvoir faire autrement que donner son aval au mouvement de contestataire étudiant, sans trop savoir pourquoi au juste. C’est ici que la pensée critique peut l’aider à se faire une tête. Nous prendrons pour modèle, le penseur par excellence de l’Église catholique, saint Thomas d’Aquin (1224-1275).

Je vous entends déjà plusieurs d’entre vous contester que ce saint puisse constituer un modèle de pensée critique. Comment, un dominicain, nourrit à l’Évangile et à la Bible, peut-il indiquer la voie de la neutralité, de l’examen objectif ? Il faut, en effet, se défaire de cette image d’Épinal que nous a peinte la modernité du penseur chrétien. Bertrand Russell, surtout, a dit de Thomas d’Aquin qu’il ne méritait pas le titre de philosophe (voir Histoire de la philosophie occidentale, chapitre 13). Or, Russell, en bon athée, n’a jamais lu une ligne ou à peine de l’Aquinate. En plus, Russell entretenait une profonde aversion contre Aristote, le penseur préféré de Thomas d’Aquin. Dans un essai datant de 1931, The Scientific Outlook, Russell écrit noir sur blanc : « Aristote, il faut le dire, constitua l’un des plus grands malheurs de l’humanité. » L’autorité de Lord Russell fit boule de neige, et Thomas d’Aquin tomba dans le discrédit.

Allons au-delà du mépris de Russell pour l’Aquinate. Que trouve-t-on ? D’abord, une méthode de pensée. Méthode qui avait cours dans les universités au Moyen Age et que Thomas d’Aquin appliqua de manière systématique dans ses écrits, dont la Somme théologique, qui reste le chef-d’œuvre du dominicain. Cette méthode, donc, au cœur de l’enseignement médiéval, a pour nom en latin la disputatio (le débat ou la controverse). Il ne s’agit jamais pour Thomas d’Aquin de rabâcher simplement les points de la doctrine catholique. Aujourd’hui, nous dirions que la démarche thomasienne vise avant tout l’exercice de la pensée critique. Aristote parlait, lui, de phronésis, de sagacité ou de prudence. Aux yeux du Philosophus (du « Philosophe », c’est ainsi que Thomas d’Aquin désignait Aristote), c’est la vertu intellectuelle par excellence.

Donc, quand on veut chercher la vérité sur une question, pense Thomas d’Aquin, il faut commencer par faire le tour des difficultés que soulève la question à l’étude et qu’on examine les opinions pour et les opinions contre. Thomas d’Aquin va donc ligoter, ligare, les esprits avec les meilleurs arguments qui lui tomberont sous la main, comme on ligote un corps avec une corde. Il s’agit ensuite de libérer la pensée de son entortillement. Pour juger, sur une question complexe, comme c’est souvent le cas en philosophie et en théologie, il faut procéder en cette matière comme devant les tribunaux, il faut entendre les deux parties : le pour et le contre. Il ne faut surtout pas dénigrer au départ l’opinion de son adversaire. Au contraire, il faut l’apprécier comme étant une démarche faite en direction de la vérité. Thomas d’Aquin écrit :

Dans l’adoption ou le rejet des opinions, l’homme ne doit pas être guidé par l’amour ou la haine de celui qui en propose une, mais plutôt par la certitude de la vérité ; c’est pourquoi Aristote dit qu’il faut aimer tout autant ceux dont nous suivons l’opinion, que ceux dont nous la rejetons. Car les uns et les autres se sont consacrés à la recherche de la vérité, et nous y ont aidés. (Commentaire à la Métaphysique, Livre XII, leçon 9, # 2566)

Et encore :

De même qu’au tribunal on ne peut juger sans entendre les arguments des deux parties, de même quiconque doit étudier la philosophie ne peut que mieux en juger s’il entend tous les arguments qui se sont opposés dans leur recherche. (Ibid., Livre III, leçon I, # 342)

En d’autres termes, le point de départ de la pensée critique, consiste pour ainsi dire à bien écouter afin de bien comprendre l’opinion contraire à la nôtre. Ce n’est que lorsqu’on a ainsi compris le point de l’autre qu’on est alors autorisé à le critiquer. Autrement, on ne connaît véritablement que son propre point de vue. Notre vérité n’est alors que partiale, subjective. Russell, par exemple, ne s’est jamais soucié de comprendre Thomas d’Aquin pour lui-même. Discipline de l’innommable Aristote, chrétien en sus, Thomas d’Aquin avait tout pour déplaire à Russell, imbus qu’il était de sa propre valeur de philosophe athée et de logicien de premier ordre ayant au mis au point une nouvelle logique surpassant celle du maître du Lycée.

Cela dit, revenons à la « grève » étudiante, et mettons en œuvres les sages préceptes de l’Aquinate. Alignons les argumentaires pour et contre la « grève ».

ARGUMENTAIRE PRO-GRÈVE ANTI-AUSTÉRITÉ

« Le monde est pourri. Le parti au pouvoir se graisse la patte, et coupe dans les chairs des pauvres et des plus démunis. C’est un monde sans-cœur, sans foi ni loi. On nous fait la guerre. Pour punir les petites gens. Ceux qui n’ont que leur pauvreté à offrir. L’austérité, c’est ça ! C’est la guerre qu’on nous fait. La violence est d’abord celle de l’État. Aussi, la légitime défense oblige à nous lever et à riposter contre ces brigands en cravate qui ont pour eux l’argent et la police. En nous levant, les gens se réveilleront; ils réaliseront enfin qu’ils sont exploités et manipulés. Il faut renverser le système capitaliste qui génère la cupidité et la déshumanisation. Ce système économique est couvert par une superstructure politique qui assure sa domination et sa perpétuation. C’est le « néolibéralisme ». Indignés de tous les pays, unissez-vous ! »

ARGUMENTAIRE CONTRE LA GRÈVE

« 5% des riches au Québec (revenu de 100 000 et plus) paie 50% de la somme totale des impôts. 41% des Québécois ne paient aucun impôt. Une bonne partie des coûts de l’éducation des jeunes, grévistes ou non, sont défrayés par ces 5% de riches. Parmi ces mêmes 5% de riches, certains d'entre eux n’ont pas fait d’études supérieures. Ce sont les vaches à lait du Québec. Sans eux, il n’y en aurait pas de services sociaux au Québec. On ne doit pas les taxer davantage; ce serait carrément injuste. Ils font plus que leur part. Par ailleurs, pour se payer ces services sociaux, dont l’éducation, l’État a dû s’endetter. Les 2⁄3 des budgets déficitaires du Québec depuis 40 ans ont nourri une dette élevée aujourd’hui à 274 000 milliards de dollars, dont les intérêts annuels se chiffrent à 11 milliards. Le gouvernement Couillard veut cette année un budget qui soit non-déficitaire. D’où ses politiques « de rigueur budgétaire » afin, entre autres, de ne pas grossir la dette. C’est ça l’« austérité ». Ce n’est pas du tout le gros bonhomme Sept-Heures du soi-disant « néolibéralisme ». Si l’on ne peut plus puiser dans les poches des riches, il faut donc créer de la richesse. »

Cela étant posé, il faut maintenant passer à l’étape de la determinatio, c’est-à-dire de la solution ou résolution de la controverse (disputatio). Comment, en somme, pouvoir trancher dans ce genre de controverse. Le scepticisme, lui, suspend son jugement. Il ne se prononce pas. Il demeure « agnostique ». Pas Thomas d’Aquin qui croit que l’homme possède une raison capable de se frayer un chemin vers la vérité, même si la question (questio) paraît complexe.

Est-il vrai, tout d’abord, que le monde est foncièrement vicié et corrompu ? Si ce monde désigne la vie économique et politique, alors oui, ce monde est corrompu et vicié. Il faut le transformer radicalement. Il y a de l’espoir. D’ailleurs, quand l’étudiant contestataire clame que le monde est pourri, il ne veut certainement pas dire que tout espoir de redressement est vain, sinon les pro-grévistes ne militeraient pas pour transformer l’état de choses actuel.

Il ne faut en aucune manière attribuer un pessimisme ni un défaitisme aux pro-grévistes. Ils rêvent éveillés. Un monde viable serait possible, et ce n’est surtout pas le système économique capitaliste qui serait sa source, clament-ils. La concurrence ainsi que la recherche effrénée du profit, conduit à l’enfer dans lequel nous vivons. Le partage et la solidarité valent cent fois mieux que l’avidité et la cupidité.

Les pro-grévistes reprennent en chœur le mot de Jean-Jean Rousseu, l’auteur du Contrat social : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. » L’homme est, par nature, bon et généreux, et c’est la société qui le corrompt. Aussi, en accord avec les penseurs modernes, les étudiants pro-grévistes assurent que c’est en transformant la société qu’ils transformeront l’homme. « Il faut étudier la société par les hommes et les hommes par la société…», écrit encore Jean-Jacques Rousseau. Tous les penseurs modernes, de Marx à Rawls, souscrivent à l’idée que la seule manière de transformer l’homme, c’est de transformer la société. Et il n’est aucunement assuré que l’instauration de la société communiste dont rêvait Marx éradique une bonne fois pour toutes les vices de cupidité et d’avarice.

Thomas d’Aquin, lui, n’est pas si optimiste que le sont les modernes. Oui, l’homme est bon et généreux par nature, mais ce n’est pas en changeant la société que l’on changera l’homme qui, par nature, du moins selon l’enseignement chrétien, est gâté par le péché, c’est-à-dire, essentiellement, fragile et faible au plan de la capacité à aimer. Aussi, la perfection n’est pas de ce monde, mais seulement pour le « Royaume des cieux » à venir. D’ailleurs, c’est précisément ce à quoi aboutit Marx lui-même : le communisme, but ultime de l’Histoire, ressemble à s’y méprendre au Royaume des cieux des chrétiens.

Il ne nous est évidemment pas possible de nous livrer à un examen intégral de l’argumentaire pro-grève, cela mériterait un volume épais de commentaires, un peu à l’image de la Somme théologique de d’Aquin. Mais il y a un point loin d’être anodin de l’argumentaire anti-gréviste que dénoncent à bras-raccourcis les pro-grévistes. C’est le fameux minuscule pourcentage des riches (5%) qui, au Québec, payent la note salée des impôts (50%). N’est-ce pas là la preuve manifeste des inégalités « pharaoniques » de notre société ?

Or, pour transformer notre société inégalitaire en une société égalitaire, il faut changer la nature de l’homme. Il faut, en réalité, sacrifier ce que John Rawls a appelé de manière péjorative la « loto naturelle ». « Nul ne mérite, écrit Rawls, sa place dans la répartition des atouts naturels, pas plus qu’il ne mérite sa place de départ dans la société. » Le riche ne mériterait donc pas son avoir et, en conséquence, toujours selon Rawls, « les suppléments de salaire gagnés grâce à ces talents naturels rares, par exemple, doivent couvrir les frais de formation et encourager les efforts d’apprentissages ainsi qu’orienter les capacités là où elles sont le plus utiles à l’intérêt commun. » Pour transformer la société, il faut donc transformer la nature de l’homme qui, par nature, possède un droit de propriété d’abord sur lui-même, lui permettant de disposer à sa guise de son corps et de ses talents ou dispositions naturels. L’argumentaire des pro-grévistes conduit donc à sacrifier ce droit de propriété fondamentale des personnes sur elles-mêmes. Ce que la philosophe Ayn Rand a appelé le « cannibalisme moral ».

Dans le monde moderne qui est le nôtre et qui n’est plus du tout celui de saint Thomas d’Aquin, l’auteur de la Somme théologique a tout de même quelque à nous apprendre au sujet de la « grève » étudiante. Contrairement aux modernes où il faille d’abord concevoir la société pour connaître l’homme, Thomas d’Aquin reprenant à son compte le vieil Aristote, la vertu est première chez l’homme et, la société, en tout premier lieu l’État, doit veiller à développer la vertu chez ses citoyens. Les modernes aiment la liberté, mais pour être libre, il faut d’abord être juste et courageux. Contrairement à Rawls, où la justice sociale n’exige pas la répartition selon les mérites moraux, les personnes possèdent bel et bien de tels mérites. Contrairement à ce que croient les pro-grévistes et Rawls, la pensée thomasienne invoque le droit naturel à la propriété parce que la nature veut pour ainsi dire que l’homme possède certaines choses en propre, dont son corps, ses talents, ses dispositions, etc., et que cela a évidemment des avantages de sorte qu’il faut préférer la propriété individuelle à la propriété collective. Puis, songeons-y bien. Dans la propriété collective, le travail devient aussi propriété de tous, c'est-à-dire de personne. Le travail devient dès lors une corvée, il ne constitue plus un stimulant, une activité d'excellence qui s'intègre à la personne. Quoi qu'on en dise, le travail est source d'épanouissement personnel. Voilà ce que saint Thomas dit en gros dans son traité De Veritate (question 27, article 7). Qui disait que le Docteur angélique était dépassé ?
 

dimanche 22 mars 2015

L'ÉPISTÉMOLOGIE ATTRAPE-NIGAUD DE ECR


Dans une société libérale comme la nôtre, tout le monde est en faveur de l’ouverture aux autres, de la différence, de la tolérance, du dialogue pour un vivre-ensemble harmonieux et paisible, et autres flonflons du même genre. Qui veut la fermeture, le refus de l’autre et de la différence ? Personne. Dans le meilleur des mondes, tous sont pour la vertu. En ce sens, disent les concepteurs du programme, nous devons tous souscrire au programme scolaire d’Éthique et de culture religieuse (ECR) implanté dans nos écoles depuis septembre 2008, mais qui n’a de cesse de susciter la controverse. La récente décision de la Cour suprême d’exempter une institution privée d’enseignement catholique (le collège Loyola) du cours ECR, a remis le débat sur la table. Antoine Robitaille parle d’une « reconfessionalisation », et Mathieu-Bock Côté réaffirme son mantra voulant qu’ECR soit le véhicule de l’infâme multiculturalisme.

À mon avis, ce n’est pas tant le pluralisme prôné, par son principal concepteur, Georges Leroux, voire le multiculturalisme qu’il induit et que condamne Mathieu-Bock Côté, qui pose problème dans ECR. C’est sa base épistémologique. Rappelons que ECR origine du Rapport Proulx sur la place de la religion à l’école. Ledit Rapport posait que l’école doit respecter les droits de la personne, notamment l’égalité fondamentale des citoyens et citoyennes devant la liberté de conscience et de religion. La conclusion du dit Rapport coule, semble-t-il, de source : l’État doit s’abstenir de prendre position en faveur ou en défaveur de l’une ou l’autre des religions ; il ne doit pas favoriser l’enseignement d’une quelconque confession religieuse. En d’autres termes, un cours d’enseignement religieux doit simplement transmettre des connaissances de nature culturelle sur les diverses grandes religions. Le Rapport Proulx nous représente l’enseignement religieux catholique comme un enseignement doctrinaire. L’élève y assimilait, semble-t-il, les croyances catholiques. Le professeur enseignait de son côté les « vérités de la foi » du catholicisme. Un libéral, même croyant comme Jean-Pierre Proulx, avait alors toutes les raisons de condamner ce type d’endoctrinement.

Donc, ECR est ainsi fignolé pour n’enseigner que des connaissances, pas des croyances. ECR présuppose donc qu’il existe une nette distinction entre les deux, connaissance, du part, et croyance, d’autre part. Depuis Platon, la connaissance est définie comne une croyance vraie justifiée. En matière de religion, la connaissance comme «vérités révélées », du moins en christianisme, posent de redoutables problèmes si l’on adopte la définition platonicienne de la connaissance, reprise par Descartes, qui, soit dit en passant, fut érigé en dogme absolu au siècle des Lumières. En effet, devant le succès fulgurant des sciences expérimentales, la connaissance comme croyance vraie justifiée se précisa davantage: aucune croyance autre que ce qui est matériel et naturel n’est admissible et légitime. Ce qui est « vrai », donc connaissable, ne peut être surnaturel ou immatériel. Les « vérités de la foi » se trouvèrent dès lors disqualifiées au titre de « connaissances ». Elles devinrent de simples croyances, telle celle de la croyance en une théière qui orbiterait autour de la terre (l’exemple est de Bertrand Russell). Les catholiques reçurent l’étiquette de « croyant », tout comme les adeptes de l’islam, du judaïsme, qui croient donc à des vérités surnaturelles et immatérielles. Pourtant, les catholiques ne se désignèrent jamais comme des « croyants », mais plutôt comme des témoins ou des fidèles de Jésus. Plus radical encore, un mathématicien et philosophe britannique du troisième quart du XIXe siècle, William Clifford, forgea l’expression « éthique de la croyance » (ethics of belief), en vue de mettre au pilori la religion chrétienne : « Il est mauvais toujours, partout pour quiconque, de croire quelque chose, sur la base d’une évidence insuffisante ». Lorsque les partisans du Canadien, par exemple, croyaient par les années passées que leur club allait gagner la coupe Stanley, non seulement ils se gouraient, selon Clifford, mais ils étaient moralement coupables d’entretenir ce type de croyance non-fondée. Voilà, en gros, l’épistémologie évidentialiste qui a cours aujourd’hui et qui se trouve être au cœur du programme ECR. ECR ne veut inculquer aucune croyance de nature immatérielle et surnaturelle aux jeunes parce qu’il est éthiquement mauvais ou préjudiciable de le faire, du moins selon l’épistémologie évidentialiste préconisée.

À mon sens, les catholiques québécois ont parfaitement raison de décrier ce sapin qu’ont leur a passé. ECR ne comprend rien à la religion chrétienne et, à fortiori, aux religions. Comment peut-on prétendre connaître quoi que ce soit lorsqu’au départ on pose un principe éthique de la croyance qui condamne la foi chrétienne à n’être qu’une simple croyance comparable à la théière de Russell ? ECR est un attrape-nigaud épistémologique. Une autre épistémologie est possible et parfaitement légitime pour la foi chrétienne, c’est l’épistémologie des vertus (voir Roger Pouivet, Épistémologie des croyances religieuses). Rappelons, pour clore, cette vérité chrétienne fondamentale : la foi est une vertu théologale. Pas une simple croyance délirante, n’en déplaise à Russell et consorts.

lundi 16 mars 2015

CE QUE AYN RAND AURAIT À DIRE AUX ÉTUDIANTS-ES DÉSIREUX DE SUIVRE LEURS COURS ET DE NE PAS ÊTRE PÉNALISÉS PAR LA GRÈVE


L'argumentaire en faveur de la grève veut que les anti-grévistes soient « individualistes », c-à-d antisociaux. C'est soi-disant pour le « bien commun » qu'ils font grève. Or, concernant le clivage entre « individualisme » et « collectivisme », voici ce que Ayn Rand a à dire:

« Ne commettez pas l’erreur de l’ignare qui pense que l’individualiste est celui qui affirme : « Je ferai comme bon me semble au dépend d’autrui. » L’individualiste est celui qui reconnaît le caractère inaliénable des droits de l’homme – les siens comme ceux des autres.
L’individualiste est celui qui affirme : « Je ne contrôlerai pas la vie de personne – et ne laisserai personne contrôler la mienne. Je ne contrôlerai ni ne serai contrôlée. Je ne suis ni un maître ni un esclave. Je ne me sacrifierai pour personne, ni personne ne se sacrifiera pour moi.
Le collectiviste dit : « Unissons-nous, les gars ! Tout est permis ! »
(Ayn Rand, Textbook of Americanism (1946) (ma traduction))

Alissa Zinovievna Rosenbaum, alias Ayn Rand, née à Saint-Pétersbourg le 2 février 1905 et décédée le 6 mars 1982 à New York, fut immigrée russe qui débarqua aux États-Unis en 1926, fuyant le régime totalitaire communiste de l’ex-Union soviétique. Ayn Rand suscite des réactions extrêmes : soit qu’on l’adore, soit qu’on la déteste intensément. La « gauche » la conspue en la baptisant de « prêtresse du capitalisme ». Elle n’est pas à l’étude dans les cours de philosophie dans nos collèges ni dans nos université parce que, selon les bienpensants, elle ne serait pas une philosophe authentique de premier ordre, mais plutôt une romancière. Son grand roman, Altas Shrugged, paru en 1957 - qui ne sera traduit en français qu’en 2011 sous le titre La Grève - se classait deuxième derrière la Bible dans le choix des lecteurs-trices américains (du moins, selon un sondage de la Bibliothèque du congrès américain, en 1991).

Ayn Rand fut hantée par le spectre du « collectivisme », le vice politique  contraire à la vertu de l’« individualisme ». Il ira jusqu’à qualifier son individualisme d’égoïsme, dans un essai intitulé La vertu d’égoïsme (1964). Sa vive réaction contre toute philosophie collectiviste, en particulier le stalinisme, lui est venue de sa triste expérience soviétique : sa famille fut décimée par les bolcheviks. Exilée aux États-Unis, Alice Rosenbaum, fille d’un pharmacien, chercha à penser le monde d’une manière originale et toute personnelle avec lucidité, force et passion, philosophie qu’elle baptisera du nom d’« Objectivisme ». Dans une autobiographie datant de 1936, Ayn Rand explique l’origine de sa profession de foi envers l’individualisme :

Si une vie doit avoir son refrain - parce que je crois que toute existence qui en vaut la peine possède sa chanson - la mienne est une religion, une sorte d’obsession, ou encore une monomanie, dont l’unique expression est : l’individualisme. Je suis née avec cette obsession, et je ne connais pas de cause plus digne, qui est aussi la moins comprise, la plus désespérée qui soit et qui ait en même temps si besoin d’être défendue. Appelons cela le destin ou l’ironie de l’histoire, puisque je suis née, parmi tous les pays sur terre, dans celui, la Russie, qui est le moins propice au triomphe de l’individualisme. (Cité dans Anne C. Heller, Ayn Rand and the World she Made, 2010, p. 1. Ma traduction.)

Il n’est pas surprenant que les partisans de la gauche attrapent au vol l’équation égoïsme = capitalisme pour justifier la lutte acharnée qu’ils mènent aujourd’hui avec tant de rage contre le fameux épouvantail du « néolibéralisme », nouvelle mouture de l’« égoïsme » éhontée des vilains riches capitalistes.

Jamais Ayn Rand n’a encouragé les vices de cupidité et d’avidité si caractéristiques de certains entrepreneurs sans foi ni loi. Et ces vices, faut-il le rappeler ne sont pas la faute du capitalisme. Ils ont de tout temps existé. Marx croyait, au contraire, que ces vices étaient le fait de l’économie capitaliste. Dans une société communiste – sorte de Royaume des cieux –, soutenait Marx, les vices de cupidité, d’avarice et d’avidité, disparaîtrait totalement. Belle illusion qu’entretenait le père du marxisme ; il se trompait royalement sur la nature de l’être humain. Agir dans notre propre intérêt, c’est bien naturel et légitime. Dans une interview où on la priait de définir ce que la philosophe entendait par « égoïsme », elle déclarait : « Égoïsme » signifie qu’il faut vivre sur la base de son propre jugement ainsi que sur nos propres efforts productifs, sans contraindre personne à se soumettre aux autres. »

Beaucoup se plaisent à confondre égoïsme et individualisme, alors que le premier n’implique nécessairement pas le second. Ce à quoi d’ailleurs Karl Popper nous invitait dans La société ouverte et ses ennemis : «La confusion de l’individualisme avec l’égoïsme permet de le condamner au nom des sentiments humanistes et d’invoquer ces mêmes sentiments pour défendre le collectivisme…» Celui ou celle qui ne veut pas sacrifier son intérêt personnel au bien de la société dans son ensemble est dénoncé comme étant « égoïste ». Mais la société peut très bien être qualifiée à rebours d’« égoïste » dans la mesure où l’individu doit se sacrifier pour elle. On parle alors d’intérêt « collectif » ou « supérieur » par opposition à l’intérêt individuel. D’autre part, un individualiste peut être fort bien qualifié d’altruiste, par forcément d’égoïsme. Il y a bien des gens riches qui donnent sans compter. On peut être individualiste, sans être pour autant égoïste. Ce fut le cas d'Ayn Rand, en particulier.

Peut-être aurait-il mieux valu, finalement, pour Rand de s’en tenir au terme d’« individualisme » plutôt que celui d’« égoïsme », afin d’éviter toute ambiguïté entre anti-collectivisme (ou capitalisme) et égoïsme. En tout cas, Rand a délibérément conservé le terme égoïsme afin de provoquer et de faire réagir pour énoncer une vérité que personne ne songe à contester : l’être humain agit toujours en fonction de ses propres intérêts. Voilà le « nouveau » concept d’égoïsme que Rand présente dans son essai La vertu d’égoïsme. En fait, la philosophe ne fait que rétablir une évidence.

L’altruisme, c’est la doctrine immorale – immorale, parce qu’irrationnelle – de l’homme sacrificiel. Plus précisément, l’altruisme c’est la doctrine voulant que « …[l’homme] n’a pas le droit d’exister pour lui-même, que le service rendu à autrui est l’unique justification de son existence et que le sacrifice de soi constitue le devoir moral, la vertu et la valeur la plus élevée qui soit. » (For the New Intellectual, 1961) En somme, l’être humain ne peut éviter la recherche de son propre bonheur. C’est là une contrainte « métaphysique » au sens où il s’agit de la nature propre de tout être humain. L’illusion funeste du collectivisme ou de l’altruisme sacrificiel veut que son bonheur réside dans le sacrifice de soi pour le bonheur des autres. Or, songeons-y bien, comme nous y invite Ayn Rand : lorsque mon bonheur passe par son sacrifice, alors manifestement, le penseur collectivisme enfreint la loi logique de l’identité A est A, puisqu’ici A devient non-A. Le collectivisme ou l’altruisme sacrificiel est donc foncièrement irrationnel et, par suite, il est immoral.

Or, de nos jours, « social » devient « moral ». On parle de justice « sociale », d’éducation « sociale », de grève « sociale », etc. La morale, traditionnellement, s’applique qu’à des actions individuelles. Aujourd’hui, la société est devenue une sorte de « personne », une entité juridique, ayant des droits dits « collectifs », la personne la plus importante qui soit. La métaphysique de l’individu a ainsi cédé sa place à une métaphysique de la collectivité. L’Homo sapiens est devenu Homo socialis, l’homme social. En 1981, le président de l’Assemblée nationale française ne déclarait-t-il pas : « …nous sommes dans une société où nous avons tous été formés à l’individualisme, à l’égoïsme. C’est la morale bourgeoise. Et il faut que, peu à peu, démocratiquement, et ça prendra du temps, et les mass-médias, ainsi que l’école, peuvent nous y aider, il faut arriver à une morale de la solidarité, du devoir, du sacrifice. »

Ayn Rand avait vu juste, l’homme est devenu social, c’est-à-dire animal sacrificiel. Mais l’anti-individualisme aujourd’hui triomphe. Les valeurs de l’anti-individualisme, de l’homme social, collectif, ne sont évidemment pas tant celles de l’individualisme prônant les droits à liberté et à l’autonomie, mais celles de l’égalité et de la solidarité. L’anti-individualisme porte aux nues les notions de « bien commun », de « bien public ». Il condamne l’égoïsme, en n’insistant que sur la nécessité du partage. Les vertus chrétiennes de charité, d’amour du prochain, de compassion et de pardon, seront remplacées par les valeurs de solidarité, de partage et, surtout, de justice sociale, devenue la vertu par excellence de la société. Le « prochain » en question n’est plus l’ami, la personne elle-même, mais le « camarade »; mieux, le « citoyen ». Nous sommes à l’ère « citoyenne ».

Même un philosophe libéral comme le célèbre John Rawls, promoteur de la justice sociale, dépouille les hommes et les femmes de leurs atouts naturels. « Nul ne mérite sa place dans la répartition des atouts naturels, pas plus qu’il ne mérite sa place de départ dans la société. » La justice sociale va rétablir ce que la nature n’a pas réussi à établir !

Ayn Rand a réagi vivement à la Théorie de la justice de Rawls (voir « An Untitled Letter », 1973, repris dans Philosophy : Who Needs It). Pour elle, les droits de l’homme ne peuvent être qu’individuels. « Les droits individuels sont le moyen de subordonner la société à la loi morale. » (La vertu d’égoïsme). Plus précisément : « Les droits appartiennent à chaque homme en tant qu’individu – et non pas aux ‘hommes’ en tant que groupe ou collectivitéChacun détient ces droits, non pas grâce à la Collectivité, ni plus en vue de la Collectivité, mais contre la Collectivité – telle une barrière que la Collectivité ne peut transgresser. » (Texbook of Americanism)

En vertu, donc, du fait « métaphysique » que l’homme et la femme sont des individus visant à assurer leur survie ainsi que leur propre bonheur, les droits constituent une prérogative de chacun et chacune contre les volontés contraires des autres, voire de la société, ou de tout groupe. En fait, l’État à l’obligation morale, comme protecteur des droits, d’assurer l’exercice des droits individuels. Son rôle fondamental consiste à limiter le pouvoir par la société et de tout groupe qui s’exercerait contre les droits de l’homme. Aussi, quand l’État met en place des institutions d’enseignement, il a l’obligation morale de tout mettre en œuvre pour assurer la liberté des étudiants-es à recevoir leurs cours. Si des regroupements de malades décidaient de faire « grève » dans les hôpitaux, l’État devrait néanmoins assurer le droit à la santé de ceux et celles qui veulent s’en prévaloir.

MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE. Réplique à Réjean Bergeron, « Dieu, cet être suffisant ! », Le Devoir du 14 mars 2015


Les propos de mon collègue, Réjean Bergeron, sont sans doute ceux que devaient tenir devant ses étudiants, l'écrivain français Éric-Emmanuel Schmitt, qui fut professeur de philosophie, avant sa conversion au christianisme. Schmitt a découvert que la philosophie n'est pas tant l'amour de la sagesse que la sagesse de l'Amour. Bon nombre de nos professeurs de philosophie ne connaissent pas grand-chose à cette question brûlante d'actualité qu'est l'existence de Dieu. En bon athées qu'ils sont, ils se contentent de redire ce que leurs pères spirituels, les Philosophes des Lumières disaient à ce sujet. Ils n'y comprenaient rien ou refusaient de comprendre. Bergeron en est un bel exemple. À l'évidence, il ne connaît pas la preuve d'Aristote concernant l'existence d'un « Premier moteur immobile », ni sa réactualisation chez Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique (1 question 2, article 3), où le dominicain évoque les fameuses cinq « voies ». Tristes ténèbres de notre siècle qui veut être la progéniture du siècle des Lumières. On remet toute la question entre les mains de la science qui ne dit, sur cette question, que des bêtises. Par exemple, le célèbre Stephen Hawking qui écrit (dans Y a-t-il un grand architecte dans l’Univers ? p. 219) : « Parce qu'une loi comme la gravitation existe, l'univers peut se créer et se créera spontanément à partir de rien ». O ténèbres de la pensée ! Comment une loi de la nature peut-elle exister s'il n'existe rien ? Ou bien encore, on se réfère au populaire biologiste britannique, Richard Dawkins – surnommé le rottweiler de Darwin - qui, paraît-il, aurait réfuté les preuves de l’existence de Dieu. O misère de la philosophie ! Dawkins n’a pas lu une ligne de Thomas d’Aquin (tout comme d’ailleurs, Russell qui rabaissait l’auteur de la Somme comme n’était pas un « authentique » philosophe.) Dawkins ne connaît absolument rien de la métaphysique de l’Aquinate, et de la philosophie en général. Constatons que notre siècle ne jure que par la science et ses exécutants. La philosophie fout l’camp ! Consternant.

samedi 7 mars 2015

Le mantra du Bonhomme Sept-Heures : le néolibéralisme. Réplique à Éric Martin (L'«austérité», projet politique bien réel, Le Devoir 5 mars 2015)

« Le mot 'néolibéral' est maintenant surtout brandi comme une insulte. Un peu comme 'Hitler', 'nazi' ou 'fasciste', des termes qui, dans toute discussion enflammée, servent à jeter un discrédit instané sur l'adversaire. » Mario Roy, La Presse
 
Je remercie mon collègue Éric Martin des précisions qu’il apporte concernant les raisons qui justifieraient l’exercice d’« austérité » du gouvernement Couillard. Enfin, voilà matière à penser ! Malheureusement, l’explication de la soi-disante austérité néolibérale de mon collègue tombe à plat. Voici comment.

            Il s’agit de démontrer que la rigueur budgétaire – l’« austérité » - de l’actuel gouvernement Couillard suivrait une force occulte politique appelé « néolibéralisme » qui, tel un spectre, hanterait le monde occidental, dont le Québec, depuis les années 1980. Le mantra de la gauche veut que ce spectre origine du règne honni de Margaret Thatcher, l’hideuse « Dame de Fer » - qui, pourtant, a pu remettre sur ses rails un Royaume-Uni qui périclitait sous les Travaillistes qui multipliaient les nationalisations. Comme le disait l’économiste Pierre Fortin, on assiste au retour du bon vieux Bonhomme Sept-Heures (L’actualité, octobre 2012). Le Québec n’a rien de néolibéral, écrit l’économiste. « Chez nous, le poids de l’État dans l’économie est plus important que partout ailleurs en Amérique du Nord. Il s’est même accru depuis 30 ans. Les dépenses provinciales et municipales équivalent à 34% de notre revenu intérieur, contre 24 % dans le reste du Canada. Aucun État américain ou autre province canadienne n’a un taux de couverture syndicale aussi important que le nôtre (39%). Le pouvoir d’achat de notre salaire minimum est parmi les plus élevés d’Amérique du Nord. Le Québec est le seul État sur ce continent où, globalement, les inégalités de revenu n’ont pas augmenté depuis 35 ans. »

            Le fameux néolibéralisme n’est qu’un épouvantail pour faire peur au monde. « Un spectre hanterait le Québec avec l’austérité. » C’est faire peur à nos jeunes qui sont vulnérables. On veut leur faire croire au Bonhomme Sept-Heures ! On est bien loin de l’éducation à l’esprit critique.

Plus prosaïquement, la rigueur budgétaire actuelle du gouvernement Couillard vise l’équilibre budgétaire devant le coup onéreux du fameux « modèle québécois » mis en place dans les années ’60 qui déstabilise l’équilibre budgétaire. On a mis en place un État-providence, une grosse machine, digne de Léviathan, visant à régler une bonne fois pour nos responsabilités vis-à-vis les plus démunis. Aujourd’hui, on se retrouve avec une dette de 273 milliards dont les intérêts s’ajoutent à chaque minute.

La cause de l’« austérité », ce n’est donc pas le néolibéralisme, mais la triste réalité commune à la vie économique des humains : il faut rembourser un jour ce qu’on a emprunté. La Grèce apprend, dans ses chairs, cette navrante réalité. Sans surprise, le parti socialiste au pouvoir en Grèce accuse le Fond Monétaire International et la Banque centrale européenne, d’empocher les deniers issus des mesures d’« austérité ». C’est toujours l’Autre qui a tort. Jean-Paul Sartre semble avoir raison pour la gauche bien-pensante : l’enfer, c’est les autres.

L’Autre, il va de soi, en tout premier lieu, c’est le riche. L’infâme riche. Le paria de la société. 5% des riches au Québec paie 50% de la totalité des impôts. 41 % de la population ne paie aucun impôt. Vaches à lait, les riches. Et pourtant, on continue à les humilier.

Les talents et la richesse étant distribués aléatoirement et arbitrairement, John Rawls, le grand philosophe politique de la sociale-démocratie, soutenait que personne ne mérite ses talents et excellences et que, en conséquence, chaque talent ou excellence doit servir aux plus démunis. Ayn Rand parlait de « cannibalisme moral ». On se moque bien de cette américaine d’origine russe qu’on aime qualifier de « prêtresse du capitalisme ». Avec Rawls, c’est du sérieux : le cannibalisme moral est un état de fait.

Le bréviaire de Margaret Thatcher était un discours du l’ancien président des États-Unis, Abraham Lincoln. Or, à ce que je sache, le règne Lincoln n’avait rien du néolibéralisme. Voici quelques lignes du discours de Lincoln que j’invite à méditer avant de crier au Bonhomme Sept-Heure : « On ne peut donner la force aux faibles en affaiblissant les forts. On ne peut aider l’employé en terrassant son employeur. On ne peut développer la fraternité humaine en encourageant la haine des classes. On ne peut aider les pauvres en détruisant les riches. On ne peut rien construire de solide sur l’argent emprunté. » (cité dans Margaret Thatcher par Jean-Louis Thiériot, Perrin, 2011, p. 226).

J’adresse, pour clore, une question à Éric Martin, défenseur de la formation générale au collégial. S’il faut maintenant transformer le monde, comme l’indique Marx, puisque la philosophie serait dépassée, à quoi sert alors les cours de philosophie au collégial payés en grande partie par les vilains riches ? La prière des anti-austérités est celle-ci : Payez, payez pour nous. Ainsi soit-il !

samedi 28 février 2015

LETTRE OUVERTE AUX PROFS CONTRE L'AUSTÉRITÉ


Chères, chers collègues


Je refuse d’entrer dans l’hystérie collective à laquelle on nous convie. Une affiche placardée sur les murs du cégep nous interpelait : « LUTTER ou SUBIR. Il faut choisir. » Comme je suis réfractaire à tout sophisme, dont celui du faux-dilemme, je donnais cet exemple à mes étudiants-es pour illustrer le fait que le choix proposé n’est pas exclusif, qu’on pouvait – qu’il fallait – plutôt réfléchir. Or, c’est justement ce qui fait défaut dans la « propagande » concernant la vilaine « AUSTÉRITÉ ». S’il y a bien une chose que, nous, professeurs de philosophie, nous enseignons toutes et tous, c’est bien l’esprit critique. Or, la propagande mentionnée invite au contraire à abdiquer l’esprit critique. Ce qui est proprement consternant.

            Au lieu de déchirer nos chemises sur la place publique, nous devrions plutôt inviter les étudiants à réfléchir de manière critique. Devons-nous être en faveur de l’AUSTÉRITÉ ? Poser la question, c’est y répondre. Les mots, vous le savez, possèdent une charge sémantique et, ensuite, émotive. Or, « austérité » appartient à deux familles sémantiques. La première est celle qu’on veut nous entrer dans la gorge. C’est celle de la « dureté », de la « sévérité », de la « rigidité », de la « punition », etc. Bref, l’« austérité » impliquerait une « violence », celle de l’État et de ses mandarins crapuleux. C’est cette famille sémantique que l’on veut nous imposer. Évidemment, lorsqu’on en vient à attribuer de la violence à l’État, la « défense » devant légitime devant les attaques.

Pourtant, « austérité » peut vouloir dire « rigueur », « sobriété », « mesure », « retenue », « modération ». C’est cette famille sémantique qu’adopte le gouvernement. Le budget Leitao pour 2014-2015 prévoit des « compressions » (des « coupes », dans le langage rhétorique de l’autre famille sémantique) globales de 2,7 milliards sur des dépenses de 74 milliards, ce qui équivaut à 3,6% de compressions budgétaires. Parler d’« austérité », voire de « saccage », de « démolition », de « massacre à tronçonneuse », de « démantèlement », de « vandalisme », de « dévastation », c’est évidemment faire dans l’hyperbole. C’est de la pure rhétorique.

John Stuart Mill, dans le second chapitre de De la liberté, (« De la liberté de pensée et de discussion »), écrit ceci : 

...Celui qui connaît seulement son propre argument dans une affaire en connaît peu de chose. Il est possible que son raisonnement soit bon et que personne ne soit arrivé à le réfuter. Mais s'il est, lui aussi, incapable de réfuter le raisonnement de la partie adverse, et s'il n'en a même pas connaissance, il n'a aucune raison de préférer une opinion à une autre. La position rationnelle à adopter dans son cas serait la suspension du jugement, et faute de savoir s'en contenter, soit il se laisse conduire par l'autorité, soit il adopte, comme la majorité des gens, le parti pour lequel il éprouve le penchant le plus fort.[1]
 

Nous aurions intérêt, en tant qu’éducateurs, à mettre à l’œuvre la recommandation de Mill. En prenant position en faveur de l’« austérité », seconde famille sémantique, en pensant détenir la vérité absolue sur le sujet, nous « démolissons » la visée de notre enseignement. Peut-être que le gouvernement à tort; peut-être a-t-il raison. Dans tous les cas, la sagesse de Mill nous invite à rechercher qui dit vrai. C’est là la tâche de tout éducateur digne de ce nom.

 

Jean Laberge

Enseignant au collégial




[1] John Stuart Mill, De la liberté (On Liberty, 1859). Traduction française de Fabrice Pataut, Presses Pocket, 1990, p. 79.