lundi 25 juillet 2011

LETTRE À BERNARD DRAINVILLE

Cher monsieur Drainville



J’ai commis la semaine dernière une lettre parue dans LE DEVOIR, intitulée «100 000 Elvis Gratton», à propos du mégaconcert à Québec du groupe américain Metallica. Cette lettre fit tant jaser que la première chaîne de Radio-Canada m’invitait le lundi, 24 juillet, à en débattre publiquement, d’autant qu’un de leur journaliste, Philippe Laguë, m’avait donné la réplique dans le même journal (Libre opinion, du jeudi 21 juillet).

En gros, dans ma lettre - qui est davantage, je le concède, un coup de gueule qu’une analyse posée - je soutenais la thèse «falardiste» suivant laquelle, en se pâmant pour les grosses pointures de la musique anglophone de la planète, les Québécois se «Grattonisent», c’est-à-dire qu’en adulant un groupe américain comme ils l’ont fait (une semaine après avoir adulé U2 à Montréal), ils se trouvent alors à dénigrer leur propre culture musicale.

Cette mauvaise habitude d’aduler l’autre, the Biggest, the Most, etc., comme le montre éloquemment les pitreries d’Elvis Gratton, provient de notre mentalité de colonisé dont il faut toujours se méfier. Certes, l’affirmation nationale qu’a connu le Québec dans les années ’70 et ’80, nous donne espoir que cette mentalité est en voie de régression. Mais, un Elvis Gratton sommeille en nous, de sorte qu’il faut rester vigilant. D’où mon coup de gueule.

Bon nombre de mes critiques – et ils furent légion -, m’assurent qu’ils peuvent fort bien flipper sur Metallica tout en étant de bons souverainistes. Je me permets d’en douter. Philippe Laguë, par exemple, assure que la raison pour laquelle il préfère la musique rock anglophone à ce qui ce fait chez nous en français, c’est que ce que nous faisons n’est rien d’équivalent en français qui puisse arriver à la cheville de ce que font les anglophones; de plus, la musique rock francophone d’ici est moribonde. Évidemment, son code de déontologie lui interdit de faire état de son allégeance politique, mais il jure que ses préférences musicales n’ont aucune velléité politique. On peut le croire souverainiste et bon rocker anglophone. Je conclus qu’on peut fort bien se targuer d’être souverainiste tout en étant un bon Bob Gratton.

Il faut en effet être aveugle pour ne pas remarquer chez le journaliste un mépris pour la musique rock québécoise. D’ailleurs, il ajoute que «malheureusement, […] c’est un genre qui se conjugue plus souvent en anglais qu’en français». Voilà un beau préjugé, et merci monsieur Laguë pour l’encouragement que vous donnez ainsi aux jeunes musiciens francophones d’ici de tâter du rock…

Au 16e et 17e siècle, en Europe, la musique dominante était la musique italienne. Si on avait demandé à un Français de l’époque ce qu’il pense de la musique française, il aurait sûrement dénigré sa propre musique nationale : la musique étant un art qui ne se conjugue qu’en italien pas en français. Décidemment, comme disait l’autre, plus ça change plus c’est pareil. Quoi qu’il en soit, il fallut l’intervention du Roi Soleil lui-même pour débarrasser les Français de ce préjugé tenace en faveur de la musique italienne. Par une ironie dont seule l’histoire a le secret, ce fut un italien, Giovanni Baptista Lulli, qui créa le genre musical français par excellence, la tragédie lyrique.

Je conclus que l’indépendance n’est pas la panacée qui fera accéder les Québécois au Royaume des cieux. Même souverain, le Québec comptera toujours des Bob Gratton. Alors que faire?

La mauvaise habitude de Bob Gratton, on le sait, c’est le dénigrement de soi. Pour utiliser un mot qui n’est plus à la mode, ce type de mauvaise habitude s’appelle un vice. Le contraire d’un vice s’appelle une vertu. Le contraire du dénigrement de soi c’est l’amour de soi. L’amour de soi est une vertu, c'est-à-dire une bonne habitude. Elle seule permet l’amour de l’autre, comme l’enseigne par exemple le précepte évangélique : aime ton prochain comme toi-même. Si tu ne t’aimes pas, tu n’aimeras pas l’autre. C'est une lapalissade. Donc, pour s’ouvrir de la bonne façon à l’autre, à sa différence, etc.. il faut d’abord apprendre à s’aimer. Or, l’amour de soi s’oppose tout autant à l’amour excessif de soi, c’est-à-dire au narcissisme, qui est le vice oppposé. Si Aristote a raison, la vertu est un juste milieu entre deux mauvaises habitudes. En ce qui concerne l’amour de soi, cette vertu est la bonne habitude à acquérir se situant au milieu exact entre le dénigrement de soi, d’une part, et le narcissisme, de l’autre.

Voilà maintenant où je veux en venir, monsieur Drainville. Il me semble que la fameuse condition gagnante au prochain référendum est celle-ci : apprendre à s’aimer. Il est impératif que les Québécois s’aiment. Ils ont commencé à le faire dans les années ’70 et ’80, mais aujourd’hui leur bonne habitude s’étiole. En d’autres termes, dans une veine politique nettement aristotélicienne qui enseigne que le rôle d’un État enseigne aux citoyens le bonheur par l’enseignement de la vertu, il est impérieux que l’État québécois mette en place tout ce qui favorise l’amour du peuple québécois pour lui-même. C’est impératif. La souveraineté coulera alors de source.

vendredi 22 juillet 2011

RÉPLIQUE À LAGUË. PRISE 2

Malgré les déclarations de Laguë (voir son texte dans Le Devoir du jeudi 21, Libre opinion), le chroniqueur de l’auto n’a, au fond, que du mépris pour le rock québécois alors qu’il exprime toute son admiration pour les «authentiques» rockers anglais. Voilà, je crois, l’essentiel d’une position «Grattonnesque» reflétant excellemment bien la posture du «colonisé». Pour Gratton, toute imitation d’Elvis autre qu’un Blanc est tout simple désolant et déprimant. C’est le cas du malheureux «Elvis Wong» pour qui Gratton n’a que du mépris.

La thèse de Farlardeau-Poulin dans Elvis Gratton c’est que bon nombre de Québécois sont colonisés ou aliénés - «étranger à eux-mêmes» - du fait qu’ils dénigrent systématiquement ce qu’ils sont, à savoir des Québécois, en vénérant les plus puissants, les plus forts et les plus riches - en l’occurrence les «Amaricains». Falardeau écrivait: «C’est très simple, Elvis Gratton. Faire rire pour faire penser.» Le problème, c'est que les imbécilités de Gratton ne sont pris qu'au premier degré seulement; la plupart prenant Gratton, non pas comme colonisé ou aliéné, mais comme un bouffon, point à la ligne.

Prenons un exemple fictif.

J’aime tant les pasta que je ne saurais manger autre chose que les authentiques pasta italiennes, cuisinées par des Italiens de souche. Le reste, c’est du simulacre de cuisine italienne. De sorte que le spaghetti offert dans les restaurants québécois avec de la poutine me consterne et m’horripile. Je n’irai, au grand jamais, manger dans ces bineries! Je suis prêt à l’inverse à payer des sommes astronomiques pour manger dans les meilleurs restaurants italiens de la métropole. (500$ pour une paire de billets pour U2!) Je dénigre alors la cuisine québécoise, surtout lorsqu’elle prétend imiter la cuisine italienne. – Non, mais, soyons sérieux je vous prie : comparer la cuisine québécoise avec la cuisine italienne! C’est comme comparer du jello avec un sorbet au kirsch…

Mais, rétorquera-t-on, n’est-ce pas là un goût bien personnel, parfaitement apolitique et, par ailleurs, parfaitement légitime? Mes goûts sont les miens; ceux qui préfèrent la cuisine québécoise, grand bien leur en fasse! Non merci, pas pour moi! Supposons cependant qu’une masse importante de la population partage avec moi mes goûts pour la cuisine italienne. Notre engouement pour cette cuisine n’aurait d’équivalent que notre dédain pour la cuisine québécoise. Nous poserions alors un geste «politique» au sens où nous soutiendrions, en somme, que seule la cuisine italienne authentique devrait avoir le droit de citer au Québec. Certes, nous ne disons pas ouvertement et carrément que la cuisine nationale nous répugne. Mais notre engouement pour l’autre cuisine nous trahit. Nous nous trahissons lorsque nous sommes prêts à débourser des sommes importantes, pour ne pas dire faramineuse, pour assister à des mégaspectacles mettant en vedette des mégastars. (Comparez : 300$ pour les Rolling Stones et 45$ pour Plume!)

Je pense que l'exemple fictif de la cuisine permet de mieux comprendre ce dont il est question, à savoir que l’engouement pour la musique rock anglaise implique que nous dédaignons, pour ne pas dire méprisons, la musique rock d’ici. Or, ce dédain, voire ce mépris, constitue une position politique, car nous méprisons les gens d’ici ainsi que leur capacité à innover et à créer. En somme, nous dénigrons le Québec pour nous pâmer devant l’Autre. Dans les années ’70 et ’80, nous vivions une époque d’affirmation nationale; la création de la musique québécoise avait le vent dans les voiles. Ces beaux jours sont derrière nous. Ce n’est certainement pas en multipliant ces mégaspectacles que cette fièvre créatrice renaîtra.

J’ajouterai, pour terminer, que les jeunes musiciens québécois qui veulent faire carrière dans le rock ont une énorme pente à remonter quand ils voient l’adulation que les Québécois réservent aux supers-groupes rock.

jeudi 21 juillet 2011

Cher monsieur «Elvis» Laguë: y'en aura pas de facile!

Nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre sans l’être.

Goethe

Comme je le mentionne dans le fil de discussion au sujet de ma lettre 100 000 Elvis Gratton, il s’agit d’un coup de gueule, où je concède qu’il y a là exagération – comme dans tout coup de gueule. Cependant, le sens de ma lettre visait principalement à interroger la dimension politique de notre appui massif, manifeste cet été au Québec, pour la musique populaire anglophone. Je tiens à redire que je n’ai, personnellement, rien contre la musique du groupe Metallica en particulier, bien je n’en sois pas amateur. Comprenons-nous bien : je n’attaque pas les amateurs d’un genre musical ; ce n’est pas une question d’appréciation esthétique sur lequel porte notre différend mais une question d’appréciation politique. À cet égard, nos niveaux d’analyses divergent. Vous et mes critiques (qui sont, je l’avoue, légion), vous vous placez systématiquement au niveau du «je», de ses préférences, de ses goûts, et vous dites en somme : ne touchez pas! D’accord. Moi, je ne me positionne pas au plan de la première personne, mais à celle de la troisième, le «il», le collectif. Ce qui offre une autre perspective d’analyse, et donc d’évaluation. Du point de vue du «je», les choix musicaux, c’est bien connu, ne se discutent pas. Elvis Gratton se passionnait pour les chansons d’Elvis. Aucun problème sur ce plan. Toutefois, si une vaste majorité de Québécois faisait le même choix que lui, là, la perspective change, et cette préférence toute individuelle prend alors, qu'on le veuille ou non, une autre dimension – une dimension politique. Ainsi, un choix individuel peut devenir un choix collectif lequel à des împlications politiques. La question politique est alors la suivante : l’État doit-il subventionner un festival faisant la promotion de la musique d’Elvis Presley ? Plus réalistement: l’État doit-il subventionner le Festival d'été de Québec qui fait la promotion de la musique anglophone des grosses pointures: les MaCartney, Black Eyed Peas, Elton John, Metallica... ?. Comme le remarquait un de vos courriéristes (Henri Marineau, Lettre, mercredi 20 juillet), sur un ton beaucoup plus nuancé que le mien : «…qu’est-ce que les jeunes vont retenir : Metallica ou Jean-Pierre Ferland ?» Poser la question, c’est y répondre. Qu’on le veuille ou non, un choix individuel est aussi un choix politique. Pour paraphraser le titre d'un ouvrage de Laure Waridel, Écoutez, c'est voter.

Cette prémisse étant établie, si nos choix sont en somme collectifs, une image collective se dégage du type de personne opérant ces choix collectifs. En contexte québécois, c’est celui qui dénigre systématiquement ce qui est québécois parce que c’est petit et minable comparativement à tout ce qui est anglophone - les «Amaricains» comme dit savoureusement Elvis Gratton. C’est la thèse du dénigrement de soi de Falardeau-Poulin que je reprends à mon compte ici et que j'évoquais en filigrane dans ma lettre. Nous passons ici, pour ainsi dire, à un troisième niveau d’analyse où nous tentons d’identifier cette fois-ci ce personnage québécois typique – qui n’existe pas, je le concède au plan individuel, mais uniquement au plan collectif. Elvis Gratton est un «mythe», création de  l'inconscient collectif selon Jung, au sens où il est le modèle, le prototype du Québécois – considéré, je le répète, au plan collectif. Ce mythe parle de nous, de notre ADN national, pour ainsi dire. La question politique devient celle de la question identitaire si aiguë au Québec. Gratton patine sur la bottine lorsqu'on lui demande de décliner son identité. Pour le citer à nouveau: «Moé, chus un Canadien québécois. Un Français, Canadien-français. Un Amaricain du Nord français. Un francophone, Québécois canadien. Un Québécois d’expression française, française», etc. Tous les Québécois ont la même perplexité à cet égard. On peut ou non souscrire à la thèse du dénigrement de soi de Falardeau-Poulin, la contester ou l’infirmer. Pour ma part, il m’a semblé que des événements musicaux comme ceux auxquels nous venons d'assister, avec la messe papale de Metallica, donnent de l’eau au moulin à la thèse de Falardeau-Poulin. Si c’est le cas, alors effectivement il y avait bel et bien 100 000 Elvis Gratton et plus encore qui exultèrent en transe sur les volutes musicales de Metallica.

Cela dit, cher ami, malgré tout ce que je viens de dire, continuez à vous passionner pour le rock anglophone. Mais n'oubliez pas, comme le chante Charlebois, qu'ici au Québec tout commence par un Q et finit par un bec... Ce qui signfie que tout est à l'envers au Québec. Désolé, monsieur Laguë, mais au Québec on ne peut pas faire ce qu'on veut comme ailleurs. Par exemple, il y  la loi 101 que les anglophones québécois ont encore dans la gorge. Nous sommes, vous le savez pourtant, un peuple fragile. C'est la condition de l'Homo Quebecus. En d'autres termes, comme disait l'autre, y'en aura pas de facile! Peut-être qu'un jour on sera si tanné de cet état d'être qu'on s'assimilera tout bêtement et tout rentrera dans l'ordre. Notre histoire politique depuis les années '60 est celle d'une lutte terrible. Quoi qu'il en soit, d'ici notre éventuelle assimilation, il y aura toujours un faitguant qui - tel le sphinx qui guettait aux portes de Thèbes en interrogeant les passants de son énigmatique «Qui es-tu?» - s'acharnera à nous déranger à propos de notre sacrée identité.

mercredi 20 juillet 2011

RÉPONSES À MES CRITIQUES. À propos des 100 000 Elvis Gratton

D’abord, il faut comprendre que cette section du Devoir – Lettres - permet des coups de gueules. C’en était un bien frappé. Nul doute qu’un des mes étudiants en philosophie me réprimanderait en me reprochant d’avoir mis quantité de sophismes. C’est vrai. Il est par exemple faux de prétendre que les 100 000 spectateurs étaient tous des Elvis Gratton. Voilà bien un sophisme dit de la généralisation hâtive. D’accord. Par ailleurs, on peut très bien exulter à l’écoute de la musique heavy-métal comme Metallica sait le faire comme pareil à nul autre, et flipper sur un chanteur ou un groupe québécois. D’accord. Donc, on peut être à la fois «métallicien» et bon Québécois, voire même Québécois indépendantiste. Mon étudiant me dirait que j’enferme le lecteur dans un sophisme, cette fois-ci, celui du faux-dilemme. Bravo. Dix sur dix.


Cela admis, reste la question de fond que soulève ma lettre, la question identitaire. La question philosophique par excellence «Qui suis-je?», vieille comme le monde, se pose avec une acuité toute particulière au Québec. Il n’y a rien d’aisé là-dessus pour les Québécois à la différence des Américains ou des Français. Elvis Gratton, comme tous les Québécois, patine sur la bottine lorsque vient le temps de dire qui il est au plan de son identité nationale. Je répèterai la citation:« «Moé, chus un Canadien québécois. Un Français, Canadien-français. Un Amaricain du Nord français. Un francophône, Québécois canadien. Un Québécois d’expression française, française», etc.

On conviendra que Gratton éprouve une mal infini à dire qui il est. Au fond, il ne le sait pas. Sur ce point, nous, les Québécois, nous sommes coincés comme lui. Nous sommes perplexes devant qui nous sommes. Et pour une vaste majorité d’entre nous, cette question identitaire lancinante qui nous taraude depuis des lustres, exaspère tant que nous voulons impérativement passer à autre chose et vivre, point à la ligne, sans se poser de question qui, au fond, n’ont pas de réponse - comme le disent mes étudiants face aux questions philosophiques. Ainsi, il faut refuser carrément d’évoquer la question identitaire qui, au fond, est parfaitement futile. Du moins, c’est ce que nous croyons. Mais, au Québec, tout commence avec un Q et fini par un bec, comme le chante si bien Charlebois, c’est-à-dire, que nous le voulions ou non, la question identitaire nous rattrapera tout au tard. Dans la mesure où l’on prétend être toujours Québécois, malgré notre engouement pour tout ce qui est autre que Québécois.

La condition du Québécois n’est pas facile. Bon nombre, tel Elvis Gratton, font tout pour fuir cette condition inconfortable et ennuyeuse à la longue. Il y avait certainement bon nombre de spectateurs sur les Plaines d’Abraham et ailleurs qui, devant la puissante machine de Metallica, souhaitent vivement oublier qu’ils sont Québécois et ne plus revenir sur le sujet. Voilà, je crois, le propos de ma lettre moins le coup de gueule.

dimanche 17 juillet 2011

100 000 Elvis Gratton



C'est très simple, Elvis Gratton. Faire rire pour faire penser.
Pierre Falardeau

Les dieux du rock-métal étaient sur la scène du Festival d’été de Québec, ville francophone, capitale nationale. Sur les plaines d'Abraham, haut lieu historique, 100 000 fidèles s’extasièrent devant le pur produit de la culture américaine. Le week-end dernier plus de 160 000 fans s’agenouillaient devant U2 à Montréal. Au même moment, se produisait à Québec Elton John, foule record encore une fois. Pour célébrer la fête du Canada nous recevions les adorables chouchous de la couronne britannique, la duchesse et le prince de Cambridge. Le couple princier a même fait une courte incursion en terrain hostile dans la Vieille-capitale; le duc de Cambridge s'est même permis une brève allocution tout en français. Quelques deux cent manifestants seulement appuyèrent Le Réseau de résistance du Québécois contestant la venue du couple princier.  Par ailleurs, les festivités entourant la fête nationale, tant à Québec qu’à Montréal, ont battu des records en termes de non-fréquentation.
Tout ceci m’incite à me poser la question suivante : Pierre Falardeau et Julien Poulin, les auteurs d’Elvis Gratton, avaient-ils au fond raison de dénoncer l’américanisation du peuple québécois ? Je le pense volontiers. Bien sûr, tout bon Québécois rit à gorge déployée devant les imbécilités inénarrables de Bob Gratton en se moquant de ce «gros crisse de cave». Dans une scène digne d’anthologie, lorsqu’on demande à Bob Gratton de décliner son identité, il répond avec sa verve légendaire: «Moé, chus un Canadien québécois. Un Français, Canadien-français. Un Amaricain du Nord français. Un francophône, Québécois canadien. Un Québécois d’expression française, française», et ainsi de suite. Qu'on s'appelle ou non Elvis Gratton, on patine sur la bottine lorsque vient le temps de dire qui on est.
            Samedi soir, sur les Plaines d'Abraham, il y avait plus de 100 000 Elvis Gratton. Le débat ne portait pas sur la question identitaire de savoir si les fans de Metallica sont des «Amaricains du Nord français» etc., mais celui de savoir qui sont les véritables amateurs du groupe-culte de San Francisco. Bon nombre, en effet, se sont plaints de n’avoir pu assister au spectacle puisque le site était rempli à pleine capacité. Frustrés, ces fidèles accusèrent toutes les «matantes» et les «mononcles» qui assistèrent au spectacle d'avoir volé la place. Pourtant, à l’âge qu’ont les membres du groupe, en sortant les matantes et les mononcles du site, il aurait également fallu interdire au groupe lui-même de s’exécuter! Dans une éventuelle reprise d'Elvis Gratton, il faut faire figurer cette anecdote aussi savoureuse que pittoresque qui en dit long sur notre aliénation nationale.
            S’il fallait mettre à jour Elvis Gratton, il faudrait aujourd’hui concevoir un fan typique de Metallica. Baptisons-le : «James Gratton» - pour James Hetfield, le chanteur et guitariste du groupe californien. On peut bien traiter Elvis Gratton de gros crisse de cave, mais, alors, les James Gratton de ce monde ne voient pas la poutre dans leur propre œil. De quoi faire en sorte que Falardeau se retourne dans sa tombe. En tout cas, mieux que tous les sondages, des événements comme ceux-là laissent profondément perplexes sur la volonté des Québécois de sortir de leur aliénation nationale. On risque de se faire rétorquer hargneusement par un James Gratton: Think big, sti!

mardi 12 juillet 2011

LE TEMPS QUI PASSE

(Sylvia Galipeau, journaliste de La Presse, prépare pour fin août début septembre une page sur le thème le Temps qui passe. Elle m'a récemment contacté pour me poser quelques questions à ce sujet. Voici mes réponses.)


- Pourquoi avons-nous l'impression que le temps file à toute allure?

D’abord, il ne s’agit que d’une impression ou d’une perception subjective, personnelle, du temps. Pour le philosophe, il s’agit de savoir ce qu’est le temps, de savoir en particulier s’il existe objectivement, au-delà de notre conscience. Là-dessus, l’ABC de la réflexion sur le temps commence… par saint Augustin (354-430 de notre ère), celui des Confessions (dont raffole Depardieu…). Au livre 11, chapitre 15, Augustin pose ainsi le problème du temps : «Si personne ne me le demande, je le sais; si on me demande l’expliquer, je ne le sais plus!» Voici maintenant pourquoi, selon Augustin, le temps est si énigmatique. On s’entend pour dire que le passé n’est plus; que le futur n’est pas encore. Qu’en est-il dès lors du temps présent? Est-il ou non? Or, le présent, s’il était toujours présent – l’éternité, en somme -, le passé n’existerait pas. Donc, pour être du temps, il faut que le présent passe; par conséquent, le présent n’est que du temps passé; mais le passé n’est plus puisqu’il est passé. Conclusion : si le temps existe, il faut qu’il n’existe pas… Ouf!!

Bon, voilà pour les débuts un peu aride et rocailleux  de la réflexion philosophiques sur le temps qui dressent pour ainsi dire la table à la réflexion à venir.  (On pourrait dire à la blague que le temps à de l'avenir devant lui...) Augustin concluait que le temps n’a, par conséquent, d’existence que subjective. Le temps n’existerait que dans notre conscience, pas dans la réalité.

Or, pour nous modernes, le temps «file à toute allure». Pourquoi? Parce que le temps, c’est bien connu, c’est de l’argent… L'argent est si utile que nous passons nos vies pressés d'en faire. Donc, la perception que nous avons du temps provient tout simplement de la civilisation dans laquelle nous baignons et suivant laquelle tout doit être utile et mesurable afin qu'il soit profitable.

Même  l’art! Chez les Grecs, par exemple, la musique n’avait aucune utilité si ce n’est que c’était une activité belle et bonne en elle-même. À ce propos, beaucoup de mes étudiants en musique répondent à la question : à quoi sert la musique?, par : pour divertir! Tout doit être UTILE, y compris la musique. Étudier est bien vu parce que c’est UTILE. Mais étudier pour le plaisir qu’il y a à étudier, à connaître pour connaître, est incongru, dénué de sens. Nous tolérons à peine les arts et la philosophie parce que ce sont des pertes de temps alors que le temps est si précieux… C’est là notre condition d’homme et de femme moderne.


- Tout spécialement à la rentrée de septembre, après les vacances d'été, pourquoi nous sentons-nous si bousculés?

Parce que l’important, c’est le TRAVAIL. Nous, modernes, nous ne sommes rien sans le TRAVAIL car le TRAVAIL est foncièrement UTILE. Ainsi va la modernité.


- Objectivement, il y a toujours 24 heures dans une journée, pourquoi ce sentiment d'essoufflement en septembre?

Les vacances nous rappellent la conclusion d’Augustin : le temps n'est qu'une invention humaine. En vacances, nous baignons pour un moment dans un monde fait d’activités en apparence «inutiles»; par exemple, prier, contempler la beauté d’un paysage, admirer une œuvre d’art, savourer une rencontre, lire un roman, connaître une autre culture, etc. Pour celui ou celle qui, en vacances, découvre par exemple les cantates de Bach, le temps n’existe plus. Il est comme pour ainsi dire assis  sur le toit du monde, et comprend que la phrase «Objectivement, il y a toujours 24 heures dans une journée» est un pur non-sens. Comme Augustin qui entend l’incroyant dire que Dieu n’est pas : quelle absurdité! Pour nous modernes, Dieu n’est pas parce qu’il est inutile et vain.


- Est-ce qu'il y en a toujours été ainsi, ou est-ce typique de notre (post, hyper, etc.) modernité?

Typiquement moderne! Tous les philosophes modernes depuis le Siècle des Lumières affirment ad nauseam la réalité du temps. Pour Descartes, par exemple, l’espace et le temps n’existent pas en nous, mais dans la réalité extérieure que cherche à comprendre la science physique. Descartes est le premier à soutenir que la connaissance n’a d’utilité qu’en vue du progrès de l’humanité. Les Encyclopédistes reprendront en chœur ce refrain. Le plaisir de la connaissance pour la connaissance, si précieux pour les Anciens, est depuis disparu comme par enchantement.


- Des trucs pour moins courir après notre queue?

On m’accusera sans aucun doute de prêcher pour ma paroisse, comme on dit, mais le  meilleur moyen de s’évader de l’emprise du temps c’est de cultiver la spiritualité, les arts et la philosophie. Or, tout ceci, on se comprend, est inutile. Bien qu'inutile, je recommande vivement Le dictionnaire inutile... mais pratique de Michel Lauzière, (Les Éditions au Carré, 2005). Pour les plus pressés, je signale aussi l'ouvrage de Raymond Devos, Un jour sans moi, (Press Pocket, 1996). Puisque, comme disait Guillaume d'Occam, le rire est le propre de l'homme, le rire est inutile c'est-à-dire qu'il est fort utile pour prendre congé du temps. Devos se demande entre autres: «Être raisonnable en toutes circonstances?!», et de répondre: «Il faudrait être fou...» Il serait opportun à ce propos de relire son monologue «Où courent-ils?», dont voici un extrait:

- Je luis dis: Mais pourquoi les gens courent-ils si vite?
- Pour gagner du temps! Comme le temps, c'est de l'argent... plus ils courent vite, plus ils en gagnent!
- Mais où courent-ils?
- À la banque. Le temps de déposer l'argent qu'ils ont gagné sur un compte courant... et ils repartent toujours courant, en gagner d'autres!
- Et le reste du temps?
- Ils courent faire leurs courses... au marché!
(...)
- Et vous, peut-on savoir ce que vous faites dans cette ville de fous? Où courez-vous là?
- Je cours à la banque!
- Ah!... Pour y déposer votre argent?
- Non! Pour le retirer! Moi, je ne suis pas fou!
- Si vous n'est pas fou, pourquoi restez-vous dans une ville où tout le monde l'est?
- Parce que j'y gagne un argent fou!... C'est moi le banquier!
(Matière à rire, Plon, 2006, p. 37 à 39).

lundi 11 juillet 2011

INDIGNONS-NOUS !

Dans 100 000 FAÇONS DE TUER UN HOMME, notre poète national écrit : «Non vraiment j'y tiens la meilleure façon de tuer un homme / C'est de le payer à ne rien faire.» Le Collège des médecins du Québec semble prendre très au sérieux le célèbre vers de Félix Leclerc. Je m’explique.
            Mon oncle, âgé de 80 ans, médecin généraliste, œuvrant depuis 52 ans dans une clinique médicale de la région de Montréal, a été récemment remercié de ses services par le Collège des médecins. Il quittera ses fonctions d’omnipraticien en décembre prochain. Apparemment, le Collège n’aurait pas eu d'autre choix que d’indiquer à mon oncle la porte de sortie puisque ce dernier a refusé de se soumettre à une formation d’appoint, d’une durée de quarante jours, au coût modique de 10 000 mille dollars. La formation aurait consisté essentiellement en la supervision par l’un de ses collègues-médecins de la pratique de mon oncle en clinique sans rendez-vous, comme on surveille les premiers balbutiements des jeunes novices. Imaginez-vous donc, cet homme d’expérience, dont le travail serait soumis au contrôle d’un tout jeune médecin! C’est proprement scandaleux et indigne!
Mon oncle qui, encore parfaitement lucide, en bonne santé, vaillant et désireux de poursuivre son travail – que dis-je, sa mission – s’est refusé, à juste titre, de n’être plus qu’un chiffon-jetable. En contexte de pénurie des médecins, la décision du Collège étonne. Puisqu'aucune plainte ne fut portée contre la pratique médicale de mon oncle, le Collège souhaite, en somme, s'en débarrasser en raison de son âge. N'est-ce pas là de l'«âgisme»?
On comprend fort bien que le Collège veuille à tout prix éviter les plaintes éventuelles de ses clients et que, pour se faire, il procède périodiquement au contrôle de la «compétence» de ses ouailles. Ah, cette fameuse «compétence» qui hante la vie des professionnels aujourd’hui, tant en santé qu’en éducation! Nous vivons à l’ère de la «compétence-performance», et l’État-comptable - celui dont rêve un François Legault - doit pouvoir mesurer précisément «l’acte» médical. Tout un monde sépare la compétence de l’excellence – ce qu’autrefois on désignait par «vertu». L’excellence d’une personne, c’est bien connu, ne se mesure pas. Par contre, sa «compétence», elle, se mesure en nombre d’«actes» selon une grille critériée d’évaluation-performance.
On se souviendra que, lors de sa nomination comme Ministre de la santé au Québec, le Premier Ministre Jean Charest nous rappelait que le docteur Yves Bolduc avait implanté le «système de gestion Toyota» dans certains hôpitaux du Québec ce qui constituait entre autres mérites au Québec une justification pour cette nomination. Cette philosophie de la gestion, appelée «Lean», triomphe actuellement. Le Collège des médecins applique cette méthode de régime «minceur». Aussi, il ne faut donc pas s’étonner que les professionnels de la santé soient considérés comme de simples chiffons-jetables. C’est là, «la minceur» du système - pour ne pas dire sa petitesse. («Lean» rime d'ailleurs étonnamment bien avec «mean».) En tout cas, avec l'odieux traitement que l'on a réservé à mon oncle, j’ai toutes les raisons de m’en indigner.