mercredi 19 février 2014

SAGESSE ET RAISON


Qu’est-ce que la philosophie? Étymologiquement, la philosophie c’est l’amour (philo) de la sagesse (sophia). La sagesse est donc le bien ultime que recherche le ou la philosophe. En réalité, c’est l’inverse qui est vrai : la philosophie, c’est la sagesse de l’amour. Car c’est dans l’amour que se trouve la sagesse. Ou encore : il n’y a pas de sagesse sans amour. Bref, la condition nécessaire et suffisante de la sagesse étant l'amour.

Dans la tradition chrétienne, amour se dit en grec agapè. L’apôtre Paul porte aux nues l’agapè : « Quand j’aurais toute la connaissance…, s’il me manque agapè, je ne suis rien. » (1 Corinthiens 13 2). Les latins traduisirent agapè par caritas ce qui donna en français charité laquelle constitue dans la doctrine de l’Église la vertu théologale par excellence. Or, la charité comme amour-don, agapè, c’est bien plus que donner aux pauvres ou au nécessiteux, comme on le pense couramment. Donc, le sage est celui ou celle qui est capable d’agapè, c’est-à-dire d’amour-don. Celui ou celle qui donne sa vie aux autres témoigne du plus grand amour qui soit (Jean 15 13 : « Le plus grand amour (agapè) que quelqu’un puisse montrer, c’est de donner sa vie pour ses amis. ») Saint Paul va même jusqu’à dire que «…quand j’aurais la foi (pistis) la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour (agapè), je ne suis rien. » Donc, agapè est, en un certain sens, supérieur à pistis, la foi, autre vertu théologale avec l’espérance et la charité (agapè). C’est d’ailleurs pourquoi la vertu agapè-don constitue la plus grande de toutes les vertus, cardinales comme théologales confondues. J’aurais beau dire ou croire que Jésus est le Fils de Dieu, mais s’il me manque amour-agapè, ma croyance ou ma foi est vaine.

            Par conséquent, dans la tradition évangélique, il faut convenir que la sagesse c’est l’amour-don, agapè. C’est la vertu première et dernière de toute l’éthique chrétienne.

            Abordons, à présent, une question difficile : la sagesse de l’amour-don est-elle identique à la fameuse raison des philosophes? Vous savez sans doute que la philosophie est traditionnellement définie comme une activité de la raison. Enseignant au collégial, j’enseigne entre autres le premier cours de philosophie aux élèves qui s’y initient, dont le titre est Philosophie et rationalité. Il me faut donc définir la rationalité. La question est complexe puisque, comme on sait, le concept de raison a varié au cours de l’histoire occidentale. Descartes, dira par exemple, au siècle précédent celui des Lumières, que le « bon sens » - la raison – est la chose la mieux partagée du monde. (Discours de la méthode, 1ère partie). D’après Descartes, donc, et les Philosophes qui le suivront au siècle des Lumières, la raison est partagée universellement par tous, le philosophe comme l’ignorant. Descartes donne les principes à suivre pour guider la raison vers la vérité, chacun étant habileté à trouver la vérité grâce à la raison. Chez les anciens Grecs, seul le philosophe use de la raison. Chez Platon, par exemple, seul le philosophe est apte à penser de manière rationnelle, la masse des gens en étant incapables, puisque les désirs et les passions les gouvernent en les tenant captifs des passions. C’est ce que décrit merveilleusement Platon dans sa fameuse Allégorie de la Caverne. Chez Platon la raison conduit à la sagesse. L’amour de la raison, en effet, débouche sur la sagesse. C’est le but en effet visé par la philosophie. Contrairement à Platon, pour Descartes la raison conduit, non pas à la sagesse, mais surtout à la vérité dans les sciences – le sous-titre du fameux Discours de la méthode étant : Pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences. La sagesse disparaît donc au profit de l’exercice de la raison visant la fondation de la science. La philosophie devient avec Descartes la servante de la science. Descartes a gagné sa gageure puisque la science a aujourd’hui a remplacé la sagesse. En fait, l’exercice de la raison trouve sa réalisation éloquente dans la science – qui est devenue notre religion ou qui a en quelque sorte remplacé la religion. C’était la foi des Philosophes des Lumières. On peut très certainement dire que ces Philosophes ont triomphé et qu’ils ont désormais le haut du pavé.

            Pour nous, donc, aujourd’hui, depuis les Lumières, dont notre civilisation moderne est héritière, la raison s’exerce brillamment dans les sciences, et la sagesse est aujourd’hui réduite – ou se ratatine - à la science. Bien évidemment, il n’est désormais plus question de parler de la sagesse comme étant celle de l’Amour (agapè). L’amour, pense-t-on, est une sorte de passion dont il faut se garder ou se prémunir car elle serait source d’irrationalité, de méprise et d’erreur. Être amoureux, c’est aujourd’hui une sorte de vice – pour celui ou celle du moins qui veut parvenir à la vérité. Il ou elle doit être impassible, objectif-ve, neutre, s’il ou elle veut trouver la vérité.

            On comprend dès lors pourquoi la religion – le christianisme, en Occident – ait pris une « méchante débarque ». L’Évangile en effet annonçant la Bonne Nouvelle de l’Amour-agapè, il devient parfaitement irrationnel de croire en cette Bonne Nouvelle. Jésus-Christ, qui révèle qui est notre Père à tous et à toutes, à savoir l’Amour-agapè, c’est-à-dire Don Démesuré, Sans Allure, Sans Bon Sens, Sans Pareil, Inouï, etc., devient proprement, au regard de la raison, irrationnel, irraisonnable, inconcevable; bref, incroyable. Comme le disait déjà saint Paul, «... ce qui est folie (môron) de Dieu, est plus sage (sophôteron) que les hommes.» (1 Corinthiens 1 24).

            La sagesse, comme amour-agapè, a aujourd’hui presque disparu. Triomphe maintenant la rationalité, la raison, et son expression suprême qui devient idole : la science. La sagesse, elle, destituée de son rang, n’est plus que misère. N’est-ce pas là en effet la principale caractéristique de notre monde actuel : la misère ?


            On entend souvent dire par les mécréants et les athées que si Dieu était véritablement tout-puissant, il pourrait accomplir tout ce qu’il souhaite, c’est-à-dire n’importe quoi. Dieu devrait pouvoir accomplir plein d’absurdités. Par exemple : qu’Il soit et qu’Il ne soit en même temps. Il pourrait aussi être à la fois le Bien et le Mal. La réponse que donne le chrétien face à ces turpitudes du Malin, c’est que Dieu est un être rationnel, à savoir que Dieu est logique évitant la contradiction parce que la contradiction n’est pas saine, bonne, ou « viable ». La réponse qu’il faut donner à ceux et celles qui tentent Dieu est que Dieu est non seulement logique, Il est surtout sage. Sa nature est essentiellement bonne et, donc, sage. Et sa sagesse, comme je le soutenais précédemment, provient du fait qu’il n’est qu’Amour (agapè). Celui qui n’est qu’Amour pur veut le bien pour ce qui n’est pas lui. Ses créatures, en particulier. Il ne peut donc vouloir à la fois le Bien et le Mal. Par amour, Il veut le Bien. C’est donc parce qu’Il aime qu’Il veut le Bien, souhaite le Bien. Dieu n’est donc pas la simple loi logique de non-contradiction. Il d’abord et surtout Amour. Et c’est parce qu’il aime qu’Il veut le Bien. Il ne peut donc, en aucune manière, souhaiter également le Mal. Ceux qui veulent que Dieu se livrent à leurs turpitudes ignorent donc la nature essentiellement amoureuse de Dieu.

            Le philosophe Brian Leftow, enseignant à la prestigieuse université d’Oxford en Angleterre, a écrit : « Je suis philosophe parce que je suis chrétien. » À l'image du grand prêtre qui déchira sa chemise en entendant Jésus proclamer qu’il est le Fils de Dieu, bon nombre crient au scandale en entendant pareille affirmation voulant qu’on ne peut être philosophe sans être chrétien. Mais Brian Leftow a parfaitement : si en effet la philosophie est sagesse de l’amour, alors le chrétien est sage parce qu’il est à la cherche l’Amour.
 

jeudi 2 janvier 2014

samedi 28 décembre 2013

DIEU EST EN BAS PAS EN HAUT !

Non, dubia, sed certa conscientia, domine, amato…
 Quid autem amo, cum te amo ?
Saint Augustin, Confessions, 10, VI



Le titre de ce petit texte provient du commentaire suivant de Georges Madore à l’occasion de la fête chrétienne de Noël de 2013: « Bas, plus bas, c'est là que Dieu se trouve... c'est là qu'il nous attend. Ne regardez pas là-haut dans le ciel : la nuit a englouti la lumière, les anges ont fait place aux étoiles; les chants se sont dissous dans le silence. Dieu n'est pas là-haut, il est ici-bas. Il est le Dieu Très-Bas. Qui ne sait se pencher ne peut le trouver. »[1]

On songe en particulier à l'essai d'anthologie de l'incroyance et la libre-pensée de Normand Baillargeon, intitulé : «Là-haut, il n'y a rien...» C'est vrai! Le professeur Baillargeon, l’un des co-auteurs, a parfaitement raison. Parce que tout est sous nos yeux ici-bas. Aveugles que nous sommes!

Depuis, en gros, le siècle des Lumières, qui a vu le triomphe de la Raison, nous ne savons plus nous pencher. Nous regardons le ciel, et nous disons, « effectivement, il est parfaitement dérisoire de croire qu’il y ait quelque chose là-haut ! » Normand Baillargeon est aujourd’hui, au Québec, le représentant le plus articulé du rationalisme athée issu des Lumières.[2]

Bien que le rationalisme ait plusieurs sens, en gros, il consiste à tenir qu’une proposition est vraie ou susceptible d’être vraie s’il y a une bonne raison de supposer qu’elle soit vraie. Le maître à penser de Baillargeon, Bertrand Russell (1872-1970), écrit au tout début de ses Essais sceptiques, « il n’est pas désirable d’admettre une proposition quand il n’y aucune raison de supposer qu’elle est vraie. »[3] Ailleurs, dans Pourquoi je ne suis pas chrétien, Russell écrit : « L’habitude de fonder les convictions sur des preuves, et de ne pas leur accorder de certitude que dans la mesure où elles sont garanties par des preuves, guérirait, si elle devenait générale, la plupart des maux dont souffre le monde. »[4] Enfin, toujours Russell au sujet de la foi : « Je pense que la foi est un vice, parce que la foi veut dire croire une proposition quand il n’y a pas de bonne raison de la croire. Cela peut être considéré comme une définition de la foi. »[5] Désignons les trois énoncés précédent de Russell Principe rationaliste de l’éthique de la croyance (PREC). En somme, une croyance légitime est celle fondée sur des preuves. D’après Russell, croire qu’une théière circule en orbite autour de la terre, est un bel exemple de croyance religieuse irrationnelle, non-fondée.[6] Dans l’état actuel de nos connaissances et du développement technologique, il paraît difficile soit de confirmer cette étonnante hypothèse, soit de l’invalider.

D’après Russell-Baillargeon, puisque les énoncés religieux ne satisfont pas au PREC, ils doivent être rejetés et condamnés. N'oublions qu'il s'agit d'un principe éthique, c'est-à-dire véhiculant un contenu moral. Ils ne doivent surtout pas être enseignés dans les écoles car, comme dit Russell, les énoncés religieux sont à la source des principaux maux dont souffre notre humanité. Notre bonheur, donc, devrait entraîner l’éradication complète de la religion, du moins dans l’« espace public ».

Lorsqu’on braque ainsi la foi sous le projecteur du rationalisme, c’est comme regarder en haut - alors que tout se passe en bas ! La religion n’est pas déconnectée de la réalité, de la vie de tous les jours. Si elle n’avait pas prise sur la réalité terre-à-terre, la religion n’aurait pour nous eu aucun intérêt.[7]

Nous lisons à l’article « foi », dans le dictionnaire marabout université portant sur Les religions, que « La foi est la base de toute religion; c’est l’adhésion à certaines propositions, tenues pour vraies, en vertu ni de l’évidence, ni d’une démonstration rationnelle, mais de la confiance mise dans le témoignage d’une personne, dans une tradition, ou dans un sentiment intime. »[8] La foi, donc, ne répond en aucune manière au réquisit du PREC.

Règle générale, le rationalisme est l’ennemi des traditions. Il se méfie également des états de conscience, tel celui consistant à faire confiance qui est au cœur de la foi. Pourtant, il croit en la raison. Le rationaliste fait confiance en la raison. Sa foi est celle du… rationalisme. Il tient en effet qu’il est mal et condamnable de ne pas obéir à la raison. D’où peut-il donc tenir cette vérité ? Quelle en est l’évidence ? De la raison elle-même, répond-t-il. Alors, pourquoi, si la raison est pour ainsi dire présente en l’homme depuis qu’il existe, qu’il y ait toujours eu des religions et que, même depuis le siècle des Lumières, elles ne sont pas encore disparues, au contraire, car elles resurgissent sans cesse ? La réponse du rationalisme est toujours la même : les hommes préfèrent la tradition, les états de conscience, l’expérience intime, etc., à la raison. Or, à l’évidence, il s’agit là, non pas d’une vérité de la raison, mais d’une vérité tirée de l’expérience. Une « induction » comme disent les logiciens. Ce fut ainsi… et il en sera ainsi dans l’avenir. L’expérience répétée est donc à la source de la raison. On peut donner quelques bons exemples du PREC, mais la généralité du principe en question pèche contre la preuve disponible. En somme, le PREC constitue une hérésie logique car il constitue un sophisme de la généralisation hâtive ou abusive.

Mais qu’est-ce qui justifie que le PREC sera encore légitime dans l’avenir ? C’est le fameux problème de la justification de l’induction que, David Hume (1711-1776), le premier a mis en évidence. On ne peut donc justifier l’expérience par le recours à l’expérience car il s’agit d’un cercle vicieux que la raison proscrit.

Le fameux PREC de Russell-Baillargeon vacille lorsqu’on l’examine attentivement. Si la raison ne peut justifier le recours à l’expérience, la raison peut-elle se justifier elle-même ? En d’autres termes, le PREC est-il une vérité de la raison ? C’est une vérité raisonnable, mais de là soutenir qu’il provient de la raison pure, c’est encore une fois exagérée, c’est-à-dire déraisonnable. Donc, il ne paraît pas y avoir de fondement au principe de Russell-Baillargeon. En fait, la position connue de Russell sur les questions de morale – car il s’agit bien d’une question morale, sinon éthique – est celle du subjectivisme moral. Russell est très clair sur ce point :

Quand un homme dit : « Ceci est bon en soi », il paraît affirmer un fait, tout comme s’il disait : « Ceci est carré » ou « Ceci est sucré ». Je pense que c’est là une erreur. Je pense qu’il veut dire en réalité : « Je souhaite que tout le monde désire ceci », ou plutôt:« Puisse tout le monde désirer ceci ». Si l’on interprète ses paroles comme une affirmation, il s’agit seulement de l’affirmation de son désir personnel; par contre, si on les interprète d’une façon plus générale, elles n’affirment rien, mais ne font qu’exprimer un désir. Le désir lui-même est personnel, mais son objet est universel. C’est, à mon avis, ce singulier enchevêtrement du particulier et de l’universel qui a causé une telle confusion en matière de morale.

(…)

La théorie que je viens de présenter est une des formes de la doctrine dite de la “subjectivité” des valeurs. Cette doctrine consiste à soutenir que, si deux personnes sont en désaccord sur une question de valeur, ce désaccord ne porte sur aucune espèce de vérité, mais n’est qu’une différence de goûts.[9]

 

Le rationalisme de Russell confine donc au subjectivisme. Ce qui lui est d’ailleurs fatal. Au fond, nous dit Russell, au nom de la raison, est « vrai » et « bon » ce qui me paraît l’être et ce que je souhaite vivement que tout le monde adopte. Voilà qui est au fondement du PREC : le subjectivisme moral. Cela même que Russell-Baillargeon dénonce et condamne chez le croyant ! Donc, avant de souscrire aux positions athées de Russell-Baillargeon, il convient de quitter le rationalisme qui ne tient pas la route, et adopter une autre voie pour comprendre le phénomène religieux avant de le condamner au pilori.

 

*

Ne cherchons donc pas Dieu dans les hauteurs de la raison comme le prescrivent Russell et Baillargeon. Cherchons-le en bas, dans le cœur des hommes, car comme le dit Pascal, « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »[10] Or, les raisons du cœur, ce sont les raisons de l’amour.[11] Du moins, est-ce ainsi en christianisme. Mais avant d’en dire davantage sur l’amour (agapè) en christianisme, disons comment la religion, plus précisément le sacré, advient dans la vie profane des êtres humains.

Selon les spécialistes des religions, en tout premier lieu Rudolf Otto qui, dans son étude, Le sacré[12], devenue un classique dans l’étude des religions, montre que le sacré est une dimension incontournable de l’existence humaine. Ce n’est pas une idée ou un concept, mais d’abord et avant tout, une expérience. Celle qu'il a baptisé de « numineux ». Faire l’expérience du sacré - du numineux - est essentielle pour le croyant. C’est une expérience profonde qui bouleverse l’appréhension familière du monde. L’expérience du sacré ou du numineux donne la conviction qu’au-delà de la vie profane de tous les jours, il existe une réalité transcendante. C’est ce que découvre le croyant lorsqu’il se «converti».

L’historien des religions, Mircea Eliade[13], désigne l’irruption du sacré dans la vie profane comme étant une hiérophanie (du grec hieros, sacré, phanein, se manifester). Il s’agit donc, surtout, d’une expérience d’une grande intensité émotionnelle mais qui n’est pas dépourvue de sens, donc de contenu cognitif, au contraire, puisque la hiérophanie donne sens, un sens sacré à l’existence ainsi qu’à l’univers dans sa totalité. Si l’on perd de vue la dimension hiérophanique de la vie du croyant, le vécu de ce dernier devient complètement irrationnel, telle la fameuse théière de Russell qui n'est associée à aucune hiérophanie. Chez le chrétien, la croix n’est jamais qu’un simple instrument de torture comme elle l’était chez les Romains. Elle évoque le sacré par excellence - le numineux -: la mort et la résurrection du Christ, c’est-à-dire de Dieu fait homme, mort par amour pour l’humanité. C’est le symbole du don (agapè) par excellence. La croix symbolise l’amour-don (agapè). Cette hiérophanie se retrouve dans nombre de symbolisme chrétien. Dans la crèche, en particulier. Dieu, le Tout-Puissant, l’Être suprême, naît dans la pauvreté et non dans la richesse d’un palais royal. Stupéfiant! Dieu naît dans la pauvreté et l’exclusion ! La raison est choquée par ce paradoxe. Seuls les gens simples, les exclus, misérables, les parias de la société (les bergers) peuvent l’approcher. Oui, comme dit Georges Madore, Dieu naît dans les bas-fonds. Inutile de braquer les télescopes sur le ciel pour le voir. Il est couché dans une mangeoire. Scandale pour la raison !

La raison doit abdiquer et laisser toute la place à l’amour-don (agapè). Le rationalisme ne trouvera jamais Dieu. Peine perdue. Seule l’ouverture à l’amour-agapè permet de connaître Dieu. Comme l’écrit saint Augustin : «Tard je vous ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C’est que vous étiez au-dedans de moi, et, moi, j’étais en dehors de moi ! »[14]

En christianisme, l’amour-agapè est tenu comme étant l’une des trois vertus théologales, avec la foi et l’espérance. C’est la plus haute des vertus. On l’a traduit en latin par caritas, ce qui a donné en français, charité. La charité ne consiste pas seulement à donner aux nécessiteux. La charité a mauvaise réputation. Aujourd’hui, on parle plutôt de solidarité, de partage. La charité, vertu théologale par excellence, est devenue une sorte d’oxymore, une vertu sociale. C’est un oxymore car une vertu, par définition, est une disposition individuelle et non sociale. La société n’est pas un individu. Dans la société actuelle, c’est la justice sociale qui est devenue la vertu par excellence. Encore une fois, il s’agit là d’un oxymore, car seule une personne est juste, pas une société. Celle-ci n’a aucune existence en dehors des personnes qui la compose.

Pour voir Dieu, il faut en somme réhabiliter la vertu, celle en particulier de l’amour-agapè, la plus haute des vertus théologales. Il faut cesser en somme d’en appeler à cette espèce de divinité, la Raison, qui s’est imposée à l’Occident, depuis les Lumières. Il faut réhabiliter l’éthique de la vertu. Ce que j’ai tenté de faire dans mon essai Plaidoyer pour une morale du bien (Liber, 2011). Je souscris toujours à cette voie de la sagesse remontant à Aristote – que toute la modernité s’est évertuée à dénigrer et à chasser. À commencer par Thomas Hobbes (1588-1679) qui écrit de manière virulente, voire malveillante, dans le Léviathan : « Je crois qu’en matière de philosophie naturelle, on ne peut rien dire de plus absurde que ce qu’on appelle la Métaphysique d’Aristote, ni de plus opposé au gouvernement que ce qu’il dit dans ses Politiques, et rien de plus ignorant qu’une grande partie de son Éthique. »[15] Plus tard, Lord Russell sera encore plus méchant à l’endroit du maître du Lycée : « Aristote, il faut le dire, fut l’un des plus grands maux pour l’humanité. »[16] Russell condamnera également le grand commentateur d’Aristote, le docteur de l’Église catholique, saint Thomas d’Aquin (1225-1275)[17], le concepteur, soi-dit en passant, des vertus théologales.

Comme on l’a vu, en matière de moralité ou d’éthique, Russell défend le subjectivisme : les propositions morales, voire religieuses, n’ont pas la prétention de dire le vrai, mais seulement l’expression de sentiments, de goûts ou de préférences personnels dont on souhaite qu’ils soient partagés par tout le monde. Or, comme on l’a vu précédemment, le PREC, expression de la raison par excellence, reste tout de même un énoncé moral ou éthique; donc, il tombe lui aussi dans la fosse du subjectivisme. La prétention de Russell en brandissant le PREC n’est qu’un vœu pieux.

En contestant l’Église et la scolastique, les penseurs modernes ont cherché à formuler un principe éthique rationnel universel. Les plus fameux sont ceux de Bentham et Mill, de Kant aussi avec son Impératif catégorique. Depuis lors, on assiste à un litige lancinant entre les éthiques conséquentialistes et déontologiques.[18] Avec d’autres, je défends, pour ma part, dans l’essai précédemment mentionné, une éthique de la vertu remontant à Aristote.

L’éthique aristotélicienne n’est pas rationaliste. Elle s’oppose à celle de son maître, Platon. Contrairement à ce dernier, Aristote ne cherche pas à déterminer ce qui bien ou bon en soi. Son propos n’est pas théorique, mais pratique, même l’Éthique à Nicomaque ne manque pas de considérations théoriques. « Ce n’est pas pour savoir ce qu’est la vertu que nous nous livrons à un examen, mais pour devenir bons. », écrit le Stagirite.[19] « La plupart n’agissent pas ainsi et cherchent refuge dans la théorie, croyant se consacrer à la philosophie et ainsi pour pouvoir être vertueux. Ils font un peu comme ces malades qui écoutent attentivement les prescriptions de leur médecin, mais n’en font rien. », lit-on encore, où Aristote songe entre autres à son vieux maître.[20]

L’exercice éthique d’Aristote n’est pas rationaliste, mais fait plutôt appel à la raison pratique, ce qui constitue d’ailleurs en soi l’une des vertus, sans doute la plus importante à ses yeux, la phronésis – la sagacité (qu’on traduit parfois mal par « prudence »). Évidemment, Aristote ne parle pas des vertus théologales de foi, d’espérance et de charité puisque c’est Thomas d’Aquin, son grand commentateur, qui les introduisit. Toutefois, dans un passage de l’Éthique à Nicomaque, Aristote écrit à propos de la vertu de courage et de son contraire, le vice de lâcheté : «

 

Celui qui ressent une peur excessive est lâche. En effet, il redoute ce qui n’est pas redoutable, et d’une manière qui ne convient pas et il s’ensuit pour lui toutes sortes de conséquences analogues. De plus, il pèche par manque de confiance, mais comme il se montre excessif dans l’affliction, c’est là qu’apparaît surtout sa nature. Ainsi donc le lâche est en quelque sorte  réfractaire à l’espérance. Ne redoute-t-il pas tout? L’homme courageux, se comporte tout différemment, car la confiance en soi naît d’une ferme espérance.[21]

 

Confiance (foi) et espérance, deux vertus théologales, sont ici mentionnées. En somme, le courage n’est possible que s’il présuppose la foi et l’espérance. Reste la troisième, la vertu suprême, l’amour-agapè, qui n’est pas mentionnée par Aristote. Thomas d’Aquin la tire d’un passage célèbre de la première épître de saint Paul aux Corinthiens, chapitre 13 : « Quand j’aurai la foi (pistis) la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour (agapè), je ne suis rien. » C’est donc dire que toute l’éthique chrétienne repose sur cette vertu première et dernière, l’amour-agapè.

            Le philosophe américain, Harry G. Frankfurt, est revenu sur les raisons de l’amour dans un essai portant le même titre.[22] La thèse du philosophe est que l’amour n’est pas de l’ordre de la raison, ni de l’ordre de l’affectif, mais de l’ordre du volitif; bref, de la volonté. En somme, on ne peut rien vouloir sans d’abord aimer. Contrairement au rationalisme, ce n’est pas parce que c’est rationnel qu’on aime, mais on aime parce que nous avons la capacité ou la volonté d’aimer ce qui est aimable et rationnel. « Aimer quelque chose se rapporte moins à ce qu’une personne croit, ou à sa manière de sentir, qu’à une configuration de la volonté qui consiste dans une préoccupation pratique de ce qui est bon pour l’objet aimé. », écrit Frankfurt.[23] Nous aimons ce qui est bon ou bien parce que nous sommes ainsi faits. Nous aimons la vie, non pas comme telle parce que la vie est bonne et belle en soi, mais parce que nous sommes des êtres qui aimons le bien et les belles choses. Sans amour, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue. Frankfurt écrit : « Plus profondément, peut-être, c’est l’amour qui justifie la valeur pour nous de la vie elle-même. »[24]

Les êtres vivants luttent pour leur survie. Sans ce désir de vivre, il n’y aurait pas d’évolution. Ce désir de vivre, l’amour de la vie chez les humains, ne s’expliquent pas par la théorie de l’évolution de Darwin. Au contraire, la théorie darwinienne présuppose cet état de choses inscrit dans la nature des êtres. Qui donc a inscrit l’amour de vie en nous, sinon, comme dit un chant de Noël, « …l’Auteur de la nature » qui, lui, n’est qu’Amour. Il nous fit à son image et à sa ressemblance. Nous fûmes créés dans l’Amour et en vue de l’Amour.

Dans une note en bas de page, Frankfurt écrit : « C’est précisément ainsi que l’amour mène le monde. »[25] Frankfurt ne fait pas référence au Dieu des chrétiens, mais je suis convaincu que l’aveu précédent convient parfaitement au Dieu chrétien, celui de Jésus-Christ. Pour le voir, ne regardons pas là-haut, dans le ciel de la Raison. Mais, plus bas, ici et maintenant, dans le cœur, dans le ciel de la vertu d’Amour-agapè.




[1] Georges Madore, Avent et Noël 2013, Montréal, Novalis, p. 39.
[2] Voir en particulier « Confidences d’un mécréant humaniste », in Heureux sans Dieu, sous la direction de Daniel Baril et Normand Baillargeon, Montréal, VLB Éditeur, 2009, p. 77-98.
[3] Bertrand Russell, Essais sceptiques, Paris, Fondation Nobel, 1964, p. 51.
[4]Bertrand Russell, Pourquoi je ne suis pas chrétien et autres textes, Préface de Normand Baillargeon, Montréal, Lux, 2011, p. 35.
[5] Bertrand Russell, «The Existence and Nature of God», in L. Greenspan et S. Andersson, dir., Russell on Religion, Routledge, New York, 1999, p. 94. Cité dans Jacques Bouveresse, Que peut-on faire de la religion?, Agone, 2011, p. 107.
[6] Betrand Russell, « Is there a God ? »
[7] Voir Edward I. Bailey, La religion implicite. Une introduction. Liber, 2006.
[8] Les religions, Dictionnaires marabout université, Paris, Centre d’Étude et de Promotion de la Lecture, 1974, p. 181. Je souligne le mot « confiance ».
[9] Bertrand Russell, Science et religion, Gallimard, Idées NRF # 248, 1971, p. 175-177.
[10] Blaise Pascal, Pensées, # 423.
[11] Voir Harry G. Frankfurt, Les raisons de l’amour, Circé, 2006.
[12] Rudolf Otto, Le sacré. L’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel, Paris, Payot, 1968.
[13] Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, 1965.
[14] Saint Augustin, Confessions, 10, XXVII.
[15] Thomas Hobbes, Léviathan, Paris, Gallimard, 2000, livre IV, 45, p. 913.
[16] Bertrand Russell, The Scientifique Outlook, Londres, Rourtledge, 2001, p. 27. Première édition, 1931. Ma traduction.
[17] Bertrand Russell, Histoire de la philosophie occidentale, Paris, Les Belles Lettres, 2011, tome I, chapitre XIII, p. 536.
[18] Là-dessus, je renvoie en français à l’ouvrage de Jean-Cassien Billier, Introduction à l’éthique, PUF, 2010.
[19] Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre II, 1103b 25.
[20] Ibid, 1105b 71-88.
[21] Ibid., Livre III, 10, 1115b 35 – 1116a 1-4. Je souligne.
[22] Voir plus bas note 11.
[23] Frankfurt, op. cit., p. 54.
[24] Ibid., p. 51.
[25] Ibid., p. 48.

jeudi 26 décembre 2013

vendredi 20 décembre 2013