samedi 10 août 2013

FIDES QUAERENS INTELLECTUM. FOI ET PHILOSOPHIE

Je crois, donc je comprends.
Saint Augustin

On ne peut vivre sans Dieu parce qu’on ne peut vivre sans amour. Mais peut-on vivre sans philosophie? La réponse affirmative coule de source. Je suis d’avis contraire : nous ne pouvons pas échapper à la philosophie ou, pour reprendre la formule-choc de Jean-Paul Sartre, nous sommes condamnés à la philosophie. «Condamnés» au sens où nous ne sommes pas libres d’accepter ou de refuser la philosophie, tout comme nous ne sommes pas libres d’être aimé.

            Étymologiquement, la philosophie signifie aimer la sagesse. Personnellement, je crois plutôt que la philosophie est la sagesse de l’Amour. Et je prends le terme «amour» au sens où l’apôtre Paul le prend dans son fameux Hymne à l’Amour (1 Corinthiens 13) : «Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, s’il me manque l’amour – agapè dit le texte grec -, je ne suis rien.» Ce texte est puissant et fort, en même temps que sublime et beau! La philosophie ne vaut donc pas grand chose si elle n’est que l’amour de la sagesse. Pour être extraordinaire comme elle l’est, elle doit plutôt consister dans la sagesse de l’amour – sagesse de l’agapè.

            Le mot grec agapè est primordial ici. C'est ce terme qu'emploie Saint Paul. Les latins le traduisirent par caritas; ce qui donna, en français, charité. Or, la charité a une piètre réputation, car on confond trop souvent la charité avec le don fait aux pauvres et aux nécessiteux. Ce qui constitue en réalité une infime dimension de l’amour-agapè. Peut-être la meilleure traduction d’agapè reste don. Donner sans escompter, et surtout donner jusqu’à la l’extrême; à fond. Tel Jésus, qui fit «don» de sa vie pour nous, les hommes, les plus miséreux de l’univers. L’Église dit qu’Il le fit en guise de pardon pour le manque d’amour des hommes. Il faut bien entendre le mot «pardon». Il signifie donner à fond, sans escompter. Bref, le pardon, c’est la perfection ou l’excellence dans le don. Jésus est l’excellence du don. Et il nous laisse comme commandement de faire comme lui, de l’imiter, d’aimer et de pardonner.

            C’est pourquoi, dit-on encore, que Jésus est le modèle de la «vertu» de charité, ou mieux, si l’on préfère, d’amour-agapè. «Vertu», cependant, a également aujourd’hui mauvaise réputation. «Vertu» vient encore du latin «virtus», et traduit le grec arétè, lequel signifie excellence, avant de signifier «force de caractère».

Le philosophe grec Héraclite de la cité d’Éphèse (que Paul connaissait bien puisqu’il adressa une magnifique lettre aux chrétiens de ladite cité), qui vécut au VIe siècle avant Jésus-Christ notre ère, aurait dit : «Le caractère de l’homme est son démon.» Par «démon», Héraclite ne faisait nullement allusion à ce que les premiers chrétiens (qui étaient, soit dit en passant, pour la plupart, des grecs ou parlant grec), à Satan ou au diable. «Daîmon» est le mot par où les Grecs désignaient une divinité. À la différence des païens, les chrétiens croiront qu’il n’y a qu’un seul dieu, et non pas plusieurs (le «polythéisme»), alors que les autres «daîmones» ne sont pas des divinités mais des êtres spirituels mauvais : d’où l’origine chrétienne de «démon». Socrate, c’est bien connu, avait son «daîmon» qui lui indiquait parfois ce qu’il devait faire. Il serait aberrant de croire que le démon de Socrate fut un être maléfique.

Bref, pour traduire convenablement le mot d’Héraclite, «Le caractère de l’homme est son démon», il faudrait dire à peu près ceci : «L’excellence de l’homme est ce qui est divin en lui.» «Excellence», ici, je le rappelle, traduit le latin «vertu». En somme, Héraclite soutenait que la vertu est de nature divine. Rien de maléfique là-dedans, par conséquent.

Chez les Grecs, l’excellence c’est d’abord, évidemment, l’excellence manifestée dans les sports : le champion olympique est admirable d’excellence. Dans la vie de tous les jours, l’excellence c’est pour un Grec l’exercice régulier et patient de bonnes habitudes : le courage, la sagesse, la justice, la tempérance et la piété. Ce qu’on désignera plus tard comme étant les vertus «cardinales». Enfin, je signale que l’exercice régulier de bonnes habitudes (habitus en latin) se disait en grec èthos : habitudes, mœurs, coutumes. D’où notre mot «éthique».

C’est du moins ce que reprend à son compte le philosophe grec Aristote (384-322 avant Jésus-Christ), qui vécut lui environ deux siècles après Héraclite. Dans ses livres portant sur l’éthique, Aristote ne parle que des vertus – des excellences. Contrairement à son maître Platon (427-347 avant Jésus-Christ), l’éthique ne porte pas tant sur ce qui est bien en soi, mais sur l’apprentissage de bonnes habitudes. L’éthique est donc une discipline essentiellement pratique. Nous convenons qu’il existe de belles actions, des conduites admirables, louables et désirables. Le problème «éthique», pour Aristote, n’est pas là. Il consiste à devenir bons; mieux, d’excellences personnes. L’éthique, discipline philosophique, répond à cela. Et, en cette matière, inutile de théoriser en vain comme le fit son maître, Platon. Aristote se moque un peu de lui en écrivant : «Ce n’est pas en effet pour savoir ce qu’est la vertu (arétè = l’excellence) que nous nous livrons à un examen éthique, mais pour devenir bons. Mais voilà! La plupart n’agissent pas ainsi et cherchent refuge dans la théorie, croyant se consacrer à la philosophie et ainsi pouvoir être vertueux. Ils font un peu comme ces malades qui écoutent attentivement les prescriptions de leur médecin, mais ne font rien.» (Éthique à Nicomaque, Livre II)

            Le grand penseur médiéval, le penseur de l’Église catholique, Thomas d’Aquin (1225-1275), qui fut un commentateur génial d’Aristote, ajouta aux vertus dites «cardinales» (le courage, la justice, la sagesse, la tempérance et la piété), trois autres vertus (ou «excellences») qualifiées de «théologales» : la foi, l’espérance et la charité.

            On a vu précédemment ce qu’il en est de la vertu de charité, c’est l’amour-agapè-don. Thomas d’Aquin n’hésite pas, suivant en cela Saint Paul, à placer l’amour-agapè-don au sommet des vertus, théologales tout autant que cardinales. Rappelons le mot de Saint Paul : si je n’ai pas l’amour-agapè-don, je n’ai rien; quand bien même j’aurais la foi [- première vertu théologale -] la plus totale, si je n’ai pas agapè, je n’ai rien! L’excellence de l’amour-agapè-don est donc d’une nature divine. Elle vient de Dieu. C’est une grâce. D’où le qualificatif «théologale» : l’amour-agapè-don vient de Dieu. D’où pourrait-elle donc provenir sinon de la source de l’Amour elle-même, Dieu?

            Le problème avec les vertus, cardinales autant que théologales, vient de ce qu’elles sont éminemment pratiques, comme le soutenait Aristote. J’aurais beau savoir ce que la Loi, ou les règles prescrivent; par exemple, comme chrétien, qu’il faille aimer Dieu de tout son cœur et mon prochain comme moi-même, encore faut-il savoir comment aimer et aussi savoir qui est mon prochain. Les Évangiles, celui de Luc en particulier (chapitre 10 25), font état de la difficulté. Un maître de la loi juive demande à Jésus : qui est mon prochain?, et Jésus de lui raconter la parabole du bon Samaritain. Cela dit, Jésus lui demande ensuite: «Lequel de ces trois hommes te semble avoir été le «prochain» de l’homme attaqué par les brigands?» Et le maître de la loi de lui répondre : «Celui qui a fait preuve de compassion envers lui.» Jésus dit alors : «Va et, toi aussi, fais de même.» Imaginons un moment un maître de la loi franchement obtus qui aurait insisté en demandant : «Seigneur, qu’entends-tu au juste par ‘fais de même’?» Je n'ose imaginer la réponse de Jésus... Nous sommes souvent placés devant des situations de vie si complexe que nous ne savons trop comment agir de la bonne façon – de l’excellente manière -, la vertu d’amour-agapè-don nous faisant alors défaut. Notre seul recours n’est alors que la prière. Nous demandons dans notre prière ce qu’Aristote, le «païen», exprimait si justement : «…faire, quand on doit le faire, pour les motifs, envers les personnes, dans le but et la façon qu’on doit le faire, constitue un milieu et une excellence; ce qui précisément relève de la vertu.»[1] Il n’est pas étonnant qu’en lisant cela, Thomas d’Aquin ait pratiquement tout repris d’Aristote pour le reporter aux vertus théologales. Ces vertus – ou excellences – sont en effet si élevées, divines en réalité, qu’il faut effectivement demander l’aide à l’Esprit Saint, l’Esprit de Jésus le Ressuscité, pour y voir clair et savoir agir de la manière la plus excellente qui soit. Jésus, en cela comme en tout, demeure notre modèle inégalé.

            Le savoir «éthique» est donc éminemment pratique. Voilà l’éthique des vertus qui remonte à Aristote et que Thomas d'Aquin reprend en la christianisant. Aristote soutenait par ailleurs que toute vertu – ou excellence – constitue un juste milieu en deux vices opposées. Par exemple, le courage représente le juste milieu entre la lâcheté et la témérité. Pour être vertueux, il faut viser en tout le point d’équilibre entre le trop et le pas assez, l’excès et le défaut (ou l'insuffisant). La personne vertueuse, courageuse en particulier, a juste assez de courage; pas trop, cependant, puisqu’alors elle tomberait dans la témérité. Elle a toutefois plus de courage que le lâche qui n’en a pas assez. Par ailleurs, la personne courageuse, disposant d’une vertu cardinale, fait preuve également de foi et d’espérance, donc de vertus théologales. Le lâche désespère; le téméraire est trop optimiste. Par ailleurs, celui qui possède l’excellence de la foi (vertu théologale) sait éviter autant l’incrédulité que la crédulité, deux vices opposés. Celui qui a la foi espère. Il a l’espérance. Celui ou celle qui possède la vertu théologale la plus haute, l’amour-agapè-don, «pardonne tout, croit tout, espère tout, endure tout», comme dit Saint Paul. En lui, sont toutes les autres vertus.

            C’est en réfléchissant sur les Évangiles ainsi que sur la philosophie de l’éthique d’Aristote que Thomas d’Aquin a pu élaborer sa théologie qui constitue encore aujourd’hui la doctrine de l’Église.

            Alors, reposons la question de départ : peut-on vivre sans philosophie? Je rappelle ma position : non, on ne peut vivre sans philosophie. Car vivre sans comprendre ce qu’on fait ou ce à quoi on croit, ce n’est pas bien vivre, c’est-à-dire de la manière la plus épanouit qui soit. Nous ne voulons pas seulement vivre, mais bien vivre. Et pour savoir comment bien vivre, nous n’avons pas le choix, il nous faut philosopher! Même ceux et celles qui refusent de philosopher, philosophent tout de même malgré eux, car ils prétendent ainsi savoir ce que c’est que bien vivre…, même s’ils se trompent.

            Certains me retourneront le jugement sévère que porte Saint Paul contre la philosophie dans sa Lettre aux Colossiens (2 8) : «Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie qui se fonde sur les traditions humaines, sur les forces qui régissent l’univers, et non sur le Christ.» Il faut savoir qu’à l’époque où l’apôtre Paul s’adresse aux Grecs de la cité de Colosse, l’épicurisme et le stoïcisme dominent tout l’Occident, c’est-à-dire l’Empire romain. Il serait aberrant de penser que l’apôtre condamne la philosophie pour toutes les époques, toutes les cultures, selon une lecture littérale inintelligente. La philosophie de Platon est partout présente chez Saint Augustin (354-430 après Jésus-Christ). Celle d’Aristote imprègne la théologie de Thomas d’Aquin, «le docteur angélique», qui deviendra par la suite le Docteur commun de l’Église. Certes, deux ans après sa mort, en France ainsi qu’à Oxford, une partie de la pensée thomiste fut attaquée et condamnée. L’Église de Rome réhabilita pleinement le savant théologien dominicain, frère prêcheur. On dit qu’au concile de Trente, qui se tint entre les années 1545 et 1563, la Somme théologique fut placée à côté de la Bible. Le pape Jean XXII, clôturant le procès de canonisation de saint Thomas d’Aquin le 18 juillet 1323, a dit : «Tous les articles qu’il a écrits sont des miracles.»[2]

Par ailleurs, l’Église a toujours désapprouvé la foi seule, sans l’aide de la raison, de la philosophie en particulier. L’Église ne prêche pas le fidéisme puéril, celui de la foi du charbonnier. Jean Paul II dans la lettre encyclique Foi et Raison a répété ce que ses prédécesseurs, en particulier le pape Léon XIII, ont dit des rapports entre la foi et la philosophie :

…Thomas reconnaît que la nature, objet propre de la philosophie, peut contribuer à la compréhension de la révélation divine. La foi ne craint donc pas la raison, mais elle la recherche et elle s’y fie. De même que la grâce suppose la nature et la porte à son accomplissement, ainsi la foi suppose et perfectionne la raison.[3]


La tradition de l’Église touchant les rapports entre la philosophie et la théologie repose sur la formule latine due à Saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109): Fides quaerens intellectum, la foi en quête d’intelligence.

Il n’est pas inutile de rappeler que dans la perspective aristotélicienne qu’adopte le «bœuf muet» (sobriquet attribué au frère Thomas d’Aquin en raison de sa taille corpulente et de son silence), la raison n’est pas une activité désincarnée surplombant le monde, mais surtout une vertu pratique d’hommes en quête de vérité.

Nombreux, toutefois, sont les philosophes qui ont suivi l’avis de Bertrand Russell (1872-1970) concernant Thomas d’Aquin, à savoir qu’il n’est pas du tout un philosophe et qu'il ne doit pas être pas être considéré comme un philosophe en bonne et du forme de la tradition occidentale .[4] À en croire Lord Russell, tout serait fixé d’avance chez Thomas d’Aquin, la foi chrétienne du dominicain étant garante de la vérité. Mais le propos de l’Aquinate n’a jamais consisté à «prouver» les vérités de la foi, mais à montrer qu’elles sont intelligibles eu égard à la raison. Ce qui motive, en fait, le jugement sévère et péremptoire de Russell c’est que Thomas d’Aquin en appel en philosophie à Aristote lequel, aux yeux de Russell, passe «pour la cause de tous les grands maux de la race humaine».[5] Russell n’a, en effet, pas de mots assez forts pour dénigrer Aristote.

Russell, bon athée, pourfendeur des croyants, s’est attaqué à plusieurs reprises aux fameuses «preuves» de l’existence de Dieu.[6] Dans un article non-publié intitulé «Is There a God?» (1952), Russell compare la croyance religieuse à une croyance superstitieuse telle celle voulant qu’une théière tourne en orbite dans la galaxie... Le problème avec cette comparaison grotesque c’est que la foi chrétienne n’est pas une simple croyance et qui plus est, elle n’est pas  une superstition. Bien avant Russell, Voltaire avait déclaré : «La superstition (religieuse) enflamme le monde; la philosophie (la raison) l’éteint.». Or, le coupable ce n’est pas la croyance religieuse, elle-même, mais la peur qui est à la source de tous les fanatismes. La foi chrétienne, comme on l’a vu précédemment, enseigne que croire c’est d’abord une vertu et, d’autre part, que cette vertu est celle de l’amour-agapè-don.

Notre époque se plaît à poser toutes les croyances religieuses sur un même pied  L’éducation à la foi catholique au Québec (dont le fameux cours Éthique et culture religieuse) est devenue une étude des diverses croyances religieuses, dont celles, entre autres, des catholiques. Ce n’est plus une éducation à la foi (catholique), c’est-à-dire à la vertu théologale de la foi, de l’espérance et de la charité, mais à un enseignement moral relativiste. En somme, le cours Éthique et culture religieuse enseigne la croyance relativiste. Mais, c'est là, une autre affaire.

Le terme «croyance», appliquée à la foi chrétienne, est inapproprié car il est réducteur. D’abord, le chrétien est un «témoin». Ce n’est pas un quelconque «croyant». Celui ou celle qui croit à la théière de Russell est tout sauf un «témoin» de la foi. Dans la foi, en effet, il y a un engagement, une réponse à une promesse d’amour. «Il y a de l’amour dans l’air!», comme dit la chanson connue. Avoir la foi, c’est croire en l’amour, s’engager envers l’amour conçu comme don gratuit. La foi, c’est donc croire-en. Le témoin de foi qui déclare dans le Credo «Je crois en Dieu», déclare qu’il compte sur l’amour, sur le rôle fondamental, salvifique, transformateur, rédempteur de l’amour dans l’existence humaine. Cela n’a rien d’une superstition, mais tout d’un appel à l’engagement. Lorsque Jean Paul II lança son fameux «N’ayez pas peur!», il lança le mot du Jésus dans la barque. L’homme de foi de Rome disait, en somme, Faites donc confiance! Il n’y a là aucun appel à la superstition.

Saint Paul avait raison : il faut bien se méfier des philosophes. Pas de tous, cependant. Car il s’en trouve que l’Esprit saint chéri tout particulièrement. Ainsi, Thomas d’Aquin, entre autres, qui puisa chez Aristote des trésors inouïs, insoupçonnés. Mais le théologien frère prêcheur savait comment soutirer les bonnes grâces de l’Esprit saint. Son truc : il priait. Il nous a laissé des prières, dont celle-ci qu’il récitait avant de se mettre à philosopher :

Accorde-moi, Dieu miséricordieux,

de désirer avec ardeur ce que tu approuves,

de le chercher avec prudence,

de le reconnaître avec vérité,

de l’accomplir avec perfection,

à la louange et à la gloire de ton nom.

 

Mets de l’ordre en ma vie;

et donne moi de connaître

ce que tu veux que je fasse,

donne-moi de l’accomplir comme il faut

et comme il est utile à mon salut.

 

Accorde-moi, Seigneur mon Dieu,

une intelligence qui te connaisse,

un empressement qui te cherche,

une sagesse qui te trouve,

une vie qui te plaise,

une persévérance qui t’attende avec confiance,

et une confiance qui te possède à la fin.[7]

 

Non seulement le chrétien ne saurait se passer de philosophie, être chrétien c’est aussi être philosophe, comme le dit excellemment le philosophe oxfordien Brian Leftow : «Je suis philosophe parce que je suis chrétien.»[8] Évidemment, pour les disciples de Russell, la dénomination «philosophe chrétien» constitue une sorte d’oxymore, une odieuse contradiction dans les termes. Admettre l’existence de Dieu pour un philosophe, c’est déjà trop concéder. On peut toutefois  conseiller aux disciples de Russell de prier Dieu, car s’Il existe - comme nous le croyons, nous chrétiens -, le philosophe athée recevra sûrement réponse.

Avec le secours de la prière, le chrétien, comme d’ailleurs tout homme et toute femme, désire mieux se comprendre et comprendre Celui qui l’a créé. Or, le Dieu-créateur est bon. Il est la source de tout bien, étant en lui-même le Bien. Voilà bien des affirmations lourdes de sens que tout chrétien doit chercher à comprendre. Car, d’abord, il se demandera : qu’est-ce que le bien? Ensuite : d’où vient le mal? Si Dieu est le créateur de toutes choses, serait-il donc le créateur du mal? Vastes interrogations! Ce ne sont là que quelques exemples qui taraudent l’esprit de tout homme et de toute femme, chrétien comme non-chrétien. Évidemment, la tradition de l’Église est là pour les y aider à voir plus clair. Par exemple, elle dira, par le biais de Saint Augustin, que le mal n’a pas d’existence réelle, qu’il n’est que privation du bien (privatio boni). En d’autres termes, le mal n’est qu’une dégradation du bien. Mais, alors, demandera-t-on, pourquoi la création comporte-t-elle ainsi une dégradation du bien? Pourquoi le bien n’est-il pas éternellement identique à lui-même. Dieu aurait-il voulu qu’il y ait du mal, même s’il n’en est pas l’auteur? En somme, pourquoi les choses sont-elles ainsi et pas autrement?[9] Voilà sans doute la question philosophique par excellence.

Dans une lettre hallucinante de lucidité, Lettre au général X, écrite un an avant sa mort, Antoine de Saint-Exupéry écrit : «Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.»[10] Saint-Ex précise que cette soif en question est celle de spiritualité. «L’homme n’a plus de sens.», écrit-il encore. «Il faut absolument parler aux hommes.» L’urgence que ressentait si profondément l’auteur du Petit Prince est celle de la religion que l’homme moderne a fait disparaître – et souvent, avouons-le, pour de bonnes raisons.

On lit encore dans la même lettre : «Il n’y qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme.» Je crois qu’ici il faut comprendre que la science moderne, qui est devenue notre «religion», notre idéal de vie, est profondément insatisfaisante et que seule la philosophie spirituelle et la religion peuvent remédier à ce vide horrible. Il faut bien admettre que la philosophie moderne est devenue matérialiste. J’en appellerai encore une fois à son apôtre, Bertrand Russell qui, dans un texte datant de 1903, «Profession de foi d’un homme libre», décrit le désenchantement spirituel résultant des «découvertes» de la science moderne où tout sens, toute finalité, a été évacué du monde.

Que l’Homme soit le produit de causes qui ne prévoyaient nullement la fin qu’elles accomplissaient; que son origine, son développement, ses espoirs et ses peurs, ses amours et ses croyances, ne soient rien d’autre que le résultat de collisions accidentelles d’atomes; qu’aucun feu, aucun héroïsme, aucune intensité de pensée et de sentiment ne peuvent préserver une vie individuelle de la tombe; que tous les travaux des âges, toute la dévotion, toute l’inspiration, tout l’éclat de midi du génie humain soient destinés à disparaître dans la vaste mort du système solaire, et que le temple entier de la réalisation de l’Homme doive inévitablement disparaître sous les décombres d’un univers en ruines (toutes ces choses, si elles n’échappent pas à la discussion, sont néanmoins si proches de la certitude qu’aucune philosophie qui les rejette ne peut espérer tenir debout). Ce n’est que sur l’échafaudage de ces vérités, sur le fondement ferme du désespoir inébranlable, que l’habitation de l’âme peut désormais être bâtie en toute sécurité.[11]
 

Devant le vide béant laissé par la science, «…que peut-on, que faut-il dire aux hommes?», demande angoissé Antoine de Saint-Exupéry.[12] Russell, en accord avec les existentialistes, pense qu’il faille accepter et assumer les choses telles qu’elles sont, sans recourir à l’illusion d’un autre monde – le Royaume des cieux chrétien. Ne serait-ce pas là notre liberté d’assumer notre existence dans ce monde réputé absurde? C’est ce que soutiendront avec force Albert Camus (1913-1960) et Jean-Paul Sartre (1905-1980). Pour Camus, la seule question philosophique devient, non plus : pourquoi les choses sont telles sont plutôt qu’autrement, mais désormais: pourquoi pas le suicide?[13] L’auteur de Terre des hommes a donc bien raison d’écrire : «…j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.»[14]

De son côté, l’écrivain britannique, Clive Staples Lewis (1898-1963), auteur du Monde de Narnia, a identifié le poison qui ronge le monde moderne devant lequel Saint-Ex s’indigne. Ce poison, c’est le subjectivisme.[15] Qu’est-ce que le subjectivisme? C’est la doctrine morale voulant que les valeurs, le sens ainsi que la finalité du monde, ne réside à l’extérieur de la conscience de l’homme, mais à l’intérieure de lui, plus précisément dans ses sentiments ou émotions. Russell, encore une fois, est très explicite sur ce point fondamental. Qu’on me pardonne de citer tout au long ce passage de Science et religion  écrit en 1935.

Quand un homme dit : « Ceci est bon en soi », il paraît affirmer un fait, tout comme s’il disait : « Ceci est carré » ou « Ceci est sucré ». Je pense que c’est là une erreur. Je pense qu’il veut dire en réalité : « Je souhaite que tout le monde désire ceci », ou plutôt:« Puisse tout le monde désirer ceci ». Si l’on interprète ses paroles comme une affirmation, il s’agit seulement de l’affirmation de son désir personnel; par contre, si on les interprète d’une façon plus générale, elles n’affirment rien, mais ne font qu’exprimer un désir. Le désir lui-même est personnel, mais son objet est universel. C’est, à mon avis, ce singulier enchevêtrement du particulier et de l’universel qui a causé une telle confusion en matière de morale.

La question deviendra peut-être plus claire si nous opposons une sentence morale à une phrase qui affirme un fait. Si je dis : « Tous les Chinois sont bouddhistes », on peut me confondre en exhibant un Chinois chrétien ou musulman. Si je dis : « Je crois que tous les Chinois sont bouddhistes», on ne peut pas me confondre par des preuves venues de Chine, mais seulement par la preuve que je ne crois pas ce que je dis: car ce que j’affirme ne concerne que mon propre état d’esprit. Si maintenant un philosophe dit : « La beauté est un bien », je peux interpréter sa phrase comme signifiant : « Puisse tout le monde aimer ce qui est beau » (ce qui correspond à « Tous les Chinois sont bouddhistes »), ou « Je souhaite que tout le monde aime ce qui est beau » (ce qui correspond à « Je crois que tous les Chinois sont bouddhistes »). La première phrase [« Puisse tout le monde aimer ce qui est beau »] n’affirme rien, mais exprime un souhait; étant donné qu’elle n’affirme rien, il est logiquement impossible qu’il existe des preuves pour ou contre, ou qu’elle soit vraie ou fausse. La deuxième phrase [« Je souhaite que tout le monde aime ce qui est beau »], au lieu d’être simplement optative, affirme un fait, mais, ce fait concerne l’état d’esprit du philosophe, et on ne peut réfuter cette affirmation qu’en démontrant qu’il n’éprouve pas le désir qu’il prétend éprouver. Cette deuxième phrase n’est pas du ressort de la morale, mais de la psychologie ou de la biographie. La première phrase, qui est bien du ressort de la morale, exprime le désir de quelque chose, mais n’affirme rien.

Si l’analyse ci-dessus est correcte, la morale ne contient aucune affirmation, vraie ou fausse, mais se compose de désirs d’un certain genre, à savoir de ceux qui ont trait aux désirs de l’humanité en général - et des dieux, des anges et des démons, s’ils existent. La science peut examiner les causes des désirs, et les moyens de les réaliser, mais elle ne peut contenir aucune sentence morale proprement dite, parce qu’elle s’occupe de ce qui est vrai ou faux.

La théorie que je viens de présenter est une des formes de la doctrine dite de la “subjectivité” des valeurs. Cette doctrine consiste à soutenir que, si deux personnes sont en désaccord sur une question de valeur, ce désaccord ne porte sur aucune espèce de vérité, mais n’est qu’une différence de goûts. Si une personne dit: « J’aime les huîtres » et une autre « Moi, je ne les aime pas », nous reconnaissons qu’il n’y a pas matière à discussion. La théorie en question soutient que tous les désaccords sur des questions de valeurs sont de cette sorte, bien que nous ne le pensions naturellement pas quand il s’agit de questions qui nous paraissent plus importantes que les huîtres. Le principal motif d’adopter ce point de vue est l’impossibilité complète de trouver des arguments prouvant que telle ou telle chose a une valeur intrinsèque. Si nous étions tous d’accord, nous pourrions dire que nous connaissons les valeurs par intuition. Nous ne pouvons pas démontrer à un daltonien que l’herbe est verte et non rouge. Mais il existe divers moyens de lui démontrer qu’il lui manque une faculté de discernement que la plupart des gens possèdent, tandis que, dans le cas des valeurs, il n’existe aucun moyen de ce genre, et les désaccords sont beaucoup plus fréquents que dans le cas des couleurs. Étant donné qu’on ne peut même pas imaginer un moyen de régler un différend sur une question de valeur, nous sommes forcés de conclure qu’il s’agit d’une affaire de goût, et non de vérité objective.[16]

Un chrétien, soutient C.S. Lewis, n’adhère pas au subjectivisme moral. Il est plutôt partisan de l’objectivisme moral, c’est-à-dire que les valeurs, le sens et la finalité des choses existent objectivement dans la réalité ou le monde extérieur existant en dehors de notre conscience. Un chrétien est l’adepte de ce que les philosophes appellent le «réalisme». En philosophie, le réalisme signifie simplement que ce qui existe, existe et ce, indépendamment de notre pensée. Le contraire du réalisme, c’est l’idéalisme voulant que le monde réel se réduise à des idées. Le subjectivisme est une forme appauvrie d’idéalisme.

Le réalisme remontant à Aristote - toujours lui - pose de l’antériorité de l’être sur la pensée. Comme l’écrit Thomas d’Aquin : «Intellectus autem per prius apprehendit ipsum ens, et secundario apprendit se intelligere ens» (« La pensée appréhende d’abord l’être lui-même, et ensuite elle s’appréhende en train d’appréhender l’être. »)[17] Le philosophe français, René Descartes (1596-1650), au début de l’époque moderne, inversa le principe réaliste : la pensée précède l’être. Du moins, c’est ce que Descartes déduit de son fameux cogito : Je pense, donc je suis. En somme, l’être est du fait que je pense. La philosophie idéaliste de Descartes constitue donc la source vive où s’abreuve le subjectivisme qui domine actuellement la philosophie.

Malgré tout, malgré le subjectivisme contemporain qui nous ronge, l’amour reste, l’amour nous inspire, nous aspire. «Aujourd’hui, bien sûr, continue d’écrire Saint-Ex, toujours indigné, des gens se suicident. Mais la souffrance de ceux-là est de l’ordre d’une rage de dents. Intolérable. Ça n’a point à faire avec l’amour.»[18] L’amour, toujours l’amour! Au moins, c’est ce qu’il nous reste de meilleur. Le sublime! Le sacré! Voilà pourquoi on aura toujours besoin et envie de philosopher, c’est-à-dire d’apprendre de la sagesse de l’Amour.




[1] Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre II, 1106b 20.
[2] Cité dans Thomas d’Aquin par Joseph Rassam, Paris, Presses Universitaires de Frances, collection philosophes, 1969, p. 7.
[3] Jean Paul II, Foi et raison, Montréal, Fides, 1998, p. 69.
[4] Voir Bertrand Russell, Histoire de la philosophie occidentale, Paris, Les Belles Lettres, 2011, p. 536.
[5] Bertrand Russell, The Scientific Outlook, Londres, Routledge, 1931, p. 27.
[6] En particulier dans Pourquoi je ne suis pas chrétien (1957).
[7] Jean-Pierre Dubois-Dumée, Écoute Seigneur ma prière. Livre de prières. Desclée de Brouver, 1988, p. 220.
[8] Brian Leftow, «From Jerusalem to Athens», in Thomas V. Morris, God and Philosophers. The Reconciliation of Faith and Reason, Oxford, Oxford University Press, 1994, p. 189. Brian Leftow, né en 1956, enseigne la philosophie chrétienne à l’Université d’Oxford. Il a écrit des essais entre autres sur Saint Thomas d’Aquin et Saint Anselme.
[9] Cette interrogation fut celle du philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) dans ses Principes de la Nature et de la Grâce fondés en raison (1714). «…pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien ?... suppposé que des choses doivent exister, il faut qu’on puisse rendre raison, pourquoi elles doivent exister ainsi, et non autrement.»
[10] Antoine de Saint-Exupéry, Un sens à la vie, Paris, Gallimard, 1956, p. 225.
[11] Bertrand Russell, «Profession de foi d’un homme libre», in Mysticisme et logique, Paris, Vrin, 2007, p. 66. L’article de Russell est paru originellement en décembre 1903; l’ouvrage de Russell où il fut reproduit date de 1917.
[12] Un sens à la vie, p. 231.
[13] Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe. Essai sur l’absurde (1942).
[14] Un sens à la vie, p. 230.
[15] C.S. Lewis, «The Poison of Subjectivism», in Christian Reflections.
[16] Bertrand Russell, Science et religion, Gallimard, Idées NRF # 248, 1971, p. 175-177.
[17] Thomas d’Aquin, Somme théologique, 1a, q. 16, 4, ad 2um.
[18] Un sens à la vie, p. 230.

mercredi 31 juillet 2013

19-2, CAMUS ET AYN RAND

Je ne suis pas téléphile. Parfois, j’avoue me laisser accrocher par certaines émissions de télé. Ce fut le cas l’an dernier par la série 19-2 à Radio-Canada. Je n’avais pas écouté la «première saison», comme on dit. L’été dernier (2012), pour me reposer d’un long printemps particulièrement agité, je me suis laissé tenter par quelques épisodes en reprise de la série 19-2. Ça m’a emballé et donné le goût de revoir la première série au complet, alors je me suis procuré le coffret de la première saison. Comme je n’écoutais les épisodes qu’au compte-goutte, à temps perdu, la deuxième saison a débuté de manière fracassante, retentissante, alors que j’étais encore à achever la première suite. Le premier épisode de la deuxième saison, qui fit beaucoup jaser, s’ouvrait avec celle de la tuerie dans une école. Les amateurs d’hémoglobine furent au rendez-vous. J’ai persisté dans l’écoute des deux séries en parallèle mais j’ai cessé, franchement incapable de poursuivre. Je ne suis pas en effet un adepte de la philosophie de l’absurde. Je voudrais ici m’en expliquer.
La série 19-2 nous engage en effet à la philosophie de l’absurde d’Albert Camus, en particulier dans le Mythe de Sisyphe (paru en 1942). Le sous-titre du fameux essai de l’écrivain, journaliste d’origine algérienne, mort en 1960 à l’âge de 47 ans, est : Essai sur l’absurde. La première phrase de l’essai donne le ton : «Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide.» Camus réduit la philosophie au suicide : «Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.», écrit-il encore en seconde phrase.
Or, quand je regarde 19-2, en particulier la vie de Nicolaï Berrof (Réal Bossé), ainsi que celle de Benoît Chartier (Claude Legault), qui font équipe comme patrouilleurs de la Police métropolitaine de la ville de Montréal, l’interrogation philosophique de Camus me prend à la gorge: pourquoi pas le suicide? Puisque tout est foncièrement absurde, pourquoi pas?, en effet. Pour quelle raison continuer à exister comme le font Berrof et Chartier alors que leur existence ne rime qu’à l’absurde? La plus misérable existence n’est-elle pas celle de Berrof, dont la mère lui dévoile sans ménagement, devant ses amis, qu’elle ne l’a jamais aimé; qu’il n’habite plus avec sa conjointe, la Sergente-détective Isabelle Latendresse (Julie Perreault) qui, pourtant, travaille, comme lui, au même poste de police, et dont leur unique fils, Théo (Robert Naylor), consomme et tombe dans la délinquance; qui plus est, son commandant en chef, Marcel Gendron (Julien Petitclerc), ne le porte pas du tout dans son cœur en plus de convoiter son épouse; à cela, il faut ajouter le sort misérable de son ex-confrère, Jean-Pierre Harvey (Vincent Gratton), ayant perdu l’usage d’un œil et une partie de ses capacités cérébrales lors d’une intervention armée mal engagée. Berrof ne devrait-il pas s’enlever la vie devant tant de calamités qui pèsent sur lui telle une chape de plomb? On ne voit pas comment une personne normale puisse assumer tant d’adversités et continuer à poursuivre son existence ainsi que son travail de patrouilleurs qui n’est pas, pour dire le moins, de tout repos.
Ce Berrof n’est-il pas l’illustration parfaite de ce pauvre héros mythologique, Sisyphe, dont les mythographes ne s’entendent sur le motif de sa condamnation exemplaire par Zeus, le roi des dieux? Sisyphe fut condamné dans l’Hadès à rouler une pierre énorme jusqu’au sommet d’une montagne qui redescendait vers le bas une fois parvenu à son but; l’infortuné était alors contraint de recommencer éternellement son travail. Lorsqu’on pense à Berrof - ainsi qu’à son collègue Chartier qui, lui aussi, ne fut pas épargné, loin de là, par le malheur -, on ne peut songer qu’à Sisyphe tant leur «existence» est semblable, c’est-à-dire misérable. «Absurde», aurait dit Camus. Toute existence, en effet, est absurde, - du moins selon Camus. Pourquoi alors vivre se demande le philosophe? S’il n’y aucune bonne raison d’exister, alors il convient de s’enlever la vie. N’est-ce pas une bonne raison de se suicider puisque le monde est irrationnel, absurde?
Mais ce n’est pas là la conclusion que tira Camus. Du moins, l’auteur du Mythe de Sisyphe ne s’est pas suicidé puisqu’il est mort d’un absurde accident d’automobile. Je soutiens que le réalisateur Podz et son équipe de scénaristes nous livrent précisément ce message dans la série 19-2: l’existence est absurde. D’où la question philosophique par excellence : pourquoi pas le suicide?
Alors, pourquoi Camus ne s’est-il pas suicidé? La réponse de Camus devrait être aussi celle de Podz et de ses scénaristes qui explique pourquoi Berrof et Chartier continuent malgré tout à vivre. En gros, la réponse de Camus est celle-ci : accepter le suicide, c’est accepter l’absurde; choisir de vivre, c’est accepter d’être libre et autonome dans un univers absurde. En somme, la réponse de Camus constitue, non pas une renonciation, mais un vibrant appel à la liberté. «Il faut imaginer Sisyphe heureux.», c’est sur cet impératif que se clôt le Mythe de Sisyphe. Choisir de rester dans ce monde, donc exercer sa liberté, même si celui-ci est privé d’espoir soumis qu’il est à l’absurde, constitue, selon Camus, le geste de suprême liberté. Jean-Paul Sartre dira de son côté que la liberté est notre seule «essence» car nous sommes «condamnés à la liberté.», selon une formule restée célèbre. Sartre parle de la sorte de la liberté dans L’existentialisme et un humanisme. Qu’on le veuille ou non, la liberté reste, en son fond, paradoxale. Elle est en effet paradoxale puisque nous n’avons ni voulue, ni décidée d’être libre, mais qui, par ailleurs, nous contraint à choisir.
C’est donc au nom de la liberté que Camus rejette le suicide. Je soutiens qu’il en va de même pour les auteurs de 19-2. La seule raison pourquoi il vaille la peine de rester en vie et de poursuivre, malgré l’absurdité de l’existence, c’est que nous sommes des hommes et des femmes libres, libres de ne pas se soumettre à l’implacable force de l’absurdité de l’existence.
Le «théâtre de l’absurde» - celui d’Eugène Ionesco, de Samuel Beckett, d’Arthur Adamov, de Jean Genet, voire d’Harold Pinter - a précédé 19-2. Le théâtre de l’absurde consiste à montrer l’absurdité de l’existence pour que, par un effet de catharsis (de «purgation», le mot est d’Aristote), le spectateur et le public soit amené à réagir, c’est-à-dire à explorer d’autres formes d’existences plus authentiques, moins absurdes.
Alors, pourquoi donc aie-je cessé brutalement de visionner 19-2? La réponse de Camus fasse à son interrogation philosophique n’est-elle pas suffisante en elle-même? Ne comporte-t-elle pas, sinon un espoir, du moins une issue hors de l’absurdité de l’existence qui permet de reprendre son souffle? En somme, 19-2 n’est-il pas un hymne à la liberté et à l’humanisme? N’est-ce pas là ce que témoignent Berrof et Chartier en continuant d’assumer leur sale boulot malgré leur existence plus que misérable?
19-2 ne véhicule pas seulement un message moral touchant l’absurdité de l’existence. Il véhicule également un message politique. Les agents de la paix, sont au service de l’État. Ils constituent, dans une démocratie, le bras armé du pouvoir exécutif. De ce fait, ils représentent un mal nécessaire, bien qu’ils soient mal aimés. La question que ne se posait pas Camus, mais que nous pouvons, nous, nous poser, est la suivante : si l’existence est absurde, la politique le serait-elle aussi? Bien que la série tente de redorer le blason à une profession qui a en bien besoin, ce que montre toutefois 19-2, c’est que le pouvoir exécutif que constitue la police est lui-même rongé par l’absurde de l’intérieur. Ce que révélait de son côté le film Omertà de Luc Dionne (2012). Le «mal» ne vient pas tant des criminels que de la haute direction de la police. Dans la deuxième saison de 19-2, la «taupe» infiltrée, se révèle finalement être nul autre que le sergent Julien Houle (Sylvain Marcel), le plus «sain» apparemment de toute la gang…
Dans la pièce célèbre de Sartre, Huis clos, il y a cette phrase célèbre : «L’enfer, c’est les Autres». Le plus détestable, c’est en effet le jugement d’autrui. À cet égard, Chartier écope à souhait : lui, le «chevreuil», ce transfuge de la Sureté du Québec qui fuit les démons de sa campagne natale pour refaire sa vie dans la grande ville. Dans l’univers de l’existentialisme camusien ou sartrien, il est clair que la perception subjective de soi-même et des autres est centrale, voire capitale. En fait, il n’y a que cela. Si la liberté existe, c’est encore une donnée subjective, jamais objective, du monde, que chacun doit reconnaître par et pour lui-même. Car rien n’est donné objectivement dans l’univers camusien ou sartrien.
C’est précisément sur ce point où je décroche de 19-2, de Camus et de leur envolée pour le merveilleux monde de l’absurde. Il me rappelle trop ce philosophe britannique, d’origine écossaise, David Hume (1711-1776) qui, à l’âge de 26 ans seulement, écrivait dans un immense traité (Traité de la nature humaine), ce qui suit : «La raison est, et elle ne peut qu’être, l’esclave des passions; elle ne peut prétendre à d’autre rôle qu’à les servir et à leur obéir. (…) Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt.»[1]
Un livre insolite, paru en 2007, au titre provocateur, What is your Dangerous Idea?[2], demandait à de grands penseurs actuels dans toutes les disciples d’évoquer ce qu’ils tiennent pour leur plus dangereuse idée. Évidemment, plusieurs répondirent en évoquant les idées de Darwin concernant l’évolution biologique de l’espèce humaine sans intervention divine. Effectivement, le monde depuis lors a perdu l’idée pernicieuse d’une finalité à l’univers. Bertrand Russell (1872-1970) résumait la résultante de la dangereuse idée de Darwin de manière exemplaire dans un texte également exemplaire de lyrisme, «Profession de foi d’un homme libre» :
Que l’Homme soit le produit de causes qui ne prévoyaient nullement la fin qu’elles accomplissaient; que son origine, son développement, ses espoirs et ses peurs, ses amours et ses croyances, ne soient rien d’autre que le résultat de collisions accidentelles d’atomes; qu’aucun feu, aucun héroïsme, aucune intensité de pensée et de sentiment ne peuvent préserver une vie individuelle de la tombe; que tous les travaux des âges, toute la dévotion, toute l’inspiration, tout l’éclat de midi du génie humain soient destinés à disparaître dans la vaste mort du système solaire, et que le temple entier de la réalisation de l’Homme doive inévitablement disparaître sous les décombres d’un univers en ruines (toutes ces choses, si elles n’échappent pas à la discussion, sont néanmoins si proches de la certitude qu’aucune philosophie qui les rejette ne peut espérer tenir debout). Ce n’est que sur l’échafaudage de ces vérités, sur le fondement ferme du désespoir inébranlable, que l’habitation de l’âme peut désormais être bâtie en toute sécurité.[3]
Devant donc l’absurdité du monde dans lequel nous vivons où, comme le chante éloquemment les Mythy Python, dans leur film Le sens de la vie, «Pour des millions de gens, la vie n’est qu’une triste vallée de larmes./ Assis en rond sans rien à se dire./ Les scientifiques disent que nous ne sommes que des spirales d’ADN se reproduisant à tout jamais.», il convient d’admettre en toute liberté que nous ne sommes que cela, à savoir des fragments d’ADN qui ne désirent que se répliquer, comme le soutien avec force le célèbre biologiste britannique, Richard Dawkins.
Pour moi, la plus dangereuse des idées fut celle de David Hume, et que Camus développa ensuite à sa manière. Si, objectivement, le monde qui nous entoure est vicié par l’absurde, la seule retraite possible est le soi-même, le merveilleux monde de la subjectivité que Hume, le premier, ouvra, pour nous, modernes. Nous en sommes toujours là. L’important est de le savoir; surtout que toute cette subjectivité dithyrambique constitue un véritable poison fort dangereux et contre lequel il faut impérativement se prémunir. C’est pourquoi, ayant compris cela, je décidé de ne plus regarder 19-2.
Ayn Rand (1905-1982)
La plus virulente critique du subjectivisme vient de la philosophe américaine, d’origine russe, Ayn Rand (1905-1982). Alors qu’en France l’existentialisme de Camus et de Sartre avait le vent dans les voiles, aux États-Unis, dans les années ’60, Ayn Rand martelait sa philosophie anti-subjectiviste, baptisée d’«Objectivisme». Comme son nom l’indique, l’objectivisme entend redonner à la réalité son objectivité.
En 1957, Rand fait paraître un roman qui deviendra célèbre, Atlas Shrugged (La révole d’Atlas)[4], où le héros, John Galt, prononce un discours –fleuve s’étendant sur près de 70 pages. John Galt expose la philosophie de l’objectivisme de l’auteure. «Nous, les hommes de raison, nous sommes en grève contre vous et vos semblables au nom d’un seul axiome, qui est le fondement de notre code moral, de même que le fondement du vôtre est votre désir de ne pas en tenir compte. À savoir que l’existence existe.»[5] C’est-à-dire que le principe de bas de l’objectivisme est que la réalité existe que nous le voulions ou non. En somme, l’objectivisme est un réalisme. En philosophie, le réalisme est la doctrine voulant qu’un monde extérieur existe en dehors de nos consciences. Puisque la «réalité» est absurde, elle est déclarée nulle et non avenue par le subjectivisme, tout ce qui a une réalité c’est la vie intérieure de la conscience. En somme, le subjectivisme est une forme d’idéalisme ou d’anti-réalisme.
L’admission du réalisme implique par ailleurs l’admission de la raison que le subjectivisme, dans sa version existentialiste, déclare obsolète parce qu’il n’y a que l’absurde. Or, si tout est absurde, autant dire que «tout est absurde» est absurde! La philosophie subjective de l’existentialisme est franchement irrationnelle de part en part.
L’objectivisme de Ayn Rand admet donc, à côté de la réalité première et indépassable de l’existence, la raison, délaissé par le penseur existentialiste, laquelle permet de connaître la réalité et de vivre sur cette planète. Penser rationnellement permet d’accéder à la réalité, c’est-à-dire de survivre et d’être heureux. Or, il se trouve que plusieurs abdiquent devant les exigences de la pensée, préférant s’en remettre à l’univers subjectif de la pensée irrationnelle, laissant les autres penser à leur place. La réalité aura cependant le dernier mot. John Galt dit encore à ce propos:
Vous refusez de penser quand vous laissez votre esprit divaguer dans un brouillard intérieur pour ne pas endosser la responsabilité de juger, acte qui repose sur la notion implicite qu’une chose n’existe pas tant que vous refusez de l’identifier. A ne sera pas A tant que vous ne l’aurez pas admis. Ne pas penser est un acte nihiliste, une volonté de nier l’existence, une tentative de balayer la réalité. Mais l’existence existe. On ne peut pas balayer la réalité, c’est elle qui finit par balayer ceux qui la balaient.[6]
Et la liberté, cette valeur si chère aux existentialistes, que devient-elle pour l’objectivisme? D’abord, il faut savoir que tout valeur découle d’une valeur suprême, indépassable, la vie, l’existence. «Seul le concept de ‘vie’, dit encore John Galt, rend possible le concept de ‘valeur’.» Donc, la liberté est seconde par rapport à la vie ou à l’existence qui, faut-il le rappeler, est la réalité première, la donnée de base fondamentale - «métaphysique». L’être humain a ensuite le choix fondamental : penser ou ne pas penser; conserver sa vie et s’épanouir ou n’être qu’un animal suicidaire vivant à ses risques et périls, voguant vers le malheur. John Galt ne cesse de répéter que vivre, c’est-à-dire penser, et que penser implique un choix éthique fondamental. Là réside la liberté ou plutôt le libre-arbitre. Celui ou celle qui ne pense pas, n’est donc pas libre.
Penser, c’est comme savoir jouer de la musique sur un instrument. Tout le monde est évidemment libre de jouer ou de ne pas jouer de la musique. Jouer de la musique exige toutefois un effort. Il n’y rien d’automatique, bien que chacun en possède la capacité. Penser, ce n’est pas seulement entretenir des pensées ou être simplement conscient. Idem pour jouer de la musique : ce n’est pas simplement fredonner machinalement un air, une mélodie dans son esprit; c’est comprendre musicalement une pièce et être en mesure de l’exécuter sur un instrument.
Penser implique un choix délibéré, intentionnel, d’examiner systématiquement les conséquences d’une action, d’une idée. En somme, penser c’est interroger, examiner, investiguer la réalité.
Ce qui précède explique en bonne partie pourquoi l’étiquette «libertarienne» ne convient pas à la philosophie d’Ayn Rand. Elle même a choisi délibérément le terme «objectivisme» par opposition précisément au subjectivisme qui a cours en philosophie et qui est aujourd’hui dominant. La liberté, donc, bien qu’importante, découle de la réalité première qu’est la vie. Est libre, donc, celui ou celle qui pense afin de survivre et s’épanouir.
Tout cela étant bien ficelé au plan théorique et philosophique, que proposerait donc un scénariste inspiré de l’objectivisme d’Ayn Rand au lieu du subjectivisme à la Camus? Évidemment, je ne suis pas scénariste, et je n’ai pas le talent extraordinaire que possédait à ce chapitre Ayn Rand. Rappelons, à cet égard, que le scénario du roman Atlas Shrugged est génial et d’une originalité inouïe. Afin de promouvoir sa philosophie de l’objectivisme, l’auteure imagine une situation des plus rocambolesques où, pour stopper les avancées d’une société américaine qui sombre de plus en plus dans la misère en raison des politiques socialistes du gouvernement, Rand conçoit une «grève» menée par les grands entrepreneurs du pays, avec John Galt à leur tête, lui-même inventeur d’un moteur révolutionnaire, en lutte contre la dictature socialiste de l’État américain.
Ce qu’il faut toutefois retenir du roman randien, c’est qu’en plus d’être une œuvre d’art de premier ordre, le roman est un vibrant témoignage d’espoir dont le propos central est de convaincre le lecteur que la vie humaine sur cette terre vaut la peine d’être vécue. Ce monde dans lequel nous vivons n’est pas du tout en son fond absurde et malveillant. Le monde est bon, bienveillant; il suffit seulement d’user de la pensée rationnelle. Les existentialistes accusent l’univers d’être absurde et condamnent les penseurs du siècle des Lumières de leur culte de la raison et de son pouvoir illusoire sans espoir. Au contraire, Ayn Rand prend le contrepied des contempteurs contemporains de la raison et des capacités mentales de l’être humain en célébrant les bienfaits de la raison laquelle fut le moteur du siècle des Lumières et sur lequel notre monde moderne est érigée.
L’univers camusien de 19-2 est celui d’un monde pessimiste où l’homme est livré aux «monstres» de l’absurdité et des malheurs les plus terribles. On se croirait assister à une tragédie grecque où, comme l’écrit Shakespeare dans Macbeth (Acte V, scène 5), «La vie [n’est] qu’une histoire dite par un fou, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien…» L’univers du «théâtre de l’absurde» est irrespirable où la seule gloire reste d’affronter et d’assumer ce monde franchement innommable. Quelle barbarie! On est loin de la civilisation et de sa promesse du bonheur. Les Grecs qui inventèrent la philosophie pour pallier aux histoires aberrantes relatant les grands fracas des aventures des dieux, paraissent loin bien derrière nous. «Bonheur», d’ailleurs, n’est-ce pas, est un mot aujourd’hui disparu. C’est pourquoi, dans la novlangue du roman 1984 d’Orwell, cet autre roman marquant du XXe siècle, le mot «bonheur», de même que «pensée», sont bannis. (Rappelons que la novlangue dans 1984 fut inventée pour répondre aux besoins politiques de l’Angsoc, le socialisme anglais, le régime politique d’Océania, c’est-à-dire, en gros, Londres.)
Jetons donc aux rebus 19-2, et attendons des scénaristes plus optimistes, plus joyeux, qui ne sombrent pas dans les délires de l’absurde.


Le 30 juillet 1944, la veille de sa mort au combat, Antoine de Saint Exupéry écrivit une lettre adressée à un général qui demeure d’une hallucinante lucidité sur la culture de la société moderne. «Mais si je rentre vivant de ce "job nécessaire et ingrat", il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes? «Job nécessaire et ingrat» fut également le lot de Berrof et Chartier. Podz et son équipe s’en sont repus à satiété. «Si je rentre vivant, que peut-on, que faut-il dire aux hommes?», demande l’auteur du Petit Prince qui n’est jamais rentré.

D’après Ayn Rand, ce qu’il faut dire aux hommes, c’est ce que la philosophe désigne sous le vocable percutant de «cannibalisme moral» qui règne en roi et maître partout. Puisque la tendance forte est de ne plus penser; que les autorités, surtout l’État (qui, au Québec, a remplacé l’Église), exige davantage le sacrifice de soi pour les autres; que la recherche de l’égalité à tout prix nivelle vers le bas en tout; nous assistons bel et bien au «cannibalisme moral» exigeant le sacrifice de soi pour les autres lequel, comme on le voit, mène à l’abrutissement contre lequel il ne paraît pas y avoir de solution. À moins, ne cesse de répéter Ayn Rand, de ne plus être des animaux sacrificiels et, une fois pour toutes, de se mettre à penser.
 


[1] David Hume, Traité de la nature humaine, livre II, troisième partie, section III.
[2] Recueil de textes édité par John Brockman chez Harper et ayant pour pour sous-titre : Today’s Leading Thinkers on the Unthinkable. Avec une introduction de Steven Pinker et une postface de Richard Dawkins.
[3] Bertrand Russell, «Profession de foi d’un homme libre», in Mysticisme et logique, Paris, Vrin, 2007, p. 66. L’article de Russell est paru originellement en décembre 1903; l’ouvrage de Russell où il fut reproduit date de 1917.
[4] Traduction française parue seulement en 2011 sous le titre La Grève.
[5] Ayn Rand, La Grève, Les Belles Lettres, 2011, p. 1013.
[6] Ibid., p. 1015.