mercredi 2 octobre 2013

AYN RAND CONTRE LA GUILLOTINE DE HUME: LE RETOUR DE LA VÉRITÉ INFLATIONNISTE


Qu’est-ce que la vérité?, demanda Ponce Pilate à Jésus. Ce dernier venait de l’informer qu’il était venu rendre témoignage de la vérité. (Jean, 18 37-38). Jésus dit, en somme, non pas qu’il est la vérité, mais qu’il en est le témoin. Certes, l’évangéliste Jean fait dire à Jésus ces mots : «Je suis le chemin, la vérité, la vie» (14 6). L’évangéliste présente Jésus moins comme La Vérité que comme son «témoin», tel au tribunal, celui qui, de manière indépendante, énonce des «faits objectifs» (pléonasme).

            Le vingtième siècle en philosophie fut le siècle «déflationniste» de la vérité. «Être vrai» n’est pas prédicat comme les autres (être grand, être long, être rouge, être gentil, etc.). Être vrai, c’est simplement asserter - comme disent les philosophes analytiques – que p. Tout comme Kant avait soutenu que l’existence n’est pas un prédicat, de même pour la vérité. «Le Père Noël porte une barbe blanche» est de bon aloi; mais pas «le Père Noël existe», et pour la même raison que «La phrase ‘Le Père Noël existe’ est vrai».

            David Hume a soutenu ce que Max Black a appelé la «Guillotine de Hume»[1] : on ne saurait conclure un «doit être» à partir de «ce qui est». «Ce qui est», selon Hume, c’est la vérité; les faits. Or, ceux-ci seraient parfaitement neutres au plan des valeurs; un fait, quel qu’il soit, ne contenant aucune valeur. Par exemple, supposons qu’il soit vrai que je sois le père d’un enfant. Alors, d’après Hume, je ne puis déduire de cette vérité que j’aie le devoir de prendre soin de mon enfant. Un «père» n’est, dans les faits, qu’un géniteur. Dans notre culture, nous ajoutons l’obligation aux géniteurs de s’occuper de leur progéniture. En somme, c’est nous qui ajoutons au fait – à la vérité – une valeur, c’est-à-dire un devoir.

Ainsi, la vérité avec Hume devient parfaitement neutre au plan des valeurs. La gravitation paraît agir dans tout l’univers; il n’y a rien de bien ou de mal là-dedans. Les faits sont les faits, point à la ligne. Au siècle des Lumières, la vérité amorça sa descente sur la pente déflationniste. Hume alla jusqu’à dire que «Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt.»[2] Pour Hume, une égratignure à mon doigt ainsi que la destruction du monde entier sont de l’ordre des faits. Comme tels, c’est-à-dire en tant que faits, ils sont neutres sur les plan des valeurs. Bien sûr, il serait déraisonnable de préférer le second plutôt que le premier. Toutefois, selon Hume, la raison et la déraison ne sont pas de l’ordre des faits, mais de celui des préférences, c’est-à-dire des valeurs. La vérité, elle aussi, est de l’ordre des faits, pas des valeurs. Une vérité en vaut une autre. Il n’y a pas (plus) de hiérarchie entre les vérités. 2 + 2 = 4; la gravitation est universelle; tous les êtres humains naissent libres et égaux; Jésus de Nazareth a vécu en Palestine du temps des empereurs Auguste et Tibère; nous sommes mardi; j’ai une égratignure à un doigt; un jour, je vais mourir, etc. : voilà toutes des vérités à mettre sur un même pied.

On lit dans un ouvrage de philosophie analytique portant sur la morale: «Le problème central en philosophie de la morale est celui communément connu sous le vocable du problème est-devoir [is-ought problem]. De quelle façon ce qui est le cas [la vérité] est-il lié à ce qui doit être – le jugement de fait au jugement moral?»[3] L’ombre de la Guillotine de Hume planait toujours sur la philosophie morale anglo-saxonne jusqu’au moins au début des années 1970. Les choses ont bien changées depuis lors. Principalement sous l’impulsion d’un essai percutant d’Elisabeth Anscombe, «Modern Moral Philosophy», datant de 1958. En gros, la philosophe britannique rejetait les interrogations morales remontant à Hume ayant trait à celle du devoir ou de l’obligation morale absolue pour revenir, en deçà de Hume, à Aristote et à son éthique des vertus.

Or, une philosophe américaine, Ayn Rand (1905-1982), d’origine russe, peu connue du public savant, élabora une métaphysique d’inspiration aristotélicienne qu’elle baptisa du nom d’éthique objectiviste.[4] Ayn Rand écrit : «Le fait qu’une entité vivante est détermine ce qu’elle devrait faire. Voilà pour la question entre ce qui ‘est’ et ce qui ‘devrait être’.»[5] En quelques mots, Rand dispose du problème humien entre ce qui est et ce qui doit être.

La vie, en effet - ce qui est donc - commande ou ordonne ce qu’il faut ou ce qui est requis pour assurer la vie du vivant. «La vie d’un organisme, lit-on encore, est sa norme d’évaluation : ce qui la favorise est bon, ce qui la menace est mauvais[6] Toutes les valeurs, connues traditionnellement, telles la raison, la liberté, la justice ainsi que les autres vertus découlent de ce qui est, à savoir la vie. Pour Ayn Rand, il n’y a rien au-delà de la vie. Pas de Dieu ou de Bien en soi. «Métaphysiquement, la vie est le seul phénomène qui a une fin en soi : une valeur acquise et maintenue par un constant processus d’action.»[7]

Rand réhabilite à la fois la raison et la vérité. De subjective qu’elle fut depuis Hume, elle devint objective. Il est parfaitement rationnel de préférer une égratignure à mon doigt plutôt que la destruction du monde. La raison se trouve désormais établie dans ses droits puisqu’elle assure la vie. Or, la raison, du moins chez Rand, n’est pas automatique. «Penser n’est pas une fonction automatique», écrit-t-elle.[8] En un autre sens, nous n’avons pas le choix de penser, mieux, de raisonner, car le choix inéluctable est celui entre la vie ou la mort.

La raison est optimiste. Elle assure que le monde dans lequel nous vivons est intelligible et bienveillant. Ici encore, la raison chez Rand dispose de l’impossibilité de passer du «ce qui est» à «ce qui doit être». Hume, ainsi que la modernité, se retourne dans sa tombe.

Si la modernité a vu la déflation de la vérité, avec Rand on assiste à son inflation. Terminée l’égalité des vérités. Exit aussi la Guillotine de Hume. Les vérités prennent de la valeur et se hiérarchisent toujours en fonction de la valeur ultime et première, la vie. Un abîme sépare désormais une simple égratignure à mon doigt et la destruction du monde entier, car dans le second cas je ne peux vouloir rationnellement la destruction de toute vie, à commencer par la mienne. Ainsi, les vérités se hiérarchisent-elles en fonction de la raison, laquelle repose ultimement sur l’apport inestimable qu’elle offre à la vie.



[1] Max Black, «The Gap Between ‘is’ and ‘should’», in W. D. Hudson, The Is/Ought Question. A collection of papers on the central problem in Moral Philosophy, Londres, Macmillan, 1969, p. 99-113.
[2] David Hume, Traité de la nature humaine, Livre II, Section III.
[3] W.D. Hudson, éditeur, The Is-Ought Question. A collection of papers on the central problems in Moral Philosophy, Macmillan, Londres, 1969, p. 11.
[4] Ayn Rand, La vertu d’égoïsme, Les Belles Lettres, 1993, p. 19-92. Texte d’une conférence donnée en février 1961.
[5] Ibid., p. 32.
[6] Ibid., p. 31
[7] Ibid., p. 31-32.
[8] Ibid., p. 43.

mercredi 11 septembre 2013

POURQUOI AYN RAND NE SERAIT PAS D'ACCORD AVEC LE PROJET DE CHARTE DES «VALEURS QUÉBÉCOISES»

«Laurin représentait une idéologie collectiviste, plus ou moins adaptée aux réalités du Québec. Il voulait que l'État trace les lignes d'orientation de tout le monde. Je n'étais pas d'accord avec ça et je l'ai écrit.»
Claude Ryan


Le 10 septembre dernier, le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, déposait un projet de Charte des valeurs québécoises. Le projet a immédiatement été reçu par un tollé général de désapprobation. Si certains ont pu applaudir au principe de laïcité de l’État, bon nombre de commentateurs rejettent en bloc les propositions de l’éventuelle charte, pilotée par Bernard Drainville, voulant interdire aux employés des ministères, des organismes gouvernementaux, écoles primaires et secondaires, cégeps et universités, hôpitaux et garderies subventionnées, de même qu’aux juges, aux policiers et aux procureurs, de porter des signes religieux visibles. Il leur sera proposés de laisser au vestiaire leur croix, leur kippa, leur voile islamique, le turban sikh, où tout autre signe ostentatoire signalant leur appartenance religieuse. S’ils saluent le principe de neutralité de l’État, Gérard Bouchard ainsi que Charles Taylor, en autres, rejettent comme étant discriminatoires les propositions du ministre Drainville. Je partage les vues de ces grands sages. Personnellement, je m’interroge même sur la légitimité du principe de laïcité ou de neutralité de l’État. Je voudrais le faire à la lumière de la philosophe américaine, d’origine russe, Ayn Rand (1905-1982).

            Il ne faut pas s’y méprendre : derrière le langage bienveillant, se voulant rassembleur, voire attendrissant, du ministre Drainville, se cache la volonté de faire passer ce qu’Ayn Rand aurait dénoncé comme étant la «collectivisation des droits». En somme, au nom du soi-disant «droit collectif» de l’État, il s’agit de limiter les libertés individuelles. Ainsi, comme le disait éloquemment un autre philosophe américain, «social-démocrate» celui-là, John Rawls (1921-2002), «la liberté doit être limitée au nom de la liberté». C’est l’argument de neutralité que reprend à son compte le ministre : pour assurer la liberté de religion des citoyens, l’État ne doit pas adopter une religion. De cet argument découle l’imposition aux employés de l’État une tenue vestimentaire libre de tout signe religieux ostentatoire, ce qui brime la liberté religieuse de certains d’entre eux.

            Or, lorsqu’on dit avec Rawls que la «liberté doit être limitée au nom de la liberté», ce qu’on doit entendre ici par l’expression «au nom de la liberté», c’est la liberté de l’État, veillant à la liberté collective. Il s’agit, en somme, n’en soyons pas dupe, d’une liberté ou d’un droit «collectif».

La Charte de la langue française, qui est devenue la fameuse loi 101 le 26 août 1977, repose sur un tel «droit collectif», celui veillant à la préservation de la langue française sur le territoire québécois, alors que le bilinguisme fédéral tendrait à l’érosion progressive du français. De plus, selon son concepteur, feu Camille Laurin, la Charte de la langue française assurerait la justice sociale au Québec étant donné que les Québécois-es partent défavorisés au plan économique en raison de la force d’attraction qu’exerce la langue anglaise au plan économique. Évidemment, le débat virulent qui eut lieu à l’époque consistait à rejeter le soi-disant «droit collectif» des Québécois francophone qui brime les droits individuels inscrits dans la constitution canadienne. Or, la Cour suprême du Canada a reconnu la constitutionnalité de la loi 101.

Pour qu’une loi paraissant brimer des libertés individuelles passe le test de la constitutionnalité, il faut avoir des motifs raisonnables pour limiter ces libertés. Il semble donc que la Cour suprême du pays ait reconnu de tels motifs derrière la Charte de la langue française.

La question délicate se pose: serait-ce aussi le cas pour la Charte des valeurs québécoises? Les ministres conservateurs du gouvernement Harper, Denis Lebel, ministre des Affaires intergouvernementales, ainsi que Jason Kenney, ministre du Multiculturalisme, se sont montrés préoccupés par les propositions du ministre Drainville et se disent prêt à contester devant les tribunaux la constitutionnalité de la Charte des valeurs si jamais elle obtient l’aval de l’Assemblée nationale.

Mais au-delà de tous ces déchirements politiques et affrontements juridiques qui s’annoncent à l’horizon, le fameux principe de laïcité que le ministre entend enchâsser dans la Charte québécoise des droits et libertés (datant de 1975), ne devrait pas être tenu comme un «droit collectif», du moins selon la philosophe Ayn Rand. Selon elle, en effet, seuls les droits individuels existent et devraient avoir force de loi. Les «droits collectifs» ne sont qu’une usurpation des droits et libertés individuels. Un système politique qui admet les pseudo-droits collectifs est un système «collectiviste» par opposition à un système politique «individualiste» qui n’admet que les droits et libertés individuelles. Une constitution «individualiste» en bonne et due forme ne fait que reconnaître et protéger les droits des individus, et non ceux, soi-disant, de la «société», de la «nation», du «bien commun»; bref, de la «tribu». Pour Rand, la constitution américaine est une constitution légitime fondée sur l’individualisme et non sur le collectivisme. L’auteure d’Atlas Shrugged[1] écrit à ce propos dans un texte datant de 1946, Texbook of Americanism :

Le principe de base des États-Unis d’Amérique est l’Individualisme.

L’Amérique est fondée sur le principe que l’Homme possède des droits inaliénables :

-        que ces droits appartiennent à chacun-e en tant qu’individu – et non pas aux «hommes» entendus comme formant un groupe ou une collectivité;

-        que ces droits sont la propriété inconditionnelle, personnelle et individuelle de chaque homme – pas du public, de la société, de propriété collective d’un groupe.

-        que ces droits sont attribués à l’homme par le fait qu’il soit un homme – et non pas par le fait que la société les lui octroie;

-        que l’homme est détenteur de ces droits, non pas en vertu de la Collectivité, ni non plus au bénéfice de la Collectivité, mais contre la Collectivité – telle une barrière que la Collectivité ne doit pas franchir;

-        que ces droits visent à protéger l’homme des autres hommes;

-        que c’est seulement sur ces droits que l’homme peut vivre dans une société libre, juste, digne et décente.

 

La Constitution des États-Unis d’Amérique n’est pas un document qui limite les droits des hommes – mais un document qui limite le pouvoir qu’exerce la société sur les hommes.[2]

 

            Je sais pertinemment que «l’individualisme» n’est pas une «valeur québécoise» puisqu’il est partagé par une minorité d’entre nous, de sorte que l’«anti-individualisme» a la cote, du moins pour le gouvernement péquiste de Pauline Marois. Si le Parti québécois avait eu le moindre courage de nommer précisément une des «valeurs québécoises», l’anti-individualisme aurait sûrement remporté la palme. Le Parti québécois aurait aussi nommé des valeurs «chrétiennes», du moins quant à leur source: la bienveillance pour les misères d’autrui, la solidarité, la justice sociale, l’État-«providence», etc. Toutefois, en raison du principe de laïcité de l’État trônant tout au sommet de la Charte, ces valeurs anti-individualistes péquistes d’origine chrétienne, c’est-à-dire, au fond, altruistes, furent exclues.

            C’est peut-être ce qui explique pourquoi à peu près personne ne connaît Ayn Rand au Québec. Car la philosophe a défendu bec et ongles l’«individualisme». Or, puisque Rand a également défendu le «capitalisme», honni par la gauche, surtout celle au Québec, il va sans dire qu’on a jamais voulu rien savoir de celle qui défend la source même du Mal (= le capitalisme), à savoir l’hideux individualisme.

            L’individualisme a donc mauvaise réputation au Québec. Aussi, il n’est pas étonnant que le ministre de la «Participation citoyenne» pose un droit collectif fondamental dans la Charte quitte à écorcher aux passages les libertés individuelles de certains citoyens. C’est pour le meilleur des mondes : assurer, disait la première ministre, le «mieux être collectif» du Québec, de la «nation».

            Aussi, ce n’est pas le fruit du hasard si aujourd’hui tout est devenu «social». On parle de justice sociale, de grève sociale, de morale sociale, d’éducation sociale, de politique sociale, etc. L’individu a disparu au profit du social. Voilà l’homme social. Ayn Rand, en revenant à l’individu ainsi qu’à son fameux «égoïsme», ne souhaitait au fond que rappeler des vérités de La Palice que la postmodernité a voulu enterrées une bonne fois pour toutes.

            De son côté, Ayn Rand a simplement rappelé une vérité évidente : pour aimer les autres, il faut d’abord s’aimer. Une personne égoïste, par ailleurs, ne s’aime souvent pas ou s’aime mal. En tout cas, Rand n’a jamais défendu l’«égoïsme» pour lui-même en tout temps. À preuve, ce texte qui le dit noir sur blanc.

Le but moral de la vie d’un homme est l’accomplissement de son propre bonheur. Cela ne signifie pas qu’il soit indifférent à autrui, que la vie humaine n’ait aucune valeur pour lui et qu’il n’a aucune raison d’aider les autres en cas d’urgence. Mais cela signifie qu’il ne subordonne pas sa vie au bien-être d’autrui, qu’il ne se sacrifie pas à leurs besoins, que le soulagement de leurs souffrances n’est pas sa préoccupation première, que toute aide qu’il accorde est une exception et non la règle, un acte de générosité, non un devoir moral, quelque chose de marginal et d’incident, comme le sont les désastres dans le cours de l’existence humaine, et que les valeurs, pas les désastres, sont le but, la préoccupation première et le pouvoir motivant de sa vie.[3] 

            La morale altruiste qui est au fondement de la Charte de Drainville est précisément une morale suscitée par l’urgence d’une situation complexe engendrée entre autres par l’immigration. Une toute petite poignée de citoyens québécois demandent des «accommodements raisonnables». D’autres, rares eux-aussi, portent des costumes religieux, comme le faisaient nos bonnes sœurs et nos bons frères d’antan, et on ne souhaite aucunement que ces individus bigarrés aient la moindre influence sur les autres, en particulier sur les jeunes. Cette situation d’urgence contraint dès lors l’État à imposer des sacrifices à certains. Cela serait parfaitement intolérable aux yeux d’Ayn Rand elle qui a toujours dénoncé ce qu’elle appelle le «cannibalisme moral».

            Alors l’État, au nom de la belle harmonie du bon peuple, édictera les règles de la bonne conduite, c’est-à-dire ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Pour Rand, toutefois, une permission n’est jamais un droit. Elle écrit : «Si, avant accomplir une action, vous devez obtenir une permission de la part de la société – vous n’êtes pas libres, qu’elle soit ou non accordée. Seul l’esclave agit par permission. Une permission n’est pas un droit.»[4]

            Une situation pourrie s’est envenimée. En désespoir de cause, le gouvernement péquiste sort l’arsenal des «droits collectifs». Un remède de cheval pour régler une situation apparemment alarmante, alors qu’il n’y a pas de quoi à fouetter un chat. Et ça commence par la modique somme de 1,9 M$ pour faire la publicité de la dite charte. Sans parler de l’émasculation de droits et libertés individuelles qui demeure, à mes yeux ainsi qu’à ceux de Ayn Rand, une politique inqualifiable digne du plus pur cannibalisme moral.




[1] Traduction française chez Les Belles Lettres en 2011 (publié originellement en 1957) sous le titre La Grève.
[2] Ayn Rand, The Ayn Rand, Column, édité avec une introduction de Peter Schwartz, Connecticut, Second Renaissance Books, 1998, p. 83. Ma traduction.
[3] Ayn Rand, «L’Éthique des urgences», in La vertu d’égoïsme, Les Belles Lettres, p. 113-114.
[4] Ayn Rand, Texbook of Americanism, p. 83. Ma traduction.

samedi 7 septembre 2013

LE RATIONALISME DU LAÏCISME. MICHAEL OAKESHOTT REJETTERAIT LE PROJET DE CHARTE DES «VALEURS QUÉBÉCOISES»


Michael Oakeshott 1901-1990
Nul doute que la fameuse charte des «valeurs québécoises» annoncée par le gouvernement péquiste de Pauline Marois passera comme du beurre dans la poêle et qu’elle sera adoptée en toute vapeur. Le Sommet sur l’éducation de février 2013 nous incline à penser ainsi. Le gouvernement Marois a fait son lit, et c’est un lit de fakir.

Bien que, comme aristotélicien, je considère que les Québécois ne tentent pas seulement et simplement de cohabiter mais désirent vivre de manière épanouie au nom de valeurs communes, l’idée d’une charte des «valeurs québécoises» se voulant rassembleuse, mais qui aurait force de loi, me répugne. Il semble bien qu’il s’agisse d’une entreprise bien péquiste de nationalisation des valeurs, comme le soulignait éloquemment Nathalie Elgrably-Lévi (Journal de Montréal, 5 septembre). Le propos, par ailleurs, de Louise Harel suivant lequel les valeurs ne se légifèrent pas me paraît parfaitement juste et plein de sagesse. Les politiques collectivistes n’ont pas mon aval, bien au contraire, parce que ce sont des politiques rationalistes, et je vais m'en expliquer avec l'aide du philosophe Michael Oakeshott. Le ministre Drainville souhaite pour sa part enfiler l’habit de feu Camille Laurin, le concepteur de la charte de la langue française. Comme on sait, Drainville dresse un parallèle entre la charte de la langue française et celle des valeurs québécoises, toutes deux voulant proclamer la volonté du peuple québécois et ce, malgré le fait que la charte contrevient aux libertés individuelles.

En tant que «conservateur», se situant dans la mouvance du philosophe britannique Michael Oakeshott (1901-1990), l’idée d’une «charte» visant à baliser la vie collective des Québécois m’horripile. C’est ce que je veux défendre dans les quelques lignes qui suivent.

*

Commençons par le début de toute cette affaire. Examinons le concept laïcité. Il s’agit, évidemment, de la neutralité de l’État en matière religieuse. Guy Rocher[1], professeur émérite de sociologie à l’Université de Montréal, soutient ce qu’on appelle une conception de la laïcité pure et dure, «républicaine» comme on dit, à la sauce française, par opposition à une conception «ouverte» telle celle recommandée par la commission Bouchard-Taylor. N’entrons pas toutefois dans le débat sur un distinguo byzantin entre laïcité «stricte» et laïcité «ouverte».

Guy Rocher, donc, écrit que «la laïcité est une doctrine politique, c’est-à-dire une certaine conception de ce que doivent être l’État et les institutions relevant de l’État ou lui appartenant.»[2] Plus loin, on lit : «La séparation de l’État et des religions est une doctrine apparue, développée et plus ou moins pratiquée dans les États de la modernité occidentale, notamment depuis les révolutions française et américaine du XVIIIe siècle.» Voici le problème que soulèvent les propos de Rocher – ainsi que chez bon nombre d’autres auteurs - au sujet de la laïcité : on a la nette impression que la laïcité est à la fois une doctrine politique vraie de toute éternité – sub specie aeternitatis, comme on dit en latin -, mais qui, pourtant, a une origine historique. Cherchez l'erreur. Au sortir du Moyen Age, lorsque se constituent les États modernes, afin de centraliser les pouvoirs clés qui régissent la vie en société, les Princes, qui les dirigent, établissent la religion de leur État. Cette pratique politique courante va toutefois s’estomper au siècle des Lumières où la tolérance religieuse, suite aux guerres religieuses, va triompher. Le principe de laïcité est sorti de ces luttes parfois violentes et sanglantes.

La laïcité n’est donc pas une doctrine politique éternelle ou atemporelle comme on le laisse croire trop souvent. Guy Rocher, par exemple, nous dit d’une part que la laïcité a bel et bien une histoire; mais il soutient du même souffle, d’autre part, que «La conception de la neutralité religieuse vaut pour une société homogène tout autant que pour une société pluraliste [comme la nôtre].»[3] On doit comprendre que le fondement théorique de la laïcité serait atemporelle; il préexistait – tels les droits naturels de l’homme – pour ainsi dire avant toute existence historique des sociétés humaines. En somme, la nature ou l’essence même d’un État – ce qui fait qu’un État est tel et pas autre chose - vaut pour toutes les époques et toutes les cultures, indépendamment des cultures et des sociétés.

On tient là un cas éloquent de ce que Michael Oakeshott a appelé «le rationalisme en politique» et qu’il dénonce avec vigueur dans un essai percutant datant de 1947.[4] Qu’est-ce que le rationalisme en politique? C’est la conviction qu’il est possible d’améliorer le monde réel imparfait afin de le rendre parfait et ce, grâce à la pensée technique. Une politique rationaliste consiste dès lors en la mise en œuvre d’un modèle théorique préconçu afin de résoudre des problèmes sociaux. La future charte québécoise obéit précisément à des exigences rationalistes.

Le rationalisme se déclare «l’ennemi de l’autorité, du préjugé, de ce qui est simplement tradition, coutumier ou habituel.» Bref, l’ennemi déclaré du rationalisme est la tradition. Pourquoi? Parce que la tradition reste pour une bonne part source de préjugés et d’ignorance. Auparavant, c’est-à-dire avant le siècle des Lumières, face à un problème il fallait s’adapter en fonction des circonstances. Il n’existait pas de recette magique. Le législateur y allait au meilleur de sa connaissance – de sa sagacité aurait dit Aristote, vertu première du bon législateur. Mais la vertu du politicien est désormais tombée en désuétude. On se mit dès lors à élaborer des solutions universelles, valables pour toutes les époques et pour toutes les sociétés.

Le passage de la pensée traditionnelle en politique remontant, en gros, à Aristote à la pensée rationaliste des philosophes des Lumières s’effectua lorsque «la vérité d’une opinion et le fondement ‘rationnel’ (et non l’usage) d’une institution est tout ce qui import[a]». Oakeshott écrit :

L’idée de fonder une société, composée d’individus ou d’États, sur une Déclaration des droits de l’homme, est un rejeton du cerveau rationaliste, de même que l’autodétermination ‘nationale’ ou raciale lorsqu’elles sont élevées au rang de principes universels.

L’éventuelle charte des valeurs québécoises répondra parfaitement aux exigences de la pensée rationaliste remontant aux Lumières.

            Le propre toutefois de la pensée rationaliste en politique c'est ce que l’on pourrait appeler les «rationalisations à rebours». Ainsi le laïcisme est désormais conçu comme une sorte de «vérité première» en politique : par sa nature même un État est laïque. Un État qui entretiendrait des relations trop étroites dans ses institutions avec une ou plusieurs religions serait de ce fait déclaré irrationnel et, donc, illégitime, voire «corrompu».

Les droits de l’homme constituent également un bel exemple de rationalisation à rebours. Le 26 août 1789, la France n’est soudain apparemment plus une société monarchique, mais une société composée de citoyens égaux dotés de droits inaliénables que l’Assemblée définit dans une solennelle Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dont le préambule se lit ainsi :

Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de l’homme…

La Déclaration est on ne peut plus rationaliste : la cause unique et universelle de tous les maux dans toutes les sociétés et à toutes les époques ce sont «l’ignorance, l’oubli ou le mépris» à l’égard des droits de l’homme. Comme si les droits de l’homme avaient toujours existé en dehors et au-delà de la France révolutionnaire qui les proclamera.

Certes, ces droits de l’homme furent conçus par de grands penseurs, les magnifiques «Philosophes» : Voltaire, Rousseau, Diderot, etc. Mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Il ne faudrait pas croire, en d’autres termes, que la Révolution française eut pour seule cause véritable la simple mise en œuvre des idées des Philosophes. En fait, bien loin d’être une préface à la Révolution française, les idées des Philosophes constituent plutôt une sorte de poscriptum à une tradition politique européenne.

À cet égard, il faut se rappeler que presqu’un siècle auparavant, l’Angleterre avait connu en 1688 sa «Glorieuse Révolution» où fut proclamée, un an plus tard, en février 1689, au Parlement, l’État de droit dans le fameux Bill of Rights – ou Déclaration des droits -, lequel constituait une sorte de «contrat social» avant la lettre.

Évidemment, l’objection rationaliste à la réponse d’Oakeshott veut que la Glorieuse Révolution anglaise fut le fruit des penseurs britanniques, dont John Locke, lequel publia en octobre 1689 son Second Traité du Gouvernement Civil. Mais l’œuvre de Locke arrive légèrement plus tard, après la Glorieuse Révolution de 1688 ainsi que le Bill of Rights datant de février 1689. Quoi qu’il en soit, la mythologie rationaliste considère le Second Traité de Locke, lu avidement en France et en Amérique, comme l’énoncé de principes à mettre en œuvre afin de servir de modèle à l’érection de nouveaux États de droit.

Tout porte à croire que le gouvernement péquiste actuel proclamera haut et fort sa charte des valeurs. Il ne faut y voir que rationalisation à rebours où une bonne part de la tradition québécoise sera émasculée. Je veux parler de la tradition chrétienne, catholique, qui a façonné le Québec, plus précisément le «Canada français». Le principe de laïcité qui trônera tout en haut du document entraînera inévitablement la mise au banc des religions – du catholicisme en particulier et ce, au grand dam du bon cardinal Ouellet lequel appelle de tous ses vœux le retour de ses ouailles au bercail de l’Église.

Il ne faut guère s'en étonner, s’il faut croire Michael Oakeshott puisque le rationalisme en politique livre une guerre sainte contre les traditions qui, comme on l’a vu, seraient source de préjugés et d’ignorance. Bien sûr, le gouvernement Marois laissera trôner le crucifix à l’Assemblée nationale. Il interdira toutefois entre autres le port du crucifix ostentatoire pour ses employés. Il ne s’agit évidemment pas de rajouter d’autres symboles religieux mais d’en maintenir un qui fut jadis accroché par le gouvernement conservateur de l’Union nationale de Maurice Duplessis qui entretenait l’irrationnelle candeur de mêler le politique au religieux. Ce qui ne peut être, du moins selon le rationalisme politique. En laissant le crucifix à l’Assemblée nationale, le gouvernement entend donc honorer la tradition religieuse qui aura marqué nos ancêtres, pas nous, les citoyens «modernes» du Québec moderne.

Pourtant, lorsqu’on examine les «valeurs québécoises», dont celles de solidarité, de justice sociale, d’État-«providence», de partage, bref de bienveillance pour nos semblables, qui sont  pourtant des valeurs auxquelles carbure le Parti québécois, on ne peut que s’étonner qu’elles n’apparaissent pas dans la fameuse charte. Encore une fois, on répondra que ces valeurs rappellent trop le christianisme du Canada-français de naguère.

Le cinéaste Bernard Émond a réalisé trois films (La neuvaine; Contre toute espérance et La donation) constituant ce qu’il a baptisé la Trilogie des vertus théologales qui exaltent les veilles vertus chrétiennes de foi, d’espérance et de charité. Émond n’est pas croyant; il se dit «agnostique apophatique».[5] Il dit aussi être un «conservateur de gauche». Personnellement, j’adhère parfaitement à cette formule même si, moi, à sa différence, je sois croyant de confession catholique. On peut donc très bien être incroyant ou croyant et se reconnaître dans la tradition religieuse québécoise chrétienne.[6] Je cite Bernard Émond :

Ce que je dois dire c’est que la thématique religieuse n’est pas venue de nulle part. Que depuis le film sur Saint-Denis, mon fonds catholique, si je peux dire, me travaillait. Il y avait eu des retrouvailles avec cette partie de mon héritage et je m’étais rendu compte à quel point, même si j’étais non croyant, à quel point j’étais profondément catholique, à tout le moins sur le plan culturel. Mais sur le plan éthique aussi : ce que je pense de la politique, des injustices sociales, mon rapport à la misère du monde, ça me vient certainement d’une éducation catholique où l’amour du prochain était plus important que la peur du péché.[7]

Pour les raisons mentionnées précédemment, les retrouvailles des Québécois avec les valeurs chrétiennes, dont celle, la plus importante, de l’amour du prochain, n’auront pas lieu. La charte québécoise, en effet, rationaliste dans l’âme, n’a que faire de ces vieilles histoires à dormir debout dont nous a léguées la tradition chrétienne. Comme le crucifix, dépouillé de son sens théologique, à jamais immergé dans le vide muséal, tel le Sphinx de Képhrem enseveli dans le sable, la tradition catholique sombrera dans l’oubli. L’important, ce qui compte vraiment, étant a jamais enterré au pied de l’État régnant désormais en roi et maître sur les consciences, tel l’odieux Big Brother qui sait tout et entend tout.
La future charte nous frappera d'amnésie collective même si notre devise est «Je me souviens». Ce n'est pas le moindre paradoxe du gouvernement actuel de promouvoir les cours d'histoire. Mais il s'agit encore une fois d'une politique rationaliste où l'histoire sera comprise au travers  de la lorgnette du rationalisme en politique. «Sans l'histoire, écrit Mathieu Bock-Côté, nous ne sommes rien.» Encore une exagération rationaliste.




[1] Guy Rocher, «La laïcité de l’État et des institutions publiques», in Normand Baillargeon et Jean-Marc Petit, éditeurs, Le Québec en quête de laïcité, Montréal, Éditions Écosociété, 2011, pp. 23-31.
[2] Ibid., p. 23.
[3] Ibid., p. 24.
[4] Michael Oakeshott, «Rationalism in Politics, in Rationalism in Politics and Others Essays, Indianapolis, Liberty Fund, 1991, avec une préface de Timothy Fuller, pp. 5-42. Une traduction française, «Le rationalisme en politique», est parue dans la revue Cité (2/2003, no 14, p. 121-157), traduit par Olivier Sedeyn (à qui l’on doit la traduction de On Human Conduct). La traduction française du texte d’Oakeshott  est également disponible en ligne : http://www.cairn.info/revue-cites-2003-2-p-121.htm
 
[5] Voir Bernard Émond, La quête spirituelle : avec ou sans Dieu?, Fides, Médiaspaul, 2010, p. 28.
[6] Cette position est également défendue par Richard Norman (athée) dans le contexte du Royaume-Uni, «Secularism and Shared Values», in J. Cornwell et M. McGhee, éditeurs, Philosophers and God. At the Frontiers of Faith and Reason, Londres, Continuum, 2009, pp. 187-202.
[7] Simon Galiero rencontre Bernard Émond, La perte et le lien. Entretiens sur le cinéma, la culture et la société, Médiaspaul, 2009, p.67.

samedi 31 août 2013

ESSE QUAM VIDERI. RÉPONSE À RENÉ BOLDUC («L'habit ne fait pas le moine», Le Devoir du 29 août 2013)

Le club de football des Spartiates du Vieux Montréal a pour devise «Esse Quam Videri», («L'Être plutôt que le Paraître»). C'est une question d'identité. Comme un nom de famille. Une origine. Les joueurs des Spartiates ne laissent pas leur identité au vestiaire une fois sur le terrain face à leur adversaire. Moi non plus, je ne laisse pas à la maison ma croix ou de ma barbe pour me dépersonnaliser dans la foule ou à mon travail comme enseignant en philosophie au cégep. Comme quoi, au grand dam de la tradition rationaliste qu'évoque mon collègue René Bolduc, l'Apparence est aussi d'une certaine manière Être.
 
Dans «l'espace public» abstrait, où nous devrions nous dépouiller de toutes nos singularités, nous devenons toutes et tous ternes et gris. Vive l'État drabe! Le monde sont drabes. (Pardonner ce régionalisme de mauvais aloi; j'aurais dû écrire: «beige»).
 
En fait, mon confrère, aurait dû évoquer la figure de celui que les penseurs progressistes considèrent comme le plus grand des philosophes de la politique au XXe siècle, j'ai nommé John Rawls (1921-2002). On ne peut songer plus pur exemple de philosophe pro-laïcisme que Rawls. Sa désormais fameuse «position originelle sous le voile d'ignorance» est en effet au fondement même du laïcisme. Car, que serions-nous d'après Rawls? Quel est notre «être» véritable selon le maître de Harvard? Des êtres qui se définissent par leur choix. Exit l'identité des gens au-delà de leur liberté de choix. Ce qu'ils sont, ce qu'ils aiment, leurs  projets de vie, leurs origines, leurs histoires, leurs traditions, leurs croyances, etc., ne sont rien à côté de leur capacité à choisir. C'est à ce prix qu'il est possible de vivre, selon Rawls, dans une société juste: en mutilant ce que nous aimons. Pourtant, son compatriote Harry G. Frankfurt (1929-   ) (dans Les raisons de l'amour, Circé 2006), soutient précisément le contraire: nous ne sommes que ce que nous aimons. Voilà ce que nous serions: des êtres amoureux.
 
C'est pourquoi, une tristesse infinie m'envahit lorsque je songe à cet espace-social-rawlsien-laïque que l'on qualifie de «juste» et que veut défendre bec et ongles le parti de Pauline Marois. O barbarie!


John Rawls est tributaire de la métaphysique moderne de René Descartes (1596-1650) et d’Emmanuel Kant (1724-1804). «Je pense, donc je suis» soutenait Descartes. Penser, en somme, c’est être. Kant, en morale, ne dira pas autre chose : ce qui compte, c’est l’intention de bien agir, pas l’action laquelle peut s’avérer, dans les faits, différentes, voire contraires à mon intention bonne de départ.

La métaphysique moderne fait donc résider l’être dans la pensée. D’où l’adage : l’être plutôt que l’apparence. Mais cette métaphysique avait une rivale qu’elle a combattue pour en triompher : la veille métaphysique d’Aristote (384-322 avant notre ère) qu’a christianisé par la suite saint Thomas d’Aquin (1225-1275). Que disent ces vieux penseurs, aujourd’hui obsolètes? Bien entendu, que l’être ne s’épuise pas dans la pensée et qu’avant la pensée, il y a l’être. En matière de moralité, ce vieux réalisme, que l’idéalisme moderne renversera, pose que l’être humain ne se réalise pleinement et parfaitement que dans l’agir. J’ai beau savoir tout ce qu’il faut, encore faut-il le mettre en pratique. De sorte que je ne suis pleinement une personne que si j’ai un corps, une histoire, une culture, une identité, etc., dans laquelle je m’inscris. Les existentialistes nieront ces réalités qui nous déterminent. John Rawls n’est que le dernier d’une longue liste qui nie le réalisme métaphysique.

La question identitaire qui frappe le monde occidental, en particulier le Québec, bien fragile à cet égard, s’inscrit donc à l’intérieur d’une métaphysique des personnes. Pour le réalisme ancien, les gens ne sont pas qu’un simple esprit sur deux pattes, mais un esprit intimement relié à un corps, de sorte que la distinction dualiste d’un esprit distinct du corps est une pure aberration. De sorte que, ce que je suis ne s’identifie pas seulement ce que je pense, mais ce qui est inscrit dans mon corps.
 
Certes, l'habit ne fait pas le moine. Mais un moine sans habit n'en est plus un.