jeudi 21 juillet 2011

Cher monsieur «Elvis» Laguë: y'en aura pas de facile!

Nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre sans l’être.

Goethe

Comme je le mentionne dans le fil de discussion au sujet de ma lettre 100 000 Elvis Gratton, il s’agit d’un coup de gueule, où je concède qu’il y a là exagération – comme dans tout coup de gueule. Cependant, le sens de ma lettre visait principalement à interroger la dimension politique de notre appui massif, manifeste cet été au Québec, pour la musique populaire anglophone. Je tiens à redire que je n’ai, personnellement, rien contre la musique du groupe Metallica en particulier, bien je n’en sois pas amateur. Comprenons-nous bien : je n’attaque pas les amateurs d’un genre musical ; ce n’est pas une question d’appréciation esthétique sur lequel porte notre différend mais une question d’appréciation politique. À cet égard, nos niveaux d’analyses divergent. Vous et mes critiques (qui sont, je l’avoue, légion), vous vous placez systématiquement au niveau du «je», de ses préférences, de ses goûts, et vous dites en somme : ne touchez pas! D’accord. Moi, je ne me positionne pas au plan de la première personne, mais à celle de la troisième, le «il», le collectif. Ce qui offre une autre perspective d’analyse, et donc d’évaluation. Du point de vue du «je», les choix musicaux, c’est bien connu, ne se discutent pas. Elvis Gratton se passionnait pour les chansons d’Elvis. Aucun problème sur ce plan. Toutefois, si une vaste majorité de Québécois faisait le même choix que lui, là, la perspective change, et cette préférence toute individuelle prend alors, qu'on le veuille ou non, une autre dimension – une dimension politique. Ainsi, un choix individuel peut devenir un choix collectif lequel à des împlications politiques. La question politique est alors la suivante : l’État doit-il subventionner un festival faisant la promotion de la musique d’Elvis Presley ? Plus réalistement: l’État doit-il subventionner le Festival d'été de Québec qui fait la promotion de la musique anglophone des grosses pointures: les MaCartney, Black Eyed Peas, Elton John, Metallica... ?. Comme le remarquait un de vos courriéristes (Henri Marineau, Lettre, mercredi 20 juillet), sur un ton beaucoup plus nuancé que le mien : «…qu’est-ce que les jeunes vont retenir : Metallica ou Jean-Pierre Ferland ?» Poser la question, c’est y répondre. Qu’on le veuille ou non, un choix individuel est aussi un choix politique. Pour paraphraser le titre d'un ouvrage de Laure Waridel, Écoutez, c'est voter.

Cette prémisse étant établie, si nos choix sont en somme collectifs, une image collective se dégage du type de personne opérant ces choix collectifs. En contexte québécois, c’est celui qui dénigre systématiquement ce qui est québécois parce que c’est petit et minable comparativement à tout ce qui est anglophone - les «Amaricains» comme dit savoureusement Elvis Gratton. C’est la thèse du dénigrement de soi de Falardeau-Poulin que je reprends à mon compte ici et que j'évoquais en filigrane dans ma lettre. Nous passons ici, pour ainsi dire, à un troisième niveau d’analyse où nous tentons d’identifier cette fois-ci ce personnage québécois typique – qui n’existe pas, je le concède au plan individuel, mais uniquement au plan collectif. Elvis Gratton est un «mythe», création de  l'inconscient collectif selon Jung, au sens où il est le modèle, le prototype du Québécois – considéré, je le répète, au plan collectif. Ce mythe parle de nous, de notre ADN national, pour ainsi dire. La question politique devient celle de la question identitaire si aiguë au Québec. Gratton patine sur la bottine lorsqu'on lui demande de décliner son identité. Pour le citer à nouveau: «Moé, chus un Canadien québécois. Un Français, Canadien-français. Un Amaricain du Nord français. Un francophone, Québécois canadien. Un Québécois d’expression française, française», etc. Tous les Québécois ont la même perplexité à cet égard. On peut ou non souscrire à la thèse du dénigrement de soi de Falardeau-Poulin, la contester ou l’infirmer. Pour ma part, il m’a semblé que des événements musicaux comme ceux auxquels nous venons d'assister, avec la messe papale de Metallica, donnent de l’eau au moulin à la thèse de Falardeau-Poulin. Si c’est le cas, alors effectivement il y avait bel et bien 100 000 Elvis Gratton et plus encore qui exultèrent en transe sur les volutes musicales de Metallica.

Cela dit, cher ami, malgré tout ce que je viens de dire, continuez à vous passionner pour le rock anglophone. Mais n'oubliez pas, comme le chante Charlebois, qu'ici au Québec tout commence par un Q et finit par un bec... Ce qui signfie que tout est à l'envers au Québec. Désolé, monsieur Laguë, mais au Québec on ne peut pas faire ce qu'on veut comme ailleurs. Par exemple, il y  la loi 101 que les anglophones québécois ont encore dans la gorge. Nous sommes, vous le savez pourtant, un peuple fragile. C'est la condition de l'Homo Quebecus. En d'autres termes, comme disait l'autre, y'en aura pas de facile! Peut-être qu'un jour on sera si tanné de cet état d'être qu'on s'assimilera tout bêtement et tout rentrera dans l'ordre. Notre histoire politique depuis les années '60 est celle d'une lutte terrible. Quoi qu'il en soit, d'ici notre éventuelle assimilation, il y aura toujours un faitguant qui - tel le sphinx qui guettait aux portes de Thèbes en interrogeant les passants de son énigmatique «Qui es-tu?» - s'acharnera à nous déranger à propos de notre sacrée identité.

mercredi 20 juillet 2011

RÉPONSES À MES CRITIQUES. À propos des 100 000 Elvis Gratton

D’abord, il faut comprendre que cette section du Devoir – Lettres - permet des coups de gueules. C’en était un bien frappé. Nul doute qu’un des mes étudiants en philosophie me réprimanderait en me reprochant d’avoir mis quantité de sophismes. C’est vrai. Il est par exemple faux de prétendre que les 100 000 spectateurs étaient tous des Elvis Gratton. Voilà bien un sophisme dit de la généralisation hâtive. D’accord. Par ailleurs, on peut très bien exulter à l’écoute de la musique heavy-métal comme Metallica sait le faire comme pareil à nul autre, et flipper sur un chanteur ou un groupe québécois. D’accord. Donc, on peut être à la fois «métallicien» et bon Québécois, voire même Québécois indépendantiste. Mon étudiant me dirait que j’enferme le lecteur dans un sophisme, cette fois-ci, celui du faux-dilemme. Bravo. Dix sur dix.


Cela admis, reste la question de fond que soulève ma lettre, la question identitaire. La question philosophique par excellence «Qui suis-je?», vieille comme le monde, se pose avec une acuité toute particulière au Québec. Il n’y a rien d’aisé là-dessus pour les Québécois à la différence des Américains ou des Français. Elvis Gratton, comme tous les Québécois, patine sur la bottine lorsque vient le temps de dire qui il est au plan de son identité nationale. Je répèterai la citation:« «Moé, chus un Canadien québécois. Un Français, Canadien-français. Un Amaricain du Nord français. Un francophône, Québécois canadien. Un Québécois d’expression française, française», etc.

On conviendra que Gratton éprouve une mal infini à dire qui il est. Au fond, il ne le sait pas. Sur ce point, nous, les Québécois, nous sommes coincés comme lui. Nous sommes perplexes devant qui nous sommes. Et pour une vaste majorité d’entre nous, cette question identitaire lancinante qui nous taraude depuis des lustres, exaspère tant que nous voulons impérativement passer à autre chose et vivre, point à la ligne, sans se poser de question qui, au fond, n’ont pas de réponse - comme le disent mes étudiants face aux questions philosophiques. Ainsi, il faut refuser carrément d’évoquer la question identitaire qui, au fond, est parfaitement futile. Du moins, c’est ce que nous croyons. Mais, au Québec, tout commence avec un Q et fini par un bec, comme le chante si bien Charlebois, c’est-à-dire, que nous le voulions ou non, la question identitaire nous rattrapera tout au tard. Dans la mesure où l’on prétend être toujours Québécois, malgré notre engouement pour tout ce qui est autre que Québécois.

La condition du Québécois n’est pas facile. Bon nombre, tel Elvis Gratton, font tout pour fuir cette condition inconfortable et ennuyeuse à la longue. Il y avait certainement bon nombre de spectateurs sur les Plaines d’Abraham et ailleurs qui, devant la puissante machine de Metallica, souhaitent vivement oublier qu’ils sont Québécois et ne plus revenir sur le sujet. Voilà, je crois, le propos de ma lettre moins le coup de gueule.

dimanche 17 juillet 2011

100 000 Elvis Gratton



C'est très simple, Elvis Gratton. Faire rire pour faire penser.
Pierre Falardeau

Les dieux du rock-métal étaient sur la scène du Festival d’été de Québec, ville francophone, capitale nationale. Sur les plaines d'Abraham, haut lieu historique, 100 000 fidèles s’extasièrent devant le pur produit de la culture américaine. Le week-end dernier plus de 160 000 fans s’agenouillaient devant U2 à Montréal. Au même moment, se produisait à Québec Elton John, foule record encore une fois. Pour célébrer la fête du Canada nous recevions les adorables chouchous de la couronne britannique, la duchesse et le prince de Cambridge. Le couple princier a même fait une courte incursion en terrain hostile dans la Vieille-capitale; le duc de Cambridge s'est même permis une brève allocution tout en français. Quelques deux cent manifestants seulement appuyèrent Le Réseau de résistance du Québécois contestant la venue du couple princier.  Par ailleurs, les festivités entourant la fête nationale, tant à Québec qu’à Montréal, ont battu des records en termes de non-fréquentation.
Tout ceci m’incite à me poser la question suivante : Pierre Falardeau et Julien Poulin, les auteurs d’Elvis Gratton, avaient-ils au fond raison de dénoncer l’américanisation du peuple québécois ? Je le pense volontiers. Bien sûr, tout bon Québécois rit à gorge déployée devant les imbécilités inénarrables de Bob Gratton en se moquant de ce «gros crisse de cave». Dans une scène digne d’anthologie, lorsqu’on demande à Bob Gratton de décliner son identité, il répond avec sa verve légendaire: «Moé, chus un Canadien québécois. Un Français, Canadien-français. Un Amaricain du Nord français. Un francophône, Québécois canadien. Un Québécois d’expression française, française», et ainsi de suite. Qu'on s'appelle ou non Elvis Gratton, on patine sur la bottine lorsque vient le temps de dire qui on est.
            Samedi soir, sur les Plaines d'Abraham, il y avait plus de 100 000 Elvis Gratton. Le débat ne portait pas sur la question identitaire de savoir si les fans de Metallica sont des «Amaricains du Nord français» etc., mais celui de savoir qui sont les véritables amateurs du groupe-culte de San Francisco. Bon nombre, en effet, se sont plaints de n’avoir pu assister au spectacle puisque le site était rempli à pleine capacité. Frustrés, ces fidèles accusèrent toutes les «matantes» et les «mononcles» qui assistèrent au spectacle d'avoir volé la place. Pourtant, à l’âge qu’ont les membres du groupe, en sortant les matantes et les mononcles du site, il aurait également fallu interdire au groupe lui-même de s’exécuter! Dans une éventuelle reprise d'Elvis Gratton, il faut faire figurer cette anecdote aussi savoureuse que pittoresque qui en dit long sur notre aliénation nationale.
            S’il fallait mettre à jour Elvis Gratton, il faudrait aujourd’hui concevoir un fan typique de Metallica. Baptisons-le : «James Gratton» - pour James Hetfield, le chanteur et guitariste du groupe californien. On peut bien traiter Elvis Gratton de gros crisse de cave, mais, alors, les James Gratton de ce monde ne voient pas la poutre dans leur propre œil. De quoi faire en sorte que Falardeau se retourne dans sa tombe. En tout cas, mieux que tous les sondages, des événements comme ceux-là laissent profondément perplexes sur la volonté des Québécois de sortir de leur aliénation nationale. On risque de se faire rétorquer hargneusement par un James Gratton: Think big, sti!

mardi 12 juillet 2011

LE TEMPS QUI PASSE

(Sylvia Galipeau, journaliste de La Presse, prépare pour fin août début septembre une page sur le thème le Temps qui passe. Elle m'a récemment contacté pour me poser quelques questions à ce sujet. Voici mes réponses.)


- Pourquoi avons-nous l'impression que le temps file à toute allure?

D’abord, il ne s’agit que d’une impression ou d’une perception subjective, personnelle, du temps. Pour le philosophe, il s’agit de savoir ce qu’est le temps, de savoir en particulier s’il existe objectivement, au-delà de notre conscience. Là-dessus, l’ABC de la réflexion sur le temps commence… par saint Augustin (354-430 de notre ère), celui des Confessions (dont raffole Depardieu…). Au livre 11, chapitre 15, Augustin pose ainsi le problème du temps : «Si personne ne me le demande, je le sais; si on me demande l’expliquer, je ne le sais plus!» Voici maintenant pourquoi, selon Augustin, le temps est si énigmatique. On s’entend pour dire que le passé n’est plus; que le futur n’est pas encore. Qu’en est-il dès lors du temps présent? Est-il ou non? Or, le présent, s’il était toujours présent – l’éternité, en somme -, le passé n’existerait pas. Donc, pour être du temps, il faut que le présent passe; par conséquent, le présent n’est que du temps passé; mais le passé n’est plus puisqu’il est passé. Conclusion : si le temps existe, il faut qu’il n’existe pas… Ouf!!

Bon, voilà pour les débuts un peu aride et rocailleux  de la réflexion philosophiques sur le temps qui dressent pour ainsi dire la table à la réflexion à venir.  (On pourrait dire à la blague que le temps à de l'avenir devant lui...) Augustin concluait que le temps n’a, par conséquent, d’existence que subjective. Le temps n’existerait que dans notre conscience, pas dans la réalité.

Or, pour nous modernes, le temps «file à toute allure». Pourquoi? Parce que le temps, c’est bien connu, c’est de l’argent… L'argent est si utile que nous passons nos vies pressés d'en faire. Donc, la perception que nous avons du temps provient tout simplement de la civilisation dans laquelle nous baignons et suivant laquelle tout doit être utile et mesurable afin qu'il soit profitable.

Même  l’art! Chez les Grecs, par exemple, la musique n’avait aucune utilité si ce n’est que c’était une activité belle et bonne en elle-même. À ce propos, beaucoup de mes étudiants en musique répondent à la question : à quoi sert la musique?, par : pour divertir! Tout doit être UTILE, y compris la musique. Étudier est bien vu parce que c’est UTILE. Mais étudier pour le plaisir qu’il y a à étudier, à connaître pour connaître, est incongru, dénué de sens. Nous tolérons à peine les arts et la philosophie parce que ce sont des pertes de temps alors que le temps est si précieux… C’est là notre condition d’homme et de femme moderne.


- Tout spécialement à la rentrée de septembre, après les vacances d'été, pourquoi nous sentons-nous si bousculés?

Parce que l’important, c’est le TRAVAIL. Nous, modernes, nous ne sommes rien sans le TRAVAIL car le TRAVAIL est foncièrement UTILE. Ainsi va la modernité.


- Objectivement, il y a toujours 24 heures dans une journée, pourquoi ce sentiment d'essoufflement en septembre?

Les vacances nous rappellent la conclusion d’Augustin : le temps n'est qu'une invention humaine. En vacances, nous baignons pour un moment dans un monde fait d’activités en apparence «inutiles»; par exemple, prier, contempler la beauté d’un paysage, admirer une œuvre d’art, savourer une rencontre, lire un roman, connaître une autre culture, etc. Pour celui ou celle qui, en vacances, découvre par exemple les cantates de Bach, le temps n’existe plus. Il est comme pour ainsi dire assis  sur le toit du monde, et comprend que la phrase «Objectivement, il y a toujours 24 heures dans une journée» est un pur non-sens. Comme Augustin qui entend l’incroyant dire que Dieu n’est pas : quelle absurdité! Pour nous modernes, Dieu n’est pas parce qu’il est inutile et vain.


- Est-ce qu'il y en a toujours été ainsi, ou est-ce typique de notre (post, hyper, etc.) modernité?

Typiquement moderne! Tous les philosophes modernes depuis le Siècle des Lumières affirment ad nauseam la réalité du temps. Pour Descartes, par exemple, l’espace et le temps n’existent pas en nous, mais dans la réalité extérieure que cherche à comprendre la science physique. Descartes est le premier à soutenir que la connaissance n’a d’utilité qu’en vue du progrès de l’humanité. Les Encyclopédistes reprendront en chœur ce refrain. Le plaisir de la connaissance pour la connaissance, si précieux pour les Anciens, est depuis disparu comme par enchantement.


- Des trucs pour moins courir après notre queue?

On m’accusera sans aucun doute de prêcher pour ma paroisse, comme on dit, mais le  meilleur moyen de s’évader de l’emprise du temps c’est de cultiver la spiritualité, les arts et la philosophie. Or, tout ceci, on se comprend, est inutile. Bien qu'inutile, je recommande vivement Le dictionnaire inutile... mais pratique de Michel Lauzière, (Les Éditions au Carré, 2005). Pour les plus pressés, je signale aussi l'ouvrage de Raymond Devos, Un jour sans moi, (Press Pocket, 1996). Puisque, comme disait Guillaume d'Occam, le rire est le propre de l'homme, le rire est inutile c'est-à-dire qu'il est fort utile pour prendre congé du temps. Devos se demande entre autres: «Être raisonnable en toutes circonstances?!», et de répondre: «Il faudrait être fou...» Il serait opportun à ce propos de relire son monologue «Où courent-ils?», dont voici un extrait:

- Je luis dis: Mais pourquoi les gens courent-ils si vite?
- Pour gagner du temps! Comme le temps, c'est de l'argent... plus ils courent vite, plus ils en gagnent!
- Mais où courent-ils?
- À la banque. Le temps de déposer l'argent qu'ils ont gagné sur un compte courant... et ils repartent toujours courant, en gagner d'autres!
- Et le reste du temps?
- Ils courent faire leurs courses... au marché!
(...)
- Et vous, peut-on savoir ce que vous faites dans cette ville de fous? Où courez-vous là?
- Je cours à la banque!
- Ah!... Pour y déposer votre argent?
- Non! Pour le retirer! Moi, je ne suis pas fou!
- Si vous n'est pas fou, pourquoi restez-vous dans une ville où tout le monde l'est?
- Parce que j'y gagne un argent fou!... C'est moi le banquier!
(Matière à rire, Plon, 2006, p. 37 à 39).

lundi 11 juillet 2011

INDIGNONS-NOUS !

Dans 100 000 FAÇONS DE TUER UN HOMME, notre poète national écrit : «Non vraiment j'y tiens la meilleure façon de tuer un homme / C'est de le payer à ne rien faire.» Le Collège des médecins du Québec semble prendre très au sérieux le célèbre vers de Félix Leclerc. Je m’explique.
            Mon oncle, âgé de 80 ans, médecin généraliste, œuvrant depuis 52 ans dans une clinique médicale de la région de Montréal, a été récemment remercié de ses services par le Collège des médecins. Il quittera ses fonctions d’omnipraticien en décembre prochain. Apparemment, le Collège n’aurait pas eu d'autre choix que d’indiquer à mon oncle la porte de sortie puisque ce dernier a refusé de se soumettre à une formation d’appoint, d’une durée de quarante jours, au coût modique de 10 000 mille dollars. La formation aurait consisté essentiellement en la supervision par l’un de ses collègues-médecins de la pratique de mon oncle en clinique sans rendez-vous, comme on surveille les premiers balbutiements des jeunes novices. Imaginez-vous donc, cet homme d’expérience, dont le travail serait soumis au contrôle d’un tout jeune médecin! C’est proprement scandaleux et indigne!
Mon oncle qui, encore parfaitement lucide, en bonne santé, vaillant et désireux de poursuivre son travail – que dis-je, sa mission – s’est refusé, à juste titre, de n’être plus qu’un chiffon-jetable. En contexte de pénurie des médecins, la décision du Collège étonne. Puisqu'aucune plainte ne fut portée contre la pratique médicale de mon oncle, le Collège souhaite, en somme, s'en débarrasser en raison de son âge. N'est-ce pas là de l'«âgisme»?
On comprend fort bien que le Collège veuille à tout prix éviter les plaintes éventuelles de ses clients et que, pour se faire, il procède périodiquement au contrôle de la «compétence» de ses ouailles. Ah, cette fameuse «compétence» qui hante la vie des professionnels aujourd’hui, tant en santé qu’en éducation! Nous vivons à l’ère de la «compétence-performance», et l’État-comptable - celui dont rêve un François Legault - doit pouvoir mesurer précisément «l’acte» médical. Tout un monde sépare la compétence de l’excellence – ce qu’autrefois on désignait par «vertu». L’excellence d’une personne, c’est bien connu, ne se mesure pas. Par contre, sa «compétence», elle, se mesure en nombre d’«actes» selon une grille critériée d’évaluation-performance.
On se souviendra que, lors de sa nomination comme Ministre de la santé au Québec, le Premier Ministre Jean Charest nous rappelait que le docteur Yves Bolduc avait implanté le «système de gestion Toyota» dans certains hôpitaux du Québec ce qui constituait entre autres mérites au Québec une justification pour cette nomination. Cette philosophie de la gestion, appelée «Lean», triomphe actuellement. Le Collège des médecins applique cette méthode de régime «minceur». Aussi, il ne faut donc pas s’étonner que les professionnels de la santé soient considérés comme de simples chiffons-jetables. C’est là, «la minceur» du système - pour ne pas dire sa petitesse. («Lean» rime d'ailleurs étonnamment bien avec «mean».) En tout cas, avec l'odieux traitement que l'on a réservé à mon oncle, j’ai toutes les raisons de m’en indigner.

jeudi 16 juin 2011

À LA COUR DU ROI PÉTAUD

Minuit! chrétiens, c'est l'heure solonnelle où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous.

Ces jours-ci, suite à la démission de quatre de ses députés, le Parti Québécois vit l’une de ses crises cycliques. Nous nous croirions à la cour du roi Pétaud, pour reprendre le mot de Lucien Bouchard dans sa diatribe récente contre Amir Khadir. La chef, Pauline Marois, étant contestée, chacun se convertit en gérant d’estrades et se croit en mesure de diriger le parti. C’est que, dans ce parti politique, sans commune mesure, le chef est davantage qu’un dirigeant. Il doit être un SAUVEUR. Puisque ce n’est pas le pouvoir qui importe, mais LA CAUSE, à savoir la souveraineté, le chef doit ceindre le diadème du saint ou du héros mythique dont les gestes et les paroles sont admirables, sublimes et transcendants. Avec le PQ, nous ne sommes pas loin du SACRÉ. Le chef est tenu comme un mythe vivant, et les chefs qui se sont succédés furent soumis à des travaux surhumains dignes d’Héraclès. Aussi, on entre au PQ comme on entrait jadis en religion. Les députés démissionnaires l’ont confirmé en s’élevant contre le parti qui, à leurs yeux, ne serait devenu qu’un simple parti politique aspirant au pouvoir reléguant aux oubliettes LA CAUSE.

Le PQ ne veut pas le pouvoir pour le pouvoir. Madame Marois aussi souhaite ardemment la souveraineté du Québec, mais celle-ci passe inexorablement, du moins en démocratie, par l’obtention du pouvoir. Tout se joue sur cette subtilité. Or, puisque, même dans l’opposition, le pouvoir corrompt - du moins, le goût du pouvoir -, la chef est corrompue. Même si les militants l’ont récemment plébiscité à hauteur de 93% et quelques poussières, Marois a perdu de vue LA CAUSE, de sorte qu’elle doit être impitoyablement déchue. Elle n’aurait plus, selon les purs, l’étoffe sacrée qui font du chef du PQ un SAUVEUR.

Deux axes commandent donc la vie au PQ, un axe profane et un axe sacré; le premier, horizontal, le second, vertical.

D’abord, l’axe profane horizontal est la vertu démocratique, c’est-à-dire la croyance inébranlable que la souveraineté doit se faire démocratiquement, comme René Lévesque l’a si souvent affirmé avec force. En somme, un bon péquiste doit d’abord être un admirable démocrate. Le radicalisme, voire l’autoritarisme de certains touchant LA CAUSE, est condamnable. Il va sans dire que le chef d’un tel parti doit être un modèle au plan de la vertu démocratique.

Le PQ n’est évidemment rien sans son autre axe essentiel, vertical celui-là. C'est l’axe sacré qui l’anime, celui de LA CAUSE : la souveraineté. Nous pénétrons alors dans le sanctuaire du PQ. L’historien des religions Mircea Eliade (Le sacré et le profane) a proposé le terme de « hiérophanie » (du grec hieros, sacré, et phanein, se manifester) pour désigner l’irruption du sacré dans la vie de tous les jours. Les religions s’alimentent d’hiérophanies. Certains partis politiques aussi, dont le PQ. Pour le PQ, l’hiérophanie aura consisté dans l’élection du PQ le 15 novembre 1976. Moment inoubliable et transcendant, s’il en fut. Tous les péquistes espèrent et œuvrent ardemment à l’avènement d’un second 15 novembre béni où le peuple québécois accédera enfin à la souveraineté, c’est-à-dire au Royaume des cieux.

Mais l’accession au Royaume des cieux de la souveraineté ne peut se faire que par l’intermédiaire de l’autre axe horizontal, non moins sacré lui aussi, celui de la démocratie. L’axe profane, celle la démocratie, n’est qu’un véhicule certes, mais un véhicule indispensable et inévitable. Pas de souveraineté sans démocratie, sinon la souveraineté sera le fait d'une dictature.

Les purs et durs de LA CAUSE paraissent oublier systématiquement l’inéluctable axe horizontal du PQ, rivés comme ils sont à l’axe vertical du sacré. Un dilemme irrésoluble et insoluble semble donc marquer la destinée du PQ, cherchant à concilier l’inconciliable, telle une quadrature du cercle: faire coïncider pour ainsi dire en leur centre les axes du sacré et du profane. D’où les crises cycliques, comme celle à laquelle nous assistons actuellement, qui chavirent le parti jadis fondé par son premier sauveur, René Lévesque, et qui transforme ce parti en une cour du roi Pétaud.

dimanche 12 juin 2011

HORS DE LA DÉMOCRATIE POINT DE SALUT? Commentaire sur le Devoir de philo paru dans Le Devoir du 11 et 12 juin

Chère collègue
Bravo, d’abord, pour votre Devoir de philo paru dans Le Devoir du week-end du 11et 12 juin.
Cela dit, je ne partage pas votre optimiste vis-à-vis la démocratie, la dernière élection fédérale constituant une ratée spectaculaire: un gouvernement conservateur fut reconduit au pouvoir avec seulement 40% des voix! Il y a là une aberration patente qui fut à peine condamnée par certains. Pourquoi? Parce que la démocratie est intouchable.
Si,  comme le disait éloquemment le président Lincoln, la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, alors, effectivement, il est impérieux que «le peuple» participe à la vie démocratique – ce qui fit défaut le 2 mai dernier, comme vous le souligniez.
Pour Tocqueville, ainsi que pour la vaste majorité d’entre nous, la démocratie constitue un acquis indiscutable. Or, depuis sa naissance, au XVe et XVIe siècle en Europe, on en est toujours à proposer des correctifs et des remèdes à de très sérieuses carences que comporte la démocratie moderne. Se pourrait-il que la démocratie recèle de si sérieux problèmes que même les médecines les plus ingénieuses que vous proposez restent inefficaces?
Au Québec, on n’oubliera pas la mine d’un Gilles Duceppe qui, même déconfit, mais bon démocrate, fit sa profession de foi en déclarant «La démocratie a parlé!». Qui donc parla le 2 mai dernier? Le peuple? L’intérêt général? La volonté générale? Celle des citoyens? L’ensemble de la collectivité? La majorité des citoyens? La souveraineté populaire? Selon la définition de la démocratie moderne, toutes ces réponses sont bonnes. S’il faut en croire Jean-Jacques Rousseau, par exemple, «la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique». (Du Contrat social, Livre II, chapitre 3) Ainsi, lorsqu’on entonne en chœur «la démocratie a parlé!», comme nous le firent tous le 2 mai, il faut entendre par là l’expression de la volonté générale (du «peuple»? de «l’ensemble des citoyens»? de la majorité?) qui est sacro-sainte puisqu’elle vise le Juste et le Bien Commun.
Il va sans dire que tout ce langage est nébuleux. Toutefois, nous sommes si démocrates dans l’âme, nous modernes, que nous ne voulons pas réaliser pas à quel point le discours démocratique est nébuleux, voire dangereux. On se gargarise d’expressions qui ne veulent rien dire. Qu’est-ce donc que la fameuse «volonté générale»? Que désigne cette expression précisément? Lors de l’élection du 2 mai, la «volonté générale» consistait-elle dans la réélection du gouvernement de Stephen Harper alors que les conservateurs n’ont obtenu que 40% des voix? Faut-il comprendre que la «volonté générale» n’est pas identique à «la majorité» déterminée par la règle de la majorité? La volonté générale serait-elle davantage identique au « gouvernement par le peuple »?
Peut-être convient-il de distinguer deux conceptions radicalement distinctes de la démocratie comme le proposait Karl Popper. Le célèbre épistémologue distinguait en effet la «démocratie» ayant trait à la souveraineté du peuple de celle, toute autre, touchant ce que l’on pourrait exprimer comme le rempart ou le bouclier contre la dictature ou la tyrannie. Popper rejette la première conception, dont l’étymologie elle-même, pouvoir (cratia) du peuple (dèmos), a le malheur d’induire en erreur sur la nature véritable de la démocratie. «La démocratie, écrit Popper, ne fut jamais le pouvoir du peuple, elle ne peut et ne doit jamais l’être.» (La leçon de ce siècle) La plus forte objection qu’il soulève à l’encontre de conception de la démocratie comme souveraineté  populaire est qu’elle favorise une vision irrationnelle et relativiste selon laquelle le peuple (la majorité?) ne peut avoir tort ni agir injustement. Cette vision de la démocratie est, toujours selon Popper, immorale et doit être rejetée sans équivoque. La seconde conception de la démocratie – désignons-la par la conception critique - veut que la démocratie soit comme un tribunal populaire, un instrument (une institution) permettant d’éviter un gouvernement inamovible, voire une dictature. Voter, dans ce cas, c’est avoir le pouvoir de révoquer, de sanctionner, de juger en somme, le gouvernement sortant. Voilà ce que serait le véritable sens de la démocratie selon Popper. Ainsi, lorsqu’il est dit «La démocratie a parlé!», on devrait comprendre que les citoyens ont exercé leur pouvoir de révoquer ou d’instaurer un gouvernement.
La question est donc la suivante: à l’élection fédérale du 2 mai dernier, est-ce la démocratie au sens de la souveraineté populaire qui s’est exprimée? Selon ce point de vue, 40% du vote des Canadiens, comme tribunal populaire, ont jugé que le gouvernement Harper méritait d’être réélu; 60% étaient contre. En tout cas, au Québec, l’élection massive de candidats néo-démocrates constitue bel et bel le rejet du gouvernement Harper. À l’évidence, il y a là un problème pour la démocratie conçue comme «tribunal populaire».
Évidemment, les partisans de la conception de la démocratie conçue comme souveraineté du peuple diront que l’élection du gouvernement conservateur est parfaitement légitime. Inversement, les partisans de la conception critique de la démocratie tiennent l’élection du 2 mai dernier comme l’ombre de la démocratie.
Je ne sais pas si ce qui précède permet de sauver la démocratie ou si elle est foncièrement incurable. Chose certaine, la philosophie est certainement habilitée à répondre à ces questions de nature conceptuelle, et le texte de ma collègue a le mérite de participer à l’effort de réflexion qu’exige le sujet.