jeudi 26 décembre 2013

vendredi 20 décembre 2013

samedi 23 novembre 2013

CHARTE DE LA LAÏCITÉ ET LIBERTÉ D'INGÉRENCE


Isaiah Berlin
Le débat sur la charte de la laïcité pose le problème fondamental de la liberté dans une société démocratique. Loin d’apaiser les appréhensions des anti-chartistes, le projet de loi de charte, déposé à l’Assemblée nationale, le 7 novembre dernier, par le ministre des Institutions démocratiques, Bernard Drainville, attise leurs craintes. L’objection principale des anti-chartistes veut que l’adoption de l’éventuelle charte brime les libertés individuelles, dont le droit à la liberté de conscience et de religion reconnue dans la Charte québécoise des droits et libertés. Rappelons que le projet prévoit l’interdiction du port de signes religieux apparents pour l’ensemble des employés de l’État. Or, l'article 10 du projet de loi prévoit que «toute personne ou société avec laquelle (le gouvernement) conclut un contrat de service ou une entente de subvention» pourrait être assujettie aux mêmes obligations. Bref, le gouvernement péquiste de Pauline Marois entend subrepticement contraindre un grand nombre d'entreprises privées à adopter la politique du gouvernement en matière de laïcité. En fait, en donnant dans la charte une définition large à la notion d'« organisme public » (art. 2), en permettant qu'un tel organisme puisse imposer à un tiers (fût-il privé) avec qui il contracte ou qu'il subventionne l'application de la charte, notamment l’interdiction du port de symboles religieux par ses employés (art. 10) et en s'autorisant, sans préciser les balises de ce pouvoir, à assujettir à l'application de cette charte « un organisme, un établissement ou une fonction à caractère public, ou une catégorie de ceux-ci » (art. 37), il paraît évident que le gouvernement souhaite étendre le plus loin possible les tentacules de l'État. Les anti-chartistes y décèlent avec raison la mainmise de Big Brother dans les affaires privées des citoyens portant atteinte à leur liberté.

            Qu’est-ce que la liberté? C’est la question que pose le philosophe britannique Isaiah Berlin (1909-1997) dans son essai, devenu un classique incontournable de la philosophie politique, «Deux concepts de liberté»[1], écrit en 1958, dans sa conférence inaugurale au poste de professeur de philosophie à l’Université d’Oxford. Charles Taylor étudia à Oxford sous la direction de Berlin. Dans l’essai, Berlin distingue deux conceptions radicalement opposées de la liberté : la liberté dite «positive» et la liberté «négative».

            Ainsi, je suis libre « négativement » dans la mesure où personne ne vient me gêner dans mon action. Lorsque je traverse au feu de circulation vert, j’exerce ma liberté «négative» au sens où les automobilistes doivent me céder le passage. Les droits à la vie, à la liberté et à la propriété sont « négatifs » en ce sens : personne NE DOIT EMPÊCHER quiconque de les exercer. Respecter la vie de l’autre : c’est NE PAS lui porter atteinte; respecter sa liberté : c’est ne pas l’entraver dans ses actes et ses choix; respecter sa propriété : c’est ne pas lui prendre contre sa volonté ce qu’il possède ou encore, ne pas limiter l’usage qu’il peut en faire. Ainsi, ces droits négatifs commandent à tous les citoyens de même qu’à l’État de ne pas accomplir des actions qui entraveraient l’exercice de ces droits par leurs détenteurs. Les anti-chartistes sont donc partisans de la liberté négative.

            Au contraire, je suis libre « positivement » lorsque les autres font quelque chose pour que je puisse accomplir mon action. La liberté d’être éduqué est une liberté positive en ce sens que nous devons tous contribuer à mettre en place les conditions nécessaires permettant l’éducation de tous et chacun. Les droits dits « positifs », tels les droits à l’éducation, à la santé, à l’emploi, à un revenu minimum, à l’aide sociale, à l’entraide etc., commandent aux citoyens ainsi qu’à l’État d’accomplir des actions qui permettent à ceux qui en sont reconnus détenteurs de les exercer pleinement. Ces droits sont aussi appelés, droits « socioéconomiques ». Ils sont apparus vers la seconde moitié du XXe siècle avec le développement de l’État-providence.

Or, la charte du PQ fait appel à une conception «positive» de la liberté. Ce n’est pas au nom des libertés individuelles que le gouvernement Marois martèle la nécessité d’une charte mais au nom du bien-commun ou du bien vivre ensemble. En somme, il s’agit d’un soi-disant «droit collectif». Un peu comme la Charte de la langue française qui, au nom de la survivance du français au Québec, brime le droit des parents de choisir l’école de leur choix. Le ministre Drainville a de même soutenu que pour assurer la liberté de religion des citoyens, l’État ne doit adopter aucune religion. Très bien. Toutefois, de ce principe de liberté «positive» découle l’imposition aux employés de l’État une tenue vestimentaire libre de tout signe religieux ostentatoire parce ceux-ci brimeraient la liberté religieuse de certains citoyens. Donc, au nom du soi-disant «droit collectif» de la laïcité de l’État, celui-ci se trouve à devoir restreindre la liberté religieuse de ses citoyens-nes ! Beau paralogisme !

En somme, l’État restreint la liberté au nom de la liberté. En fait, si l’on prend en compte la distinction de Berlin entre les deux concepts de liberté, on devrait dire : l’État restreint la liberté négative au profit de la liberté positive. Car le concept de liberté auquel souscrit le projet de charte péquiste est bel et bien celui de la liberté positive. Ce concept de liberté positive que revendique le gouvernement revient en somme à déclarer: «Soyez libres, c’est un ordre!». Les partisans de la liberté négative l’ont bien démasqué et ne marchent pas dans le projet alambiqué du gouvernement. Il s’agirait selon eux d’une liberté d’ingérence dans la vie privée des gens.

Berlin a par ailleurs soutenu que les deux concepts de liberté étaient irréconciliables. Toutefois, en bon libéral, la préférence du philosophe allait pour la conception négative de la liberté comme absence d’ingérence. Il s’agit bien d’une «préférence» car, selon Berlin, opter pour l’une ou l’autre des conceptions de la liberté reste un choix personnel qu’aucun argument, aucune philosophie, ne saurait trancher. Mais, justement, parce que la liberté reste en définitive une «question de choix», tout comme l’adhésion à une foi religieuse, Berlin optait pour la conception négative de la liberté. La liberté de choisir, sans ingérence de l’État - ou de qui que ce soit – reste, selon le philosophe, une donnée fondamentale de la condition humaine qu’on ne saurait dépasser. Nous ne pouvons pas tout avoir, dit Berlin. La liberté négative et positive à la fois nous échappera à jamais. Les humains sont ainsi confrontés à un «pluralisme des valeurs» dont on ne saurait se sortir Gros-Jean comme devant. Encore une fois, malgré ce pluralisme irréductible, irréconciliable entre deux concepts de liberté, Berlin plaide en faveur de la liberté négative : la possibilité de choisir reste, à ses yeux, la seule planche de salut pour une société libérale et démocratique.

Il faut donc conclure que Berlin serait en désaccord avec le projet de charte du gouvernement péquiste parce que la charte plaide pour un concept positif de la liberté. L’illusion du gouvernement, c’est qu’il entend nous rendre libres. Il saurait pertinemment ce qui convient pour assurer la liberté de tous et de toutes en matière de religion. D’ailleurs, l’État prétend savoir ce qui est une «bonne» religion, de ce qui n’en est pas une. Le voile islamique, par exemple, serait odieusement «ostentatoire» tout en étant affectée de prosélytisme. Donc, il n’est pas acceptable. La petite croix des chrétiens? Celle-ci passe le test du pictogramme… Ridicule !

Au final, la tendance marquée de la liberté positive conduit sinon au totalitarisme déguisé, du moins à une forme odieuse de paternalisme. En effet, dans la conception de la liberté positive, l’État sait mieux que les citoyens ce à quoi ces derniers aspirent sans trop le réaliser. L’État, tel Big Brother, contraint alors ses sujets en vue de leur «bien», dans leur «intérêt» et non, évidemment, dans celui de l’État. Ce dernier, en effet, évoque sa soi-disante «neutralité».

Au contraire, le partisan de la liberté négative clame que personne ne peut le contraindre à être heureux à sa manière. Les êtres humains sont autonomes et leur autorité ultime réside dans leurs choix exercés librement. Certes, la conception négative de la liberté conduit à un individualisme décrié par bon nombre. Mais l’individualisme a aujourd’hui mauvaise réputation car il est fort mal compris. On confond trop souvent individualisme et égoïsme. Le premier implique simplement la volonté de vivre et d’assurer sa propre survie. En condamnant l’individualisme comme étant un exécrable égoïsme, on se trouve ainsi à justifier le collectivisme. En fait, celui ou celle qui ne veut pas sacrifier son intérêt personnel au bien de la société dans son ensemble est dénoncé comme étant «égoïste». Mais la société peut très bien être qualifiée à rebours d’«égoïste» dans la mesure où, dans le collectivisme, l’individu a l’obligation de se sacrifier pour elle. Dans ce cas, on parle certes d’intérêt «collectif» par opposition à l’intérêt individuel. Or, la recherche de l’intérêt individuel n’est pas forcément égoïste. Un parent qui veille sur la bonne éducation de ses enfants n’est pas de ce fait condamnable d’«égoïsme». Ne sait-on pas par ailleurs que ceux et celles qui ne s’aiment pas eux-mêmes n’aiment pas en retour les autres?

Berlin connaît bien l’écueil auquel peut conduire la liberté négative : l’individualisme débridé. Mais, toute chose étant bien considérée, la liberté négative lui paraît préférable, selon lui, à la liberté positive parce que cette dernière conduit à l’autoritarisme, voir au collectivisme. En somme, la liberté (positive) se renverse en son contraire !

La liberté positive répugne à Berlin surtout parce qu’elle conforte en réalité le «monisme» au détriment du pluralisme qu’il défend par ailleurs. Le «monisme» en philosophie, c’est la doctrine ontologique voulant qu’il n’existe qu’une seule valeur absolue et légitime à laquelle toutes les autres sont subordonnées. Voici comment Berlin décrit la croyance moniste : «Il est une conviction responsable plus que toute autre du sacrifice d’individus sur l’autel des grands idéaux de l’histoire, que ce soit la justice, le progrès, le bonheur des générations futures, la mission sacrée ou l’émancipation d’une nation, d’une race, d’une classe, ou encore la liberté elle-même qui exige la mort des uns au nom de la liberté de tous. Selon elle, il existerait quelque part, dans le passé ou l’avenir, dans une révélation divine ou le cerveau d’un penseur, dans les injonctions de l’histoire ou de la science, dans le cœur simple et bon d’un homme intègre, une solution ultime et définitive.»[2]

Il me semble que l’intégrisme laïque des farouches partisans de la charte péquiste adhère, non seulement à la liberté positive, mais surtout à la croyance monisme que condamne par ailleurs Berlin. La charte est en effet présentée comme la panacée à tous nos maux identitaires. Illusions funestes, s’il en est une, sur l’autel de laquelle nos libertés devront être sacrifiées.




[1] Traduit en français dans Éloge de la liberté, Paris, Presses-Pocket, 1990, pp. 167-218.
[2] Isaiah Berlin, «Deux conceptions de la liberté», op. cit., p. 213

samedi 12 octobre 2013

À PROPOS DE «LA MESSE DE L'ATHÉE» DE BALZAC

À Bernard Émond

Le célèbre personnage de «La messe de l’athée» d’Honoré de Balzac, le chirurgien Desplein, est athée. Il affirme «ne croire ni à l’homme ni a Dieu.» Pourtant, lorsqu’il fit la rencontre de Bourgeat, alors qu’il était jeune sans le sous, aux études en médecine, vivotant dans les bas-fond de la misère, son destin changea du tout au tout. Le pauvre Bourgeat lui donna tout en se sacrifiant pour lui, afin que Desplein réalise son rêve de devenir chirurgien. « Sans lui [Bourgeat] la misère m’aurait tué. », dit Desplein. Il se souviendra à jamais de son bienfaiteur qui lui prodigua une telle bonté «dont le souvenir le remue encore aujourd’hui». Aussi à la mort de son bienfaiteur charitable, le chirurgien, devenu célèbre entre-temps, fera chanter quatre messes par an auxquelles il assistera, tout en demeurant athée... Bourgeat fut, en effet, un catholique fervent, et pour honorer sa mémoire, Desplein, bien qu'incroyant, fit chanter des messes à sa mémoire. 

            C’est à ce point précis de la nouvelle de Balzac que le lecteur dérape – tout comme Horace Bianchon, le collègue et confident de Desplein. Bianchon s’étonne en effet de voir son illustre collègue assister à la messe. Bianchon demande des explications que Desplein s’empresse de lui fournir en lui racontant sa rencontre d'un pauvre Auvergnat, Bourgeat. Évidemment, l’athée qu’est Desplein ne rencontre qu’un homme – mais quel homme plein de bonté ! Pas la «Providence», à laquelle ce matérialiste pur et dur ne croit pas du tout.

            Donc, Desplein ne croit pas en Dieu, ni en la Providence par conséquent; mais il croit en la fidélité, à la bonté, bref, à l’amour-agapè dont parle saint Paul dans la première épitre aux Corinthiens (13), que manifeste extraordinairement Bourgeat à son égard. Dès lors, Desplein est comme divisé; dédoublé pour ainsi dire. « Ne connaissez-vous pas en moi, dit-il à Bianchon, un Desplein entièrement différent du Desplein de qui chacun médit ? » Desplein est un matérialiste qui ne croit pas en l’homme, car il n’est qu’égoïsme. Sa jeunesse misérable l’a profondément marqué. D’autre part, sa rencontre avec Bourgeat le bouleversa et le marqua à jamais. «Avec la bonne foi du douteur », Desplein dit à la messe : « Mon Dieu, s’il est une sphère où tu mettes après leur mort ceux qui ont été parfaits, pense au bon Bourgeat; et s’il y a quelque chose à souffrir pour lui, donne-moi ses souffrances, afin de le faire entrer plus vite dans ce que l’on appelle le paradis. »… Je vous le jure, je donnerais ma fortune pour que la croyance de Bourgeat pût entrer dans la cervelle. »

            Il faut bien être matérialiste pour croire que la foi, comme amour-agapè - l’amour-don - puisse nous «entrer dans la cervelle»! Dieu n’est pas dans le cerveau. Il se trouve dans le «cœur», comme se plaît à dire  Blaise Pascal. C’est la lubie d’un médecin matérialiste pour qui, tout doit s’expliquer uniquement par le comportement de la matière.

            Quoi qu’il en soit, Bianchon cru malgré tout que son collègue n’est pas mort athée. En tout cas, les croyants, eux, pensent que, tout comme Bourgeat est venu lui ouvrir les portes de la médecine, il lui ouvrit également «la porte du Ciel». Au fond, on en sait rien; Dieu seul juge.

            Il y a chez Desplein une sorte de cécité volontaire. Comme s’il fut incapable de voir ce vers quoi pointe le doigt; il ne voyait que le doigt. Le Frère André pour sa part n’a cessé de rappeler qu’il n’était pas l’auteur des guérisons qu’il prodiguait. Il n’était, disait-il, que «le petit chien de saint Joseph. »[1] « Le bon Dieu se sert souvent d’un vil instrument. »[2]

Bourgeat ne fut lui aussi que le vil instrument de Dieu pour soulager la misère de Desplein. L’illustre chirurgien était toutefois incapable d’admettre la réalité d'une Providence. Ce n’est pas Dieu qu’il célèbre dans les messes auxquelles il assiste. Il célèbre la mémoire du bon Bourgeat ! Tout comme saint Frère André l’aurait été, Bourgeat fut sans doute offusqué de cette marque d’affection pour sa propre personne. Pour un croyant, ce n’est pas en effet Bourgeat qui méritait ces actions de grâce, mais Dieu lui-même, dont le Frère André n'a cessé de louer la bonté : « Comme le bon Dieu est bon ! »[3] Évidemment, ce langage est parfaitement dénué de sens pour un mécréant.

Le croyant ne doit surtout pas aller vite en affaire en condamnant Desplein, de même que tous les incroyants, car nous sommes tous incroyants à des degrés divers. Nous manquons tous d’amour-agapè, vertu théologale par excellence. Prions Dieu pour qu’il augmente en nous l’amour-agapè. Car, « même si je puis transmettre des messages reçus de Dieu, posséder toute la connaissance et comprendre tous les mystères…, si je n’ai pas agapè, je suis rien», comme l’écrit si éloquemment l’apôtre Paul.




[1] Frère André disait souvent…, Recueil de paroles de frère André rapportées par ses amis, Montréal, Fides, 2010, p. 94.
[2] Ibid., p. 93.
[3] Ibid., p. 21.

dimanche 6 octobre 2013

CHARTE: LA LIBERTÉ DE DISCRIMINER A UN COÛT


Être libre, nous dit Ayn Rand, a un prix. Être libre, c’est assumer le coût de ses choix. Exemple personnel. Bon nombre de librairies n’ont pas daigné vendre mon ouvrage, Le devoir à l’éducation, paru chez Accent Grave en novembre 2012. Certaines n’ont pas accepté d’exemplaires du distributeur, alors que d’autres, qui ont accepté de vendre mon livre, l’ont fait en le cachant, c’est-à-dire en ne le mettant pas en évidence sur les présentoirs. On m’a dit que mon essai défendant le «carré vert» n’était pas vendeur. Foutaise. Dans certaines librairies, la situation est pire encore : les exemplaires sont toujours emballés dans leur boîte, traînant quelque part dans l’arrière-fond du magasin…

            Certes, les libraires ont la liberté de vendre les livres qu’ils veulent bien vendre. Ceux, évidemment, qu’ils considèrent, selon leur préférence, comme «dignes d’être lus». Il faut penser que mon Devoir à l’éducation ne comportait pas cette dignité aux yeux de bon nombre de libraires. Si Richard Martineau était l’un d’eux, je vous prie de croire qu’il aurait drôlement moussé la vente de mon livre, puisque dans l’une de ses chroniques, il a encensé mon essai. (Journal de Montréal, le 24 mars 2013).

            Je n’évoque pas ces faits pour me plaindre, mais pour souligner l'évidence brutale que discriminer a un coût, comme le souligne Ayn Rand. Les libraires qui prennent la liberté (légitime) de ne pas vendre mon livre, le font, au fond, malgré eux, c’est-à-dire qu’ils se privent ni plus ni moins d’un revenu. Je ne les juge pas. Je dis seulement qu’ils se privent de revenus. Et ils se privent en fonction de leurs «valeurs».

            Ainsi va la nature humaine, diront plusieurs : nous sommes libres d’exercer de la discrimination dans le «marché libre». Je n’aime pas ta «face»; donc, je n’achèterai pas ton produit. D’accord. Mais il se peut que tu paies plus cher ailleurs pour le même produit…

Tu ne prises pas les carrés verts? Comme libraire, tu ne vends donc pas le livre, point à ligne. Tu es libre, cela va de soi, de le faire. Personne ne t’oblige à le vendre. Sauf, que tu te prives d’un revenu (aussi menu soit-il). Puis, imagine qu’un jour cet ouvrage se vende comme des petits pains chauds. Tu seras alors bien embarrassé! Tu réviseras peut-être ton opinion. Rappelons-nous à ce propos qu’à une certaine époque, au Québec, bon nombre de libraires ne souhaitaient pas vendre les pièces de Michel Tremblay. Le libre jeu de l’offre et de la demande a fait fondre leur préjugé.

Le Canada défend les droits de l’homme. Au départ, les libéraux de Jean Chrétien furent réticents à commercer avec le géant économique qu’est devenu la Chine, où les droits de la personne ne sont pas reconnus, voire brimés. L’offre et la demande a amené tout de même le Canada à négocier des accords commerciaux avec la Chine.

L’Europe, à partir de 1453, date de la prise de Constantinople par les Turcs, payait à prix d’or les épices venus de l’Inde. En bloquant désormais le chemin des épices et de la soie, les Turcs prirent le contrôle de ces denrées recherchées par les Européens que les marchands italiens achetaient auparavant à des marchands arabes sans problème, sans surenchère de prix. La suite est bien connue. L’Europe chercha par tous les moyens à contourner la fameuse «route des épices» passant par le comptoir de Constantinople. Les Turcs encaissèrent d’énormes profits tout en discriminant l’Europe. Mais les Turcs furent pénalisés dans la suite des choses puisque les Européens trouvèrent finalement d’autres accès aux épices. Ils découvrirent l’Amérique, entre autres. En outre, n’étant pas chrétiens, les Turcs, des «Sarrazins», adeptes du Prophète, furent condamnés comme impies par les chrétiens. Au départ, les questions d’appartenance religieuse ne jouèrent pas entre les commerçants Européens et Arabes. Avec la prise de Constantinople, s’éleva une immense muraille d’incompréhension entre chrétiens et musulmans. Soulignons-le bien : au strict plan économique, avant l’arrivée des Turcs, tout allait dans le meilleur des mondes au plan commercial. Lorsque les princes ainsi que le rois chrétiens avec l’Église se dressèrent contre les sultans de l’empire Ottaman, tout commença à déraper. C’est toujours ainsi lorsqu’un État se met à discriminer.

Tu détestes les femmes voilées? Il s’agirait, selon toi, d’un signe de barbarie indigne des femmes? D’accord. Tu apprends que ton resto préféré vient d’engager une serveuse portant le voile. D’accord. Tu décides de ne plus y remettre les pieds quitte à payer plus cher. Assume dès lors les conséquences de ton préjugé!

Au plan collectif, l’État québécois décide de ne plus tolérer les signes ostentatoires religieux pour ses fonctionnaires dans l’exercice de leur fonction, à l’hôpital, à la garderie, à l’école, etc. En particulier, le voile pour les femmes. Ignoble et condamnable. D’accord. Sachons toutefois qu’il y a des coûts élevés liés à ces préjugés. Dans le marché libre, ces signes soi-disant ostentatoires ne posent pas de problèmes. Car ce que chacun cherche, c’est que chacun satisfasse son intérêt. Ainsi, tu portes un voile comme serveuse. Pas de problème. Dans la mesure où tu fais bien ton travail, et que ce vêtement ne nuit pas à l’exécution de ton travail. Voilà ce que disent les entrepreneurs d’une voie unanime.

Lorsqu’un État décide, au nom de la soi-disante valeur de «laïcité» ou des «valeurs québécoises», du «bien commun», du «bien-être collectif», ou que sais-je encore, etc., il y a des coûts associés à une politique discriminatoire. Car, qu’on le veuille ou non, il s’agit d’une politique «discriminatoire» : certains citoyens-es, arborant des signes religieux ostentatoires, ne seront plus considérés comme des citoyens à part entière au regard de l’État désormais « laïque ». En tout cas, ils ne pourront plus postuler les emplois gouvernementaux. Les employés de l’État laïque devront mettre au vestiaire leurs signes religieux ostentatoires. Sinon, ils devront se trouver un emploi ailleurs que dans la fonction publique. Évidemment, ce seront les femmes musulmanes portant le voile qui écoperont en première ligne. Dommages collatéraux, répliquent les partisans de la laïcité de l’État. Dommages tout de même.

En outre, il faudra bien créer une «Office de la Charte des valeurs» veillant à la mise en place de la politique étatique ainsi que de sa bonne marche. Il faudra donc taxer davantage les citoyens (déjà surtaxés) afin d’assurer la bonne marche de la Charte. Comble de l’aberration, des citoyens faisant l’objet de la politique discriminatoire devront contribuer financièrement à leur propre discrimination!

Comme on le voit, en pratiquant sa politique discriminatoire de «laïcité», l’État québécois ne réussira qu’à antagoniser les citoyens. On le constate déjà : la Charte des «valeurs québécoises» divise effectivement les Québécois. Cherchant le soi-disant «bien commun», l’État favorise ainsi, paradoxalement, la division et le conflit entre Québécois.

À mon avis, suivant les sages conseils d’Ayn Rand, il faut à tout prix éviter de «nationaliser» ou d’«étatiser» les préjugés. Le problème de fond, c’est que la Charte du PQ constitue un «coup d’État» au sens où le PQ entend nous enfoncer dans la gorge un soi-disant «droit collectif», celui de la neutralité de l’État, qui serait supérieur soi-disant aux droits et libertés individuels. Ayn Rand n’a pas de mots assez forts pour condamner ce genre de coup d’État. Une grande part de son œuvre constitue un réquisitoire en faveur des droits individuels contre l’existence de pseudo «droits collectifs».

Je termine par cette citation d’Ayn Rand tirée de Texbook of Americanism (1946) :

 

« Le principe de base des États-Unis d’Amérique est l’Individualisme.

L’Amérique est fondée sur le principe que l’Homme possède des droits inaliénables :

-  que ces droits appartiennent à chaque homme en tant qu’individu – et non pas aux «hommes» entendus comme formant un groupe ou une collectivité;

-  que ces droits sont la propriété inconditionnelle, personnelle et individuelle de chaque homme – pas du public, de la société, de propriété collective d’un groupe.

-  que ces droits sont attribués à l’homme par le fait qu’il soit un homme – et non pas par le fait que la société les lui octroie;

-  que l’homme est détenteur de ces droits, non pas en vertu de la Collectivité, ni non plus au bénéfice de la Collectivité, mais contre la Collectivité – telle une barrière que la Collectivité ne doit pas franchir;

-  que ces droits visent à protéger l’homme des autres hommes;

-  que c’est seulement sur ces droits que l’homme peut vivre dans une société libre, juste, digne et décente.

La Constitution des États-Unis d’Amérique n’est pas un document qui limite les droits des hommes – mais un document qui limite le pouvoir qu’exerce la société sur les hommes.[1] »




[1] Peter Schwartz, The Ayn Rand Column. Written for the Los Angeles Times, New Milford, Connecticut, 1998, p. 83. Ma traduction.

mercredi 2 octobre 2013

AYN RAND CONTRE LA GUILLOTINE DE HUME: LE RETOUR DE LA VÉRITÉ INFLATIONNISTE


Qu’est-ce que la vérité?, demanda Ponce Pilate à Jésus. Ce dernier venait de l’informer qu’il était venu rendre témoignage de la vérité. (Jean, 18 37-38). Jésus dit, en somme, non pas qu’il est la vérité, mais qu’il en est le témoin. Certes, l’évangéliste Jean fait dire à Jésus ces mots : «Je suis le chemin, la vérité, la vie» (14 6). L’évangéliste présente Jésus moins comme La Vérité que comme son «témoin», tel au tribunal, celui qui, de manière indépendante, énonce des «faits objectifs» (pléonasme).

            Le vingtième siècle en philosophie fut le siècle «déflationniste» de la vérité. «Être vrai» n’est pas prédicat comme les autres (être grand, être long, être rouge, être gentil, etc.). Être vrai, c’est simplement asserter - comme disent les philosophes analytiques – que p. Tout comme Kant avait soutenu que l’existence n’est pas un prédicat, de même pour la vérité. «Le Père Noël porte une barbe blanche» est de bon aloi; mais pas «le Père Noël existe», et pour la même raison que «La phrase ‘Le Père Noël existe’ est vrai».

            David Hume a soutenu ce que Max Black a appelé la «Guillotine de Hume»[1] : on ne saurait conclure un «doit être» à partir de «ce qui est». «Ce qui est», selon Hume, c’est la vérité; les faits. Or, ceux-ci seraient parfaitement neutres au plan des valeurs; un fait, quel qu’il soit, ne contenant aucune valeur. Par exemple, supposons qu’il soit vrai que je sois le père d’un enfant. Alors, d’après Hume, je ne puis déduire de cette vérité que j’aie le devoir de prendre soin de mon enfant. Un «père» n’est, dans les faits, qu’un géniteur. Dans notre culture, nous ajoutons l’obligation aux géniteurs de s’occuper de leur progéniture. En somme, c’est nous qui ajoutons au fait – à la vérité – une valeur, c’est-à-dire un devoir.

Ainsi, la vérité avec Hume devient parfaitement neutre au plan des valeurs. La gravitation paraît agir dans tout l’univers; il n’y a rien de bien ou de mal là-dedans. Les faits sont les faits, point à la ligne. Au siècle des Lumières, la vérité amorça sa descente sur la pente déflationniste. Hume alla jusqu’à dire que «Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt.»[2] Pour Hume, une égratignure à mon doigt ainsi que la destruction du monde entier sont de l’ordre des faits. Comme tels, c’est-à-dire en tant que faits, ils sont neutres sur les plan des valeurs. Bien sûr, il serait déraisonnable de préférer le second plutôt que le premier. Toutefois, selon Hume, la raison et la déraison ne sont pas de l’ordre des faits, mais de celui des préférences, c’est-à-dire des valeurs. La vérité, elle aussi, est de l’ordre des faits, pas des valeurs. Une vérité en vaut une autre. Il n’y a pas (plus) de hiérarchie entre les vérités. 2 + 2 = 4; la gravitation est universelle; tous les êtres humains naissent libres et égaux; Jésus de Nazareth a vécu en Palestine du temps des empereurs Auguste et Tibère; nous sommes mardi; j’ai une égratignure à un doigt; un jour, je vais mourir, etc. : voilà toutes des vérités à mettre sur un même pied.

On lit dans un ouvrage de philosophie analytique portant sur la morale: «Le problème central en philosophie de la morale est celui communément connu sous le vocable du problème est-devoir [is-ought problem]. De quelle façon ce qui est le cas [la vérité] est-il lié à ce qui doit être – le jugement de fait au jugement moral?»[3] L’ombre de la Guillotine de Hume planait toujours sur la philosophie morale anglo-saxonne jusqu’au moins au début des années 1970. Les choses ont bien changées depuis lors. Principalement sous l’impulsion d’un essai percutant d’Elisabeth Anscombe, «Modern Moral Philosophy», datant de 1958. En gros, la philosophe britannique rejetait les interrogations morales remontant à Hume ayant trait à celle du devoir ou de l’obligation morale absolue pour revenir, en deçà de Hume, à Aristote et à son éthique des vertus.

Or, une philosophe américaine, Ayn Rand (1905-1982), d’origine russe, peu connue du public savant, élabora une métaphysique d’inspiration aristotélicienne qu’elle baptisa du nom d’éthique objectiviste.[4] Ayn Rand écrit : «Le fait qu’une entité vivante est détermine ce qu’elle devrait faire. Voilà pour la question entre ce qui ‘est’ et ce qui ‘devrait être’.»[5] En quelques mots, Rand dispose du problème humien entre ce qui est et ce qui doit être.

La vie, en effet - ce qui est donc - commande ou ordonne ce qu’il faut ou ce qui est requis pour assurer la vie du vivant. «La vie d’un organisme, lit-on encore, est sa norme d’évaluation : ce qui la favorise est bon, ce qui la menace est mauvais.»[6] Toutes les valeurs, connues traditionnellement, telles la raison, la liberté, la justice ainsi que les autres vertus découlent de ce qui est, à savoir la vie. Pour Ayn Rand, il n’y a rien au-delà de la vie. Pas de Dieu ou de Bien en soi. «Métaphysiquement, la vie est le seul phénomène qui a une fin en soi : une valeur acquise et maintenue par un constant processus d’action.»[7]

Rand réhabilite à la fois la raison et la vérité. De subjective qu’elle fut depuis Hume, elle devint objective. Il est parfaitement rationnel de préférer une égratignure à mon doigt plutôt que la destruction du monde. La raison se trouve désormais établie dans ses droits puisqu’elle assure la vie. Or, la raison, du moins chez Rand, n’est pas automatique. «Penser n’est pas une fonction automatique», écrit-t-elle.[8] En un autre sens, nous n’avons pas le choix de penser, mieux, de raisonner, car le choix inéluctable est celui entre la vie ou la mort.

La raison est optimiste. Elle assure que le monde dans lequel nous vivons est intelligible et bienveillant. Ici encore, la raison chez Rand dispose de l’impossibilité de passer du «ce qui est» à «ce qui doit être». Hume, ainsi que la modernité, se retourne dans sa tombe.

Si la modernité a vu la déflation de la vérité, avec Rand on assiste à son inflation. Terminée l’égalité des vérités. Exit aussi la Guillotine de Hume. Les vérités prennent de la valeur et se hiérarchisent toujours en fonction de la valeur ultime et première, la vie. Un abîme sépare désormais une simple égratignure à mon doigt et la destruction du monde entier, car dans le second cas je ne peux vouloir rationnellement la destruction de toute vie, à commencer par la mienne. Ainsi, les vérités se hiérarchisent-elles en fonction de la raison, laquelle repose ultimement sur l’apport inestimable qu’elle offre à la vie.



[1] Max Black, «The Gap Between ‘is’ and ‘should’», in W. D. Hudson, The Is/Ought Question. A collection of papers on the central problem in Moral Philosophy, Londres, Macmillan, 1969, p. 99-113.
[2] David Hume, Traité de la nature humaine, Livre II, Section III.
[3] W.D. Hudson, éditeur, The Is-Ought Question. A collection of papers on the central problems in Moral Philosophy, Macmillan, Londres, 1969, p. 11.
[4] Ayn Rand, La vertu d’égoïsme, Les Belles Lettres, 1993, p. 19-92. Texte d’une conférence donnée en février 1961.
[5] Ibid., p. 32.
[6] Ibid., p. 31
[7] Ibid., p. 31-32.
[8] Ibid., p. 43.