lundi 21 mai 2012

PLATON ET LA LÉGITIMITÉ DE LA LOI 78

Aristoclès d'Athènes -427 à -344
Au lendemain de l’adoption sous le bâillon de la controversée loi 78, l’unique député de Québec solidaire, Amir Khadir, soutenait qu’il avait l’intention de ne pas obéir à cette loi, c’est-à-dire d’exercer la désobéissance civile. Selon lui, tout comme les étudiants contestataires et leurs partisans, la loi spéciale 78 est profondément inique puisqu’elle brime les libertés fondamentales. Au contraire, pour le porte-parole du gouvernement, le ministre de la Justice Jean-Marc Fournier, la loi 78 est parfaitement juste puisqu’elle assure le droit à l’éducation qui fut bafoué par certains étudiants contestataires lesquels bloquaient l’accès aux salles de classes aux étudiants munis d’une injonction leur permettant de poursuivre leurs cours. L’avocat et ancien premier ministre du Québec, Pierre Marc Johnson, allait dans le même sens que la position gouvernementale dans un courriel publié dans La Presse (le vendredi, 18 mai). En réponse au Barreau du Québec qui proposait la médiation tout en rejetant l’idée d’une loi spéciale, Pierre Marc Johnson écrit : «: «Le Québec n'est pas la Syrie ou la Lybie et nous n'avons pas besoin de gouvernement de salut national. Nous avons simplement besoin d'un État de droit qui fonctionne et où les détenteurs légitimes du droit d'agir pour la collectivité sachent mettre les points sur les i...». Le même jour, dans Le Devoir, mon collègue de l’Université de Montréal, le philosophe Christian Nadeau, y allait d’un pamphlet en faveur des étudiants contestataires de la loi 78. Pour mon collègue, cette loi spéciale «n’a rien d’une loi, car elle est profondément injuste. Elle est un décret, un geste autoritaire qui trahit l’esprit des lois

On aimerait, évidemment, savoir en quoi consiste précisément «l’esprit des lois». Or, la Charte québécoise des droits et libertés (1975), en particulier à l’article 9.1, nous dit comment traiter l’exercice des droits fondamentaux. «Les libertés et droits fondamentaux s'exercent dans le respect des valeurs démocratiques, de l'ordre public et du bien-être général des citoyens.», lit-on. Rappelons que cet article reprend l’article 29 de La Déclartion universelle des droits de l’homme des Nations Unies (1948). On comprend, dès lors, que la loi 78 découle du principe énoncé par l’article 9.1 de la Charte québécoise. Ceux et celles qui, comme Amir Khadir, les étudiants contestataires voulant défier la loi 78, défient en somme l'article 9.1 de la Charte. Il faut également noter que les droits individuels énoncés dans la Charte, dont celui de la liberté d’expression (de manifestation, donc) ne sont légitimes qu’au regard d'un État de droit, c’est-à-dire d’un ensemble de droits dont l’exercice se trouve limité par l’article 9.1 qui exprime le plus clairement qu’il soit possible, l’État de droit. Rappelons aussi que l’État lui-même est soumis au droit, d’où le concept d’État de droit. S’il y a une «raison d’État», c’est l’article 9.1 qui la constitue. Les droits individuels s’arrêtent là où commence 9.1 définissant en somme l’État de droit.

L’argument voulant que la désobéissance civile porte atteinte à l’État de droit et qu’elle doit être condamnée fut mis en évidence la première fois par Platon dans son fameux dialogue intitulé Criton. Comme chacun sait, Socrate, après un procès retentissant, relaté par Platon dans Apologie de Socrate, fut condamné à boire la cigüe. Nous sommes en l’an 399 avant notre ère. La veille de son exécution, Criton, un vieil ami du condamné, rend visite à Socrate pour lui proposer l’évasion.

L’ami propose donc à Socrate plusieurs raisons qui auraient dû l’inciter à s’enfuir. Certaines de ces raisons invoquées par Criton sont carrément mauvaises, d’autres tout à fait judicieuses et valables, dont celle voulant que Socrate fût jugé injustement par un jury qui avait décidé de l’affaire bien avant de l’avoir entendu et qui, tout compte fait, n’exprimait que leur dépit devant l’affront du vieux sophiste. En somme, la condamnation de Socrate résultait de la décision d’un tribunal populaire suscitée en particulier par le ras le bol de citoyens athéniens dont plusieurs furent blessés dans leur amour-propre quand Socrate démasquait publiquement leur ignorance. En conséquence, Socrate avait toutes les raisons du monde d’accepter la proposition d’évasion de Criton.

Mais c’est là que Platon surprend son lecteur en défendant, au contraire, que Socrate avait toutes les raisons de résister aux plaidoyers de Criton! À l’objection de Criton voulant que c’est à l’opinion des gens qu’il doit être condamné injustement à mort, Socrate réplique : «C’est vrai, mais je persiste à ne pas me soucier de l’opinion de gens ignorants.» On imagine un Criton médusé devant cette réponse tout autant inattendue que désarmante. Socrate refuse de prendre sa décision sur la base du «qu’en dira-t-on» ou de l’opinion résultant de la simple émotion du moment. Afin de combattre le règne de la doxa - de l’opinion - il convainc son ami qu’il faut au contraire procéder à un examen critique de toute l’affaire afin de prendre une décision éclairée.

Amir Khadir, ne propose pas comme telle, la désobéissance civile; il demande lui aussi de réfléchir à la possibilité de la désobéissance civile. Suivons donc Platon qui, par son porte-parole Socrate, condamne la désobéissance civile. Pourquoi donc Socrate refuse-t-il de s’enfuir alors qu’il a, comme nous l’avons vu, toutes les raisons de s’évader puisqu’il fut victime d’un jugement inique.

Au fond, tout l’argumentaire de Platon repose sur le tort sérieux et grave qu’engendre la désobéissance civile pour la cité-État. Il va de soi que les cités-États démocratiques grecques de l’Antiquité ne reconnaissaient pas de droits de l’homme, comme le feront le nations européennes à partir du 17e et du 18e siècles. Par conséquent, la cité-État grecque possède un droit supérieur pour ainsi dire aux simples citoyens, comme si le droit collectif de l’État l’emportait sur celui des citoyens. C’est la base de l’argumentaire platonicien dans Criton.

Avec l’avènement de la modernité, la priorité changera. Des droits «naturels» seront reconnus à tous les citoyens d’une démocratie libérale. C’est pourquoi les droits individuels de l’homme auront désormais préséance sur les droits collectifs de l’État. Le point d’aboutissement ultime de la conception individualiste ou «libérale» des droits de l’homme - au sens large, philosophique, du terme - sera la fameuse notion de «désobéissance civile» que développera beaucoup plus tard le philosophe américain Henry David Thoreau (1817-1862).

Pour nous modernes, c’est-à-dire pour ceux et celles qui croient en l’existence de droits individuels innés, inaliénables et imprescriptibles, toute interférence de la part de l’autorité, que ce soit l’État ou le peuple dans son ensemble, paraît inadmissible et intolérable. Nous lisons Platon et nous nous objectons à la thèse saugrenue de Platon suivant laquelle que Socrate devait subir la peine capitale, surtout lorsqu’on invoque le fait que l’État athénien ne reconnaissait pas le droit à la liberté de conscience et de croyance. Cela dépasse l’entendement, disons-nous. Un jeune étudiant en philosophie, élevé dans la culture libérale individualiste, ne comprend tout simplement pourquoi Socrate, qui passe pourtant pour le plus sage de l’Antiquité, n’ait pas saisi l’occasion de s’enfuir, son droit inaliénable à la liberté de conscience et de croyance étant carrément bafoué. L’idée d’un État paternaliste qui veille au bien de l’enfant par son éducation, entre autres, paraît pour nous modernes odieux et indigne d’un État légitime. Contrairement à ce qu’affirme Platon dans Criton, nous ne devons rien aux lois; elles ne sont l’expression que de conventions agréées dans le fameux contrat social. Platon errait en pensant que les lois sont justes en elles-mêmes, car elles ne sont que des conventions humaines plus ou moins arbitraires, plus ou moins justes.

Toutefois, si l’on regarde le conflit étudiant actuel du point de vue de la lorgnette de Platon, l’évaluation de la désobéissance civile change radicalement. Le droit collectif de l’État, veillant au bien public, prime sur les droits individuels des citoyens. L’État est là pour assurer le bien commun, l’ordre et le bonheur des citoyens. Aller à l’encontre de ses décisions est périlleux et dangereux pour le bien commun. Lorsque l’intérêt de chacun prime sur celui du bien commun, la tyrannie n’est pas loin. Dans son grand ouvrage de philosophie politique, La République, Platon écrit : «Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes gens méprisent les lois, parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne, alors c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie.» (République, VIII, 562b-563e).

Les étudiants contestataires qui bloquaient l’accès des étudiants munis d’une injonction leur autorisant à recevoir leurs cours conspuaient ces étudiants «verts» en les traitant d’individualistes et de nombrilistes. Des professeurs prenaient leur défense en déclarant que le droit à l’éducation est un droit collectif et non individuel. Pourtant, si Platon a raison, le droit à l’éducation est un bel et bien un droit individuel dont l’exercice doit être protégé et assuré par l’État. C’est ce que vient préciser la loi 78. Les étudiants contestataires doivent réaliser que leurs droits individuels, dont celui de manifester, est subordonné, comme tous les autres droits, au droit collectif qu’assure l’État.

vendredi 18 mai 2012

LA LÉGITIMITÉ DE L'ÉTAT DE DROIT

J'invite mon collègue philosophe, Christian Nadeau, à lire attentivement la lettre que publiait La Presse, le 18 mai, de Pierre Marc Johsnson, avocat et ancien premier ministre du Québec. La profession de foi contestataire de mon collègue, dévoilée dans son pamphlet en faveur des étudiants contestataires, qui est celle aussi de nombreux professeurs, repose sur la prémisse qu'une loi spéciale n'en est jamais une dans un État démocratique. En fait, la loi spéciale ne fait que rappeler la légitimité de l'État de droit – les règles du jeu démocratique. Certes, ce genre de rappel n'est jamais agréable. Comme l'écrit PM Johnson: «Le Québec n'est pas la Syrie ou la Lybie et nous n'avons pas besoin de gouvernement de salut national. Nous avons simplement besoin d'un État de droit qui fonctionne et où les détenteurs légitimes du droit d'agir pour la collectivité sachent mettre les points sur les i...».
Relisons l'article 9.1 de la Charte des droits et libertés de la personne: «Exercice des libertés et droits fondamentaux. - Les libertés et droits fondamentaux s'exercent dans le respect des valeurs démocratiques, de l'ordre public et du bien-être général des citoyens.» C'est sur cet article de la Charte québécoise que repose la loi spéciale 78. Ceux et celles qui la contestent, contestent donc l'article 9.1 de la Charte. Les droits individuels, dont celui de la liberté d’expression (de manifestation, donc) ne sont légitimes qu’au regard d'un État de droit, c’est-à-dire d’un ensemble de droits qui est limité par l’article 9.1 qui exprime le plus clairement qu’il soit possible, l’État de droit. Rappelons aussi que l’État lui-même est soumis au droit; d'où l'expression «État de droit».


Il faut admettre que la raison d’État est paradoxale. Jean-Jacques Rousseau écrit dans le Contrat social : «L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté.» (1, 8). De prime abord, la prescription qui suit paraît incohérente: «Soyez le libre, la liberté l’ordonne!». Pour Kant, grand lecteur du philosophe de Genève, l’État représente l’expression de la raison de chacun, c’est-à-dire qu’elle est universelle. L’être humain, selon Kant, a l’obligation d’être autonome et, paradoxalement, son autonomie consiste à obéir aux lois promulguées par l’État. John Rawls, reprendra les positions de ses illustres devanciers libéraux, dans une formule lapidaire : «La liberté ne peut être limitée qu’au nom de la liberté elle-même.»

jeudi 10 mai 2012

DU DEVOIR DE RÉSERVE. RÉPLIQUE AU «DEVOIR DE PARTICIPATION»

«Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants,
lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
lorsque finalement les jeunes gens méprisent les lois,
parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne,
alors c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse,
le début de la tyrannie.»
Platon, République, VIII, 562b-563e:

Si bon nombre d’étudiants-es saluent l’appui de leurs professeurs dans l’actuel conflit des droits de scolarité, un aussi grand nombre dénoncent cette appui. Ils ne comprennent pas le parti-pris de leurs maîtres. La lettre parue dans La Presse du 9 mai dernier, cosignée par 307 professeurs, ne les aide malheureusement pas à comprendre le geste singulier des professeurs. Je vais tenter d’expliquer pourquoi ces étudiants-es ont raison de contester l’action des enseignants, de sorte qu’ils ont parfaitement raison de la dénoncer.

Bien que la jeunesse d’aujourd’hui paraisse plus dégourdie que nous l’étions ou, en tout cas, que ne l’étaient nos parents, il ne faut jamais perdre de vue que les jeunes adultes de maintenant sont en pleine formation. Certes, ils ne sont pas encore des adultes parfaitement mures, malgré toutes les apparences qu’ils donnent parfois étonnamment du contraire. Les adultes qu’ils rencontrent dans les salles de classe continuent à exercer sur eux une influence. Qu’on le veuille ou non, leurs professeurs constituent des modèles de vie d’adulte auxquels ils peuvent s’identifier ou, du moins, se mesurer.

Nos collègues, revendiquant un devoir de participation dans le conflit, oublient cette vérité de La Palice de la psycho-pédagogie. Pour eux, les jeunes adultes à qui ils enseignent sont, comme on dit, majeurs et vaccinés. Toutefois, au plan de toute bonne pédagogie, il est impératif de prendre en compte de la réalité maturationnelle des jeunes adultes. La prise de position des professeurs semblent les trahir, tout en trahissant leur approche pédagogique faisant fi de la réalité psychologique des jeunes adultes.

On me répliquera qu’en prenant ainsi position, les professeurs confrontent les étudiants-es à la «vraie» vie adulte, plus précisément à vie politique qui semble, selon eux, imprégner tout l’existence humaine. Pour eux, il n’y aurait pas de véritable coupure entre la vie étudiante et la vie de citoyen engagé, de sorte que l’enseignement appris en classe doit être confronté au «réel» sous peine de n’avoir aucune valeur. Il y a là une position «épistémologique» et didactique contestable. En tout cas, l’analogie entre les théories scientifiques et l’éducation évoquée par les auteurs, du fait que les deux doivent être confrontées à l’expérience, paraît pour le moins discutable. John Dewey aurait sans doute applaudit à cette idée (voir Démocratie et éducation et Expérience et éducation), mais le pragmatisme de Dewey ne constitue pas sûrement pas une vérité absolue en la matière puisqu’elle se trouve fortement contestée par d’autres écoles en pédagogie. Il m’apparaît donc malvenu, voire incongru, d’engager les étudiants sur une voie pédagogique contestée. Un souci d’objectivité – de neutralité – minimale commande plutôt à l’enseignant de ne pas orienter, voire diriger, les étudiants dans une voie qui peut s’avérer un cul-de-sac. Restons humbles tout en évitant la témérité. En tant que pédagogue, exerçons notre devoir de réserve.

Le devoir de réserve est le même que celui qu’un juge observe. Il s'agit d'un devoir de neutralité d'opinion. Notons qu’il s’agit d’un devoir et, par conséquent, d’un exercice de la volonté. Ce type de disposition s'apprend. Par le passé, on le désignait sous le vocable de «vertu», voire d’«excellence». C’est qu’il y a des degrés dans l’exercice de ce devoir; on peut être plus ou moins neutre ou impartial. L’idéal reste toujours à atteindre. Toutefois, les cas exemplaires de personnes neutres, impartiales, forcent l’admiration et suscitent l’imitation. Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, le premier, en a fait la théorie, l’éthique des vertus. Pour lui, la prudence ou la sagacité (phronèsis) paraît être la vertu par excellence. Mes collègues auraient tout avantage à relire Aristote.

En tant que professeur de philosophie, j'ai le devoir d'exposer le plus clairement et le plus objectivement possibles diverses positions sur tout sujet controversé - et, Dieu sait qu'en philosophie, les sujets sont éminemment controversés. En tant que citoyen, par ailleurs, j'ai le droit à la libre expression. Les auteurs du texte confondent le devoir de neutralité et le droit à libre expression.

Par ailleurs, dans une certaine mesure, le débat sur la laïcité rejoint celui sur le devoir de réserve. Bon nombre de mes collègues sont de farouches partisans de la laïcité mur-à-mur. Pour ce qui est du devoir de réserve, c’est pour eux une toute autre affaire. Curieux.

Récemment, j’ai formé sur Facebook le groupe Profs contre la grève. Il veut simplement rappeler à la conscience des professeurs militant activement du côté des étudiants contestant la hausse, supportés également par leurs puissants syndicats, leur devoir de réserve dans ce conflit. A-t-on déjà vu lors d'une élection «Profs en faveur de QS ou du PQ ou du PLQ»? Avec en sus, propagande et endoctrinement en classe? J'ose croire que non, car plusieurws auraient décrié avec raison leur action. Cela vaut également pour le conflit actuel.

En fait, Profs contre la grève ou Profs contre la hausse recèle une sorte de contradiction, voire un oxymore. Toutefois, Profs contre la hausse oblige à sortir de notre mutisme afin de rappeler à nos confrères leur devoir de réserve. Si cela vaut la peine, cela vaut bien une contradiction.

mercredi 2 mai 2012

PROFS CONTRE LA GRÈVE


http://www.facebook.com/groups/303536043007333/#!/groups/profscontrelagreve/
Nous sommes des enseignant-e-s, professeur-e-s et chargé-e-s de cours qui rejetons le parti-pris de certains de nos collègues en faveur des moyens de pression de certains de nos élèves et étudiant-e-s. Nous croyons qu'à titre d’enseignants, nous sommes soumis à un devoir de réserve qui nous interdit de prendre position sur les opinions de nos élèves et étudiant-e-s et sur les moyens qu'ils et qu'elles utilisent pour les défendre.

Dans cette optique, nous sommes d'avis que :

1) Nous, les enseignant-e-s, devons éviter de témoigner notre opinion propre sur le débat des frais de scolarité ou d'argumenter en faveur de celle-ci, que ce soit en classe ou à travers des messages envoyés à nos étudiant-e-s ;

2) Nous, les enseignant-e-s, devons éviter de porter des signes distinctifs qui marquent une prise de position sur l'enjeu des frais de scolarité ;

3) Nous, les enseignant-e-s, devons éviter de participer à des rassemblements ou des actions liés au débat sur les frais de scolarité ;

4) Nous, les enseignant-e-s, devons respecter le droit des élèves et des étudiant-e-s qui se présentent dans nos classes d'assister à leurs cours conformément à l'horaire prévu au début de la session ; dans le cas des élèves du secondaire, cela constitue même une obligation légale ;

Puisque certains de nos collègues de travail ne respectent pas ces principes fondamentaux depuis quelques semaines, nous avons le devoir de critiquer leurs actions, surtout lorsqu'ils se donnent le droit de parler au nom de l'ensemble des enseignant-e-s, y compris nous, qui sommes en faveur de la hausse des droits de scolarité.

Dans cette esprit, nous entendons donc faire valoir publiquement notre propre opinion en faveur de la nécessaire hausse des droits de scolarité et en faveur de la reprise des cours tant et aussi longtemps que certains de nos collègues violeront sans gêne le devoir de réserve lié à leurs fonctions. Nos élèves et nos étudiant-e-s ont le droit de savoir que leurs enseignants, ceux et celles qui doivent leur transmettre le savoir et l'esprit critique, ne sont pas unanimes sur un enjeu de notre société contemporaine.

Nous appelons donc nos collègues à former nos rangs et à militer dans Profs contre la grève.

Jean Laberge
Enseignant en philosophie au collégial

lundi 30 avril 2012

DES ÉTUDIANTS SOCIALEMENT RESPONSABLES QUI SAVENT COMPTER!


Au moment où le gouvernement Charest présentait, en compagnie de la ministre Beauchamp, son offre aux étudiants ainsi qu’à la population, dont l’étalement de la hausse de 1 625 $ sur sept ans au lieu de cinq, le journaliste financier de Radio-Canada, Gérald Fillion, y allait dans son blogue (http://blogues.radio-canada.ca/geraldfillion/2012/04/27/hausse-de-82-sur-7-ans-le-calcul/) d’un calcul qui montrait qu’avec cette nouvelle offre la hausse se chiffrait désormais à 1 778 $, ce qui représentait au final une augmentation de 82 % des droits de scolarité. Comme une traînée de poudre, les anti-hausse se saisirent des chiffres du chroniqueur pour dénoncer la «hausse dans la hausse».

Or, le calcul de Gérald Fillion, qui est aussi celui de plusieurs, dont les anti-hausse, est erroné. Le problème principal provient de ce que les montants ne sont pas actualisés. En effet, il est bien connu que l'argent perd de la valeur au fil du temps. Plus tu reportes un paiement dans le temps, moins celui-ci représente une charge importante. Si j’ai le choix entre payer maintenant 1 000 $, le payer par tranche de 100 $/an sur 10 ans ou le payer dans 10 ans, je souhaiterai payer dans 10 ans car la valeur aura diminué et le paiement a une valeur moindre à mes yeux actuellement! Les moments où les montants sont payés importent. La valeur de l'argent n'est donc pas fixe dans le temps. Il faut donc l’ACTUALISER.

L'actualisation est un concept financier visant à prendre des montants d'argent dans le futur tout en les ramenant en date d'aujourd'hui afin de pouvoir procéder à des comparatifs équivalents. Comme aucune notion d'intérêt ne s'applique pour les frais de scolarité, le calcul est simplifié. On ne parlera alors que de l'inflation. Celle-ci est facile à prévoir; elle se situe aux alentours de 2 %/an (point central de la cible de la Banque du Canada).

À l'aide de formules, ou d'une simple calculatrice financière, on prend le montant total qu'un étudiant entrant à l'université en 2017, soit : 2 168 $ de frais déjà existants + 1 625 $ de hausse complète. On dira donc que la somme nominale de ces deux montants est de 3 793 $.

Or, il faut convenir que 3 793 $ en 2017 ce n'est pas la même somme que 3 793 $ en 2012. Pour faire une analogie, un individu qui gagnait 1 000 000 $ en 1980 était beaucoup plus riche qu'un qui gagne 1 000 000 $ aujourd'hui. C'est pourquoi il faut transformer cette valeur nominale en valeur réelle d'aujourd'hui à coût de 2 % / an.

Soit les équations :

(1 625+2 168) x (1 + 0.02)^-5 = 3 435 $ en argent d'aujourd'hui selon le scénario sur 5 ans.

(1 778+2 168) x (1 + 0.02)^-7 = 3 435 $ en argent d'aujourd'hui selon le scénario sur 7 ans.

On compare un étudiant en 2018 qui paiera son 2 168+1 778 en le transformant à la valeur de 2012. Donc, ici, on compare, d'égal à égal deux valeurs qui étaient fondamentalement différentes au départ. On se rend compte que la valeur actuelle est exactement la même.

Or, ce que fait M. Filllion c'est qu'il compare des montants nominaux bruts sans le moindre ajustement. Il n’actualise pas. C'est incomparable et contraire aux règles de la finance de base. Le calcul de M. Fillion est donc erroné et la hausse est exactement la même dans les deux scénarios.

D’abord, le chroniqueur compare un montant dans 5 ans et celui dans 7 ans. Par ailleurs, il n’actualise pas les flux de trésorerie. Enfin, il présume que dans le scénario de 5 ans les frais ne seraient pas indexés la 6e et 7e année ou, du moins, il omet ce détail important dans l'analyse (c'est ce qui lui permet de parler d'une hausse de 82 % au lieu de 75 %). Conclusion: La hausse est exactement la même au bout de 7 ans. Cependant, chaque année, sauf l'année 7, les frais à débourser seront MOINDRES. Avec un taux d'actualisation de 2 %, la valeur actualisée nette de ces économies est de 1 125,46 $.

Enfin, prenons note que le calcul de Gérald Fillion ne prend pas en considération le revenu familial de l'individu et l'impact de l'augmentation des bourses ET du crédit d'impôt fédéral et provincial. Le tableau suivant illustre le tout, hormis l’impact des bourses et du crédit d’impôt, éloquemment.

Note: Ce texte a été rédigé en collaboration avec plusieurs membres du Mouvement des étudiants socialement responsables du Québec, dont Jasmyn Beauséjour. Qu'ils soient toutes et tous remerciés.

vendredi 20 avril 2012

DE L'ART DE DIRE DES CONNERIES

Harry G. Frankfurt (1929-   )

O les larmes de crocodiles que versent actuellement la gauche caviar, s'apitoyant sur l'université devenue, selon elle, un terrain d'affrontement alors qu'elle serait le haut lieu idyllique du dialogue et de l'échange pacifique… Bullshit ! diront plusieurs. Ce qui renvoie à l'essai percutant du philosophe américain, Harry Frankfurt, On Bullshit - trd frse De l'art de dire de conneries (10/18, 2006).


Comme on sait, Frankfurt s’est rendu célèbre pour avoir distingué le mensonge (lying) de la «bullshit» - du baratin. Le baratinage est plus proche, selon le philosophe, du bluff que du mensonge. «Le bluff et le mensonge sont deux modes de représentation déformée ou tromperie», écrit Frankfurt.


«Mais le concept fondamental, poursuit-il, qui caractérise la nature du mensonge est celui de la fausseté : le menteur est avant tout quelqu’un qui proclame volontairement une chose fausse. Le bluff vise lui aussi à transmettre une fausse information. Cependant, il se distingue du mensonge pur et simple en ce qu’il repose non pas sur la fausseté, mais plutôt sur le trucage. Ainsi s’explique qu’il soit si proche du baratin. Car l’essence même de ce dernier est l’imposture, et non la fausseté.»



«Pour les jours comme aujourd’hui!» est le slogan publicitaire d’une entreprise commerciale bien connue. Un bel exemple de baratin (bullshit). On ne vise pas tant à dire ce qui est faux, qu’à bluffer, qu’à leurrer.


Depuis le début du conflit étudiant, il y eut, de part et d’autre, beaucoup de baratinage, chez les anti-hausses comme chez les pro-hausse. C’est de bonne guerre.


Du côté des pro-hausse, il y a évidemment l’imbroglio actuel du conflit où le président de la CLASSÉ, Gabriel Nadeau-Dubois (GND), déclare «se dissocier» des gestes de violence et de vandalisme commis par les étudiants contestataires, mais se refusent à les «condamner».Pourquoi? D’abord parce que GND n’en a pas le mandat. Étonnant! Passons. En fait, ces gestes dont GND dit du bout des lèvres «se dissocier», résultent selon lui de l’exaspération des étudiants contestataires devant le refus systématique du gouvernement de négocier. En somme, ce serait la faute du gouvernement si violence il y eut. Puisque le gouvernement en est le responsable, il est saugrenu de chercher à s’excuser! C’est la conclusion qu’accouchera finalement le congrès de la CLASSÉ ce fameux dimanche du 22 avril, Jour de la Terre. Nous en reparlons plus bas.


Quoi qu’il en soit, on a là un exemple éloquent de baratinage. GND ne cherche pas tant à mentir, à dire le faux, qu’à bluffer, c’est-à-dire à maquiller, à truquer la réalité afin de se sortir d’embarras. Il est en vain par ailleurs de rétorquer comme le fit Martine Desjardins, présidente de la FEUQ, d’exiger de la ministre «de dénoncer les actes posés par les administrations universitaires à l’égard des étudiants et les actes de violence policière», car c’est simplement renvoyer la balle dans le camp de l’adversaire - ce qui s’appelle le sophisme du Tu quoque («Toi aussi»). Lors de chicanes d’enfants, on entend souvent la répartie : «Tu m’accuses de telle et telle chose; et bien toi aussi t’as fait telle et telle chose, et pire encore!»


Le baratinage dans le présent conflit n’est pas qu’à sens unique. Au contraire. GND a bien compris que l’exigence de la ministre Beauchamp constituait en réalité une sorte de bluff pour diviser le mouvement étudiant. «Divide et impera», diviser pour mieux régner. La ministre ne ment pas en exigeant de GND et de la CLASSÉ qu’ils condamnent les violences. Elle est sincère. Mais il est aussi très clair que son exigence musclée constitue une sorte de croc-en-jambe, de coup bas illégitime. Bref, de baratin.

Venons-en donc à la résolution de la CLASSE adoptée concernant la dissociation/condamnation de la violence. Voici l’alinéa clé de la résolution de la Coalition qui en a abusé plusieurs :

Que la CLASSE condamne publiquement la violence physique délibérée contre des personnes sauf dans les cas de légitime défense; 

À l’évidence, il ne s’agit que du pur baratin. La résolution esquive en effet carrément le sujet crucial du vandalisme : la Coalition ne dit rien à ce sujet. Si elle condamne la «violence physique délibérée contre les personnes», elle ne condamne pas la violence contre les biens publics ou privés. Cette interprétation est corroborée par l’aliéna suivant de la résolution :

Que la CLASSE condamne la violence policière et institutionnelle dont sont victimes systématiquement les étudiantes et les étudiants, notamment la discrimination à l’accessibilité aux études selon des critères socio-économiques, les injonctions brimant le droit de grève et la liberté d’association, les humiliations, l’intimidation, la répression violente de la part des forces de l’ordre et des administrations.


En somme, la CLASSE redit ce qu’elle a toujours soutenu : la hausse des droits de scolarité décrétée par le gouvernement libéral est une politique violente ; s’y opposer est donc considéré comme une geste de légitime défense et justifie les gestes de violence.

Voilà un exemple éloquent de baratinage. Les propos tordus de la CLASSE ne montrent aucun souci pour la vérité, car l’intention du baratineur, n’est pas celle de dire la vérité ni la fausseté. Quelle est donc l’intention du baratineur, si ce n’est pas de dire ni la vérité ni la fausseté? Quel est son but? Baratiner! C’est-à-dire : bluffer, truquer, leurrer, mystifier, sans se soucier ni de la vérité ni de la fausseté, afin de parvenir à ses fins, à savoir lutter contre la hausse des droits de scolarité (et, éventuellement, instaurer la gratuité scolaire).

Il peut sembler incongru, voire contradictoire, de penser que le baratineur ne s’intéresse pas à la vérité (ni à la fausseté). Encore une fois, selon Frankfurt, seul le menteur (liar) se préoccupe de la vérité; pas le baratineur (bullshitter).

Revoyons la fameuse déclaration fameuse de George W. Bush condamnant le régime de Saddam Hussein parce que ce régime produisait soi-disant des armes de destruction massive. Bush ne mentait pas; il baratinait (ou déconnait). Son objectif n’était pas de cacher la vérité, il n’était donc pas menteur ; son but était d’envahir l’Irak, que celle-ci recèle ou non des armes de destructions massives. Nous savons à présent que l’Irak ne détenait pas de telles armes. L’administration Bush a par la suite rétorqué que, de toute façon, l’Amérique devait envahir l’Irak afin d’y chasser le dictateur et instaurer la démocratie. Bush était sincère au départ de sa croisade contre l’Irak ; il croyait que l’Irak détenait des armes de destructions massives. Cependant, il ne disposait pas de preuves formelles, indubitables, à ce chapitre. Mais il se servit de ce prétexte pour envahir l’Irak. D’après l’analyse de Frankfurt, nous devrions dire que le président des États-Unis déconnait, mais ne mentait pas.

Comme on l’a vu, le baratin repose sur le bluff ou le trucage. Bush bluffa à partir de quelques minces indices laissant croire qu’il avait raison de vouloir envahir l’Irak. Le 5 février 2003, devant le Conseil de Sécurité de l'ONU, Colin Powell, alors Secrétaire d’État des États-Unis, donna des preuves très controversées sur l'existence d'armes de destruction massive en Irak. Il exprimera deux ans plus tard son amertume: interrogé sur ABC, il expliqua que cette prestation, en grande partie fausse, entache désormais sa carrière. Si Colin Powell a menti, Bush a de son côté déconné ou baratiné. Powell a récolté tout l’odieux du baratinage de son patron.

Lorsqu’on confronte le baratineur à la vérité, son masque de baratineur tombe et il devient un menteur. C’est exactement ce qui se passe avec GND. Celui-ci baratine ou déconne. Mais lorsqu’on découvre son imposture, il devient menteur.

Vers la fin de son essai, Frankfurt pourquoi le baratin est-il si répandu. En premier lieu, répond Frankfurt, il y a cette conviction propre aux démocraties «qu’il est de la responsabilité du citoyen d’avoir une opinion sur tout...». Nous sommes tous amenés, un jour ou l’autre, à devoir donner notre avis sur un sujet dont on ignore presque tout. C’est le règne de ce que déjà Platon appelait la doxa, l’empire de l’opinion, c’est-à-dire de l’ignorance. Contemporain du faîte de la démocratie à Athènes, Platon dénonçait le danger d’un pouvoir politique reposant sur l’ignorance des citoyens. Seuls, arguait Platon dans La République, ceux qui savent doivent gouverner : ce sont les fameux «philosophes-rois».

D’après Frankfurt, la prolifération du baratin a des sources plus profondes que l’empire de la doxa naissant dans le terreau fertile de la démocratie. Ces sources véritables sont celles du triomphe des philosophies «anti-réalistes» «qui nient toute possibilité d’accéder à une réalité objective et par conséquent de connaître la nature véritable des choses.» Ces philosophies, tels le relativisme ainsi que le scepticisme, sapent l’idéal de vérité «au profit d’une autre sorte de discipline : celle que requiert l’idéal alternatif de sincérité.» Puisque nous sommes pratiquement tous convaincus qu’une réalité vraie, valable pour tous, n’existe pas, le mieux que nous puissions faire, c’est de dire comment les choses nous apparaissent, chacun devant être fidèle à ce qu’il perçoit et à comment il le perçoit. Le problème qui se pose, toutefois, c’est qu’«être fidèle» à soi n’a plus aucun sens puisque la vérité n’en a plus aucun. Frankfurt peut donc conclure son essai par cette phrase coup-de-poing : «La sincérité, par conséquent, c’est du baratin (sincerity itself is bullshit)». 

Ne doutons pas de la sincérité des uns et des autres. Sachons, toutefois, qu’il s’agit toujours de baratin et, en conséquence, méfions-nous en.

dimanche 15 avril 2012

POUR LA HAUSSE DE LA QUALITÉ DE L'ENSEIGNEMENT!

Bien que je ne sois pas en faveur ni de la gratuité scolaire ni du gel, en raison du nivellement par le bas de la qualité de l'enseignement, voici une idée parmi d'autres pour abolir la hausse dans la veine suggérée cette semaine par les associations étudiantes. Il s'agirait de couper dans le système d'éducation, car là aussi il y du "gras" à couper. En particulier, chez les enseignants, les enseignants incompétents. Cela permettrait une hausse de la qualité de l'enseignement. Voilà le véritable enjeu en éducation. Et je porterai le carré rouge cette fois-ci. Évidemment, en faisant cette suggestion mes confrères voudront me lapider. Ce qui dévoile au grand jour le coporatisme des enseignants ainsi que leurs puissants syndicats.