mardi 12 juillet 2011

LE TEMPS QUI PASSE

(Sylvia Galipeau, journaliste de La Presse, prépare pour fin août début septembre une page sur le thème le Temps qui passe. Elle m'a récemment contacté pour me poser quelques questions à ce sujet. Voici mes réponses.)


- Pourquoi avons-nous l'impression que le temps file à toute allure?

D’abord, il ne s’agit que d’une impression ou d’une perception subjective, personnelle, du temps. Pour le philosophe, il s’agit de savoir ce qu’est le temps, de savoir en particulier s’il existe objectivement, au-delà de notre conscience. Là-dessus, l’ABC de la réflexion sur le temps commence… par saint Augustin (354-430 de notre ère), celui des Confessions (dont raffole Depardieu…). Au livre 11, chapitre 15, Augustin pose ainsi le problème du temps : «Si personne ne me le demande, je le sais; si on me demande l’expliquer, je ne le sais plus!» Voici maintenant pourquoi, selon Augustin, le temps est si énigmatique. On s’entend pour dire que le passé n’est plus; que le futur n’est pas encore. Qu’en est-il dès lors du temps présent? Est-il ou non? Or, le présent, s’il était toujours présent – l’éternité, en somme -, le passé n’existerait pas. Donc, pour être du temps, il faut que le présent passe; par conséquent, le présent n’est que du temps passé; mais le passé n’est plus puisqu’il est passé. Conclusion : si le temps existe, il faut qu’il n’existe pas… Ouf!!

Bon, voilà pour les débuts un peu aride et rocailleux  de la réflexion philosophiques sur le temps qui dressent pour ainsi dire la table à la réflexion à venir.  (On pourrait dire à la blague que le temps à de l'avenir devant lui...) Augustin concluait que le temps n’a, par conséquent, d’existence que subjective. Le temps n’existerait que dans notre conscience, pas dans la réalité.

Or, pour nous modernes, le temps «file à toute allure». Pourquoi? Parce que le temps, c’est bien connu, c’est de l’argent… L'argent est si utile que nous passons nos vies pressés d'en faire. Donc, la perception que nous avons du temps provient tout simplement de la civilisation dans laquelle nous baignons et suivant laquelle tout doit être utile et mesurable afin qu'il soit profitable.

Même  l’art! Chez les Grecs, par exemple, la musique n’avait aucune utilité si ce n’est que c’était une activité belle et bonne en elle-même. À ce propos, beaucoup de mes étudiants en musique répondent à la question : à quoi sert la musique?, par : pour divertir! Tout doit être UTILE, y compris la musique. Étudier est bien vu parce que c’est UTILE. Mais étudier pour le plaisir qu’il y a à étudier, à connaître pour connaître, est incongru, dénué de sens. Nous tolérons à peine les arts et la philosophie parce que ce sont des pertes de temps alors que le temps est si précieux… C’est là notre condition d’homme et de femme moderne.


- Tout spécialement à la rentrée de septembre, après les vacances d'été, pourquoi nous sentons-nous si bousculés?

Parce que l’important, c’est le TRAVAIL. Nous, modernes, nous ne sommes rien sans le TRAVAIL car le TRAVAIL est foncièrement UTILE. Ainsi va la modernité.


- Objectivement, il y a toujours 24 heures dans une journée, pourquoi ce sentiment d'essoufflement en septembre?

Les vacances nous rappellent la conclusion d’Augustin : le temps n'est qu'une invention humaine. En vacances, nous baignons pour un moment dans un monde fait d’activités en apparence «inutiles»; par exemple, prier, contempler la beauté d’un paysage, admirer une œuvre d’art, savourer une rencontre, lire un roman, connaître une autre culture, etc. Pour celui ou celle qui, en vacances, découvre par exemple les cantates de Bach, le temps n’existe plus. Il est comme pour ainsi dire assis  sur le toit du monde, et comprend que la phrase «Objectivement, il y a toujours 24 heures dans une journée» est un pur non-sens. Comme Augustin qui entend l’incroyant dire que Dieu n’est pas : quelle absurdité! Pour nous modernes, Dieu n’est pas parce qu’il est inutile et vain.


- Est-ce qu'il y en a toujours été ainsi, ou est-ce typique de notre (post, hyper, etc.) modernité?

Typiquement moderne! Tous les philosophes modernes depuis le Siècle des Lumières affirment ad nauseam la réalité du temps. Pour Descartes, par exemple, l’espace et le temps n’existent pas en nous, mais dans la réalité extérieure que cherche à comprendre la science physique. Descartes est le premier à soutenir que la connaissance n’a d’utilité qu’en vue du progrès de l’humanité. Les Encyclopédistes reprendront en chœur ce refrain. Le plaisir de la connaissance pour la connaissance, si précieux pour les Anciens, est depuis disparu comme par enchantement.


- Des trucs pour moins courir après notre queue?

On m’accusera sans aucun doute de prêcher pour ma paroisse, comme on dit, mais le  meilleur moyen de s’évader de l’emprise du temps c’est de cultiver la spiritualité, les arts et la philosophie. Or, tout ceci, on se comprend, est inutile. Bien qu'inutile, je recommande vivement Le dictionnaire inutile... mais pratique de Michel Lauzière, (Les Éditions au Carré, 2005). Pour les plus pressés, je signale aussi l'ouvrage de Raymond Devos, Un jour sans moi, (Press Pocket, 1996). Puisque, comme disait Guillaume d'Occam, le rire est le propre de l'homme, le rire est inutile c'est-à-dire qu'il est fort utile pour prendre congé du temps. Devos se demande entre autres: «Être raisonnable en toutes circonstances?!», et de répondre: «Il faudrait être fou...» Il serait opportun à ce propos de relire son monologue «Où courent-ils?», dont voici un extrait:

- Je luis dis: Mais pourquoi les gens courent-ils si vite?
- Pour gagner du temps! Comme le temps, c'est de l'argent... plus ils courent vite, plus ils en gagnent!
- Mais où courent-ils?
- À la banque. Le temps de déposer l'argent qu'ils ont gagné sur un compte courant... et ils repartent toujours courant, en gagner d'autres!
- Et le reste du temps?
- Ils courent faire leurs courses... au marché!
(...)
- Et vous, peut-on savoir ce que vous faites dans cette ville de fous? Où courez-vous là?
- Je cours à la banque!
- Ah!... Pour y déposer votre argent?
- Non! Pour le retirer! Moi, je ne suis pas fou!
- Si vous n'est pas fou, pourquoi restez-vous dans une ville où tout le monde l'est?
- Parce que j'y gagne un argent fou!... C'est moi le banquier!
(Matière à rire, Plon, 2006, p. 37 à 39).

lundi 11 juillet 2011

INDIGNONS-NOUS !

Dans 100 000 FAÇONS DE TUER UN HOMME, notre poète national écrit : «Non vraiment j'y tiens la meilleure façon de tuer un homme / C'est de le payer à ne rien faire.» Le Collège des médecins du Québec semble prendre très au sérieux le célèbre vers de Félix Leclerc. Je m’explique.
            Mon oncle, âgé de 80 ans, médecin généraliste, œuvrant depuis 52 ans dans une clinique médicale de la région de Montréal, a été récemment remercié de ses services par le Collège des médecins. Il quittera ses fonctions d’omnipraticien en décembre prochain. Apparemment, le Collège n’aurait pas eu d'autre choix que d’indiquer à mon oncle la porte de sortie puisque ce dernier a refusé de se soumettre à une formation d’appoint, d’une durée de quarante jours, au coût modique de 10 000 mille dollars. La formation aurait consisté essentiellement en la supervision par l’un de ses collègues-médecins de la pratique de mon oncle en clinique sans rendez-vous, comme on surveille les premiers balbutiements des jeunes novices. Imaginez-vous donc, cet homme d’expérience, dont le travail serait soumis au contrôle d’un tout jeune médecin! C’est proprement scandaleux et indigne!
Mon oncle qui, encore parfaitement lucide, en bonne santé, vaillant et désireux de poursuivre son travail – que dis-je, sa mission – s’est refusé, à juste titre, de n’être plus qu’un chiffon-jetable. En contexte de pénurie des médecins, la décision du Collège étonne. Puisqu'aucune plainte ne fut portée contre la pratique médicale de mon oncle, le Collège souhaite, en somme, s'en débarrasser en raison de son âge. N'est-ce pas là de l'«âgisme»?
On comprend fort bien que le Collège veuille à tout prix éviter les plaintes éventuelles de ses clients et que, pour se faire, il procède périodiquement au contrôle de la «compétence» de ses ouailles. Ah, cette fameuse «compétence» qui hante la vie des professionnels aujourd’hui, tant en santé qu’en éducation! Nous vivons à l’ère de la «compétence-performance», et l’État-comptable - celui dont rêve un François Legault - doit pouvoir mesurer précisément «l’acte» médical. Tout un monde sépare la compétence de l’excellence – ce qu’autrefois on désignait par «vertu». L’excellence d’une personne, c’est bien connu, ne se mesure pas. Par contre, sa «compétence», elle, se mesure en nombre d’«actes» selon une grille critériée d’évaluation-performance.
On se souviendra que, lors de sa nomination comme Ministre de la santé au Québec, le Premier Ministre Jean Charest nous rappelait que le docteur Yves Bolduc avait implanté le «système de gestion Toyota» dans certains hôpitaux du Québec ce qui constituait entre autres mérites au Québec une justification pour cette nomination. Cette philosophie de la gestion, appelée «Lean», triomphe actuellement. Le Collège des médecins applique cette méthode de régime «minceur». Aussi, il ne faut donc pas s’étonner que les professionnels de la santé soient considérés comme de simples chiffons-jetables. C’est là, «la minceur» du système - pour ne pas dire sa petitesse. («Lean» rime d'ailleurs étonnamment bien avec «mean».) En tout cas, avec l'odieux traitement que l'on a réservé à mon oncle, j’ai toutes les raisons de m’en indigner.

jeudi 16 juin 2011

À LA COUR DU ROI PÉTAUD

Minuit! chrétiens, c'est l'heure solonnelle où l'Homme-Dieu descendit jusqu'à nous.

Ces jours-ci, suite à la démission de quatre de ses députés, le Parti Québécois vit l’une de ses crises cycliques. Nous nous croirions à la cour du roi Pétaud, pour reprendre le mot de Lucien Bouchard dans sa diatribe récente contre Amir Khadir. La chef, Pauline Marois, étant contestée, chacun se convertit en gérant d’estrades et se croit en mesure de diriger le parti. C’est que, dans ce parti politique, sans commune mesure, le chef est davantage qu’un dirigeant. Il doit être un SAUVEUR. Puisque ce n’est pas le pouvoir qui importe, mais LA CAUSE, à savoir la souveraineté, le chef doit ceindre le diadème du saint ou du héros mythique dont les gestes et les paroles sont admirables, sublimes et transcendants. Avec le PQ, nous ne sommes pas loin du SACRÉ. Le chef est tenu comme un mythe vivant, et les chefs qui se sont succédés furent soumis à des travaux surhumains dignes d’Héraclès. Aussi, on entre au PQ comme on entrait jadis en religion. Les députés démissionnaires l’ont confirmé en s’élevant contre le parti qui, à leurs yeux, ne serait devenu qu’un simple parti politique aspirant au pouvoir reléguant aux oubliettes LA CAUSE.

Le PQ ne veut pas le pouvoir pour le pouvoir. Madame Marois aussi souhaite ardemment la souveraineté du Québec, mais celle-ci passe inexorablement, du moins en démocratie, par l’obtention du pouvoir. Tout se joue sur cette subtilité. Or, puisque, même dans l’opposition, le pouvoir corrompt - du moins, le goût du pouvoir -, la chef est corrompue. Même si les militants l’ont récemment plébiscité à hauteur de 93% et quelques poussières, Marois a perdu de vue LA CAUSE, de sorte qu’elle doit être impitoyablement déchue. Elle n’aurait plus, selon les purs, l’étoffe sacrée qui font du chef du PQ un SAUVEUR.

Deux axes commandent donc la vie au PQ, un axe profane et un axe sacré; le premier, horizontal, le second, vertical.

D’abord, l’axe profane horizontal est la vertu démocratique, c’est-à-dire la croyance inébranlable que la souveraineté doit se faire démocratiquement, comme René Lévesque l’a si souvent affirmé avec force. En somme, un bon péquiste doit d’abord être un admirable démocrate. Le radicalisme, voire l’autoritarisme de certains touchant LA CAUSE, est condamnable. Il va sans dire que le chef d’un tel parti doit être un modèle au plan de la vertu démocratique.

Le PQ n’est évidemment rien sans son autre axe essentiel, vertical celui-là. C'est l’axe sacré qui l’anime, celui de LA CAUSE : la souveraineté. Nous pénétrons alors dans le sanctuaire du PQ. L’historien des religions Mircea Eliade (Le sacré et le profane) a proposé le terme de « hiérophanie » (du grec hieros, sacré, et phanein, se manifester) pour désigner l’irruption du sacré dans la vie de tous les jours. Les religions s’alimentent d’hiérophanies. Certains partis politiques aussi, dont le PQ. Pour le PQ, l’hiérophanie aura consisté dans l’élection du PQ le 15 novembre 1976. Moment inoubliable et transcendant, s’il en fut. Tous les péquistes espèrent et œuvrent ardemment à l’avènement d’un second 15 novembre béni où le peuple québécois accédera enfin à la souveraineté, c’est-à-dire au Royaume des cieux.

Mais l’accession au Royaume des cieux de la souveraineté ne peut se faire que par l’intermédiaire de l’autre axe horizontal, non moins sacré lui aussi, celui de la démocratie. L’axe profane, celle la démocratie, n’est qu’un véhicule certes, mais un véhicule indispensable et inévitable. Pas de souveraineté sans démocratie, sinon la souveraineté sera le fait d'une dictature.

Les purs et durs de LA CAUSE paraissent oublier systématiquement l’inéluctable axe horizontal du PQ, rivés comme ils sont à l’axe vertical du sacré. Un dilemme irrésoluble et insoluble semble donc marquer la destinée du PQ, cherchant à concilier l’inconciliable, telle une quadrature du cercle: faire coïncider pour ainsi dire en leur centre les axes du sacré et du profane. D’où les crises cycliques, comme celle à laquelle nous assistons actuellement, qui chavirent le parti jadis fondé par son premier sauveur, René Lévesque, et qui transforme ce parti en une cour du roi Pétaud.

dimanche 12 juin 2011

HORS DE LA DÉMOCRATIE POINT DE SALUT? Commentaire sur le Devoir de philo paru dans Le Devoir du 11 et 12 juin

Chère collègue
Bravo, d’abord, pour votre Devoir de philo paru dans Le Devoir du week-end du 11et 12 juin.
Cela dit, je ne partage pas votre optimiste vis-à-vis la démocratie, la dernière élection fédérale constituant une ratée spectaculaire: un gouvernement conservateur fut reconduit au pouvoir avec seulement 40% des voix! Il y a là une aberration patente qui fut à peine condamnée par certains. Pourquoi? Parce que la démocratie est intouchable.
Si,  comme le disait éloquemment le président Lincoln, la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, alors, effectivement, il est impérieux que «le peuple» participe à la vie démocratique – ce qui fit défaut le 2 mai dernier, comme vous le souligniez.
Pour Tocqueville, ainsi que pour la vaste majorité d’entre nous, la démocratie constitue un acquis indiscutable. Or, depuis sa naissance, au XVe et XVIe siècle en Europe, on en est toujours à proposer des correctifs et des remèdes à de très sérieuses carences que comporte la démocratie moderne. Se pourrait-il que la démocratie recèle de si sérieux problèmes que même les médecines les plus ingénieuses que vous proposez restent inefficaces?
Au Québec, on n’oubliera pas la mine d’un Gilles Duceppe qui, même déconfit, mais bon démocrate, fit sa profession de foi en déclarant «La démocratie a parlé!». Qui donc parla le 2 mai dernier? Le peuple? L’intérêt général? La volonté générale? Celle des citoyens? L’ensemble de la collectivité? La majorité des citoyens? La souveraineté populaire? Selon la définition de la démocratie moderne, toutes ces réponses sont bonnes. S’il faut en croire Jean-Jacques Rousseau, par exemple, «la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique». (Du Contrat social, Livre II, chapitre 3) Ainsi, lorsqu’on entonne en chœur «la démocratie a parlé!», comme nous le firent tous le 2 mai, il faut entendre par là l’expression de la volonté générale (du «peuple»? de «l’ensemble des citoyens»? de la majorité?) qui est sacro-sainte puisqu’elle vise le Juste et le Bien Commun.
Il va sans dire que tout ce langage est nébuleux. Toutefois, nous sommes si démocrates dans l’âme, nous modernes, que nous ne voulons pas réaliser pas à quel point le discours démocratique est nébuleux, voire dangereux. On se gargarise d’expressions qui ne veulent rien dire. Qu’est-ce donc que la fameuse «volonté générale»? Que désigne cette expression précisément? Lors de l’élection du 2 mai, la «volonté générale» consistait-elle dans la réélection du gouvernement de Stephen Harper alors que les conservateurs n’ont obtenu que 40% des voix? Faut-il comprendre que la «volonté générale» n’est pas identique à «la majorité» déterminée par la règle de la majorité? La volonté générale serait-elle davantage identique au « gouvernement par le peuple »?
Peut-être convient-il de distinguer deux conceptions radicalement distinctes de la démocratie comme le proposait Karl Popper. Le célèbre épistémologue distinguait en effet la «démocratie» ayant trait à la souveraineté du peuple de celle, toute autre, touchant ce que l’on pourrait exprimer comme le rempart ou le bouclier contre la dictature ou la tyrannie. Popper rejette la première conception, dont l’étymologie elle-même, pouvoir (cratia) du peuple (dèmos), a le malheur d’induire en erreur sur la nature véritable de la démocratie. «La démocratie, écrit Popper, ne fut jamais le pouvoir du peuple, elle ne peut et ne doit jamais l’être.» (La leçon de ce siècle) La plus forte objection qu’il soulève à l’encontre de conception de la démocratie comme souveraineté  populaire est qu’elle favorise une vision irrationnelle et relativiste selon laquelle le peuple (la majorité?) ne peut avoir tort ni agir injustement. Cette vision de la démocratie est, toujours selon Popper, immorale et doit être rejetée sans équivoque. La seconde conception de la démocratie – désignons-la par la conception critique - veut que la démocratie soit comme un tribunal populaire, un instrument (une institution) permettant d’éviter un gouvernement inamovible, voire une dictature. Voter, dans ce cas, c’est avoir le pouvoir de révoquer, de sanctionner, de juger en somme, le gouvernement sortant. Voilà ce que serait le véritable sens de la démocratie selon Popper. Ainsi, lorsqu’il est dit «La démocratie a parlé!», on devrait comprendre que les citoyens ont exercé leur pouvoir de révoquer ou d’instaurer un gouvernement.
La question est donc la suivante: à l’élection fédérale du 2 mai dernier, est-ce la démocratie au sens de la souveraineté populaire qui s’est exprimée? Selon ce point de vue, 40% du vote des Canadiens, comme tribunal populaire, ont jugé que le gouvernement Harper méritait d’être réélu; 60% étaient contre. En tout cas, au Québec, l’élection massive de candidats néo-démocrates constitue bel et bel le rejet du gouvernement Harper. À l’évidence, il y a là un problème pour la démocratie conçue comme «tribunal populaire».
Évidemment, les partisans de la conception de la démocratie conçue comme souveraineté du peuple diront que l’élection du gouvernement conservateur est parfaitement légitime. Inversement, les partisans de la conception critique de la démocratie tiennent l’élection du 2 mai dernier comme l’ombre de la démocratie.
Je ne sais pas si ce qui précède permet de sauver la démocratie ou si elle est foncièrement incurable. Chose certaine, la philosophie est certainement habilitée à répondre à ces questions de nature conceptuelle, et le texte de ma collègue a le mérite de participer à l’effort de réflexion qu’exige le sujet.

lundi 6 juin 2011

NE TOUCHEZ PAS À LA HACHE !

            Le 2 mai dernier, à la dernière élection fédérale, bon nombre de candidats, élus ou défaits, ont lancé le fameux mot d’usage : «La démocratie a parlé!» Au Québec, on n’oubliera pas la mine d’un Gilles Duceppe qui, même démolit, mais bon démocrate, fit sa profession de foi en déclarant «La démocratie a parlé!».
            Qui donc parla le 2 mai dernier? Le peuple? L’intérêt général? La volonté générale? Celle des citoyens? L’ensemble de la collectivité? La majorité des citoyens? La souveraineté populaire? Selon la définition de la démocratie moderne, toutes ces réponses sont bonnes.
Ce qui est remarquable, c’est que bon nombre de politicologues ou d’observateurs de la scène politique, sans oublier les inénarrables journalistes, ont prétendu décrypter les véritables intentions du peuple, ou de la majorité des électeurs canadiens, ou de l’ensemble de la collectivité; bref, de la souveraineté populaire canadienne. Au Québec, la «volonté générale» se serait exprimée par un rejet sans équivoque du gouvernement conservateur sortant tout en élisant une majorité de candidats néo-démocrates, faisant mordre la poussière au Bloc québécois qui n’est plus dès lors que l’ombre de lui-même.
Quoi qu'il en soit, s’il faut en croire Jean-Jacques Rousseau qui, avec Hobbes et Locke en Angleterre, se fit le concepteur de notre démocratie moderne, «la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique».[1] Ainsi, lorsqu’on entonne en chœur «la démocratie a parlé!», comme nous le firent tous le 2 mai, il faut entendre par là l’expression de la volonté générale (du «peuple»? de «l’ensemble des citoyens»? de la majorité?) qui est sacro-sainte puisqu’elle vise le Juste et le Bien Commun.
Il va sans dire que tout ce langage est nébuleux. Toutefois, nous sommes si démocrates dans l’âme, nous modernes, que nous ne voulons pas réaliser pas à quel point le discours démocratique est nébuleux, voire dangereux. On se gargarise d’expressions qui ne veulent rien dire. Qu’est-ce donc que la fameuse «volonté générale»? Que désigne cette expression précisément? Lors de l’élection du 2 mai, la «volonté générale» consistait-elle dans la réélection du gouvernement de Stephen Harper alors que les conservateurs n’ont obtenu que 40% des voix? Faut-il comprendre que la «volonté générale» n’est pas identique à «la majorité» déterminée par la règle de la majorité? La volonté générale serait-elle davantage identique au « gouvernement par le peuple »?
On connaît le fameux mot d’Abraham Lincoln dans son Discours à Gettyburg dans lequel le président définissait la démocratie américaine comme étant le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Or, il va de soi que tout gouvernement est le gouvernement du peuple. Même un gouvernement despotique bienveillant, gouvernant dans l’intérêt du peuple, tel un monarque, gouverne pour le peuple. Mais l’idée essentielle d’un gouvernement démocratique, c’est que le peuple gouverne. À strictement parler, cela est impossible puisqu’il est impossible que tous soient unanimes. Donc, la règle de la majorité détermine la gouvernance démocratique. La règle de la majorité paraît donc servir les intérêts de tous même si tous ne sont pas d’accord. L’un des problèmes de la démocratie consiste donc dans ce qu’on a appelé «la tyrannie de la majorité».
Dans un texte remarquable, «The Very Idea of Popular Sovereigny : ‘We the People’ Reconsidered»[2], Christopher W. Morris, procède à l’analyse d’expressions vides de sens qui ponctuent le discours boursouflé à propos de la démocratie. Il convient au départ de distinguer «le peuple» «d’un peuple», la première expression désignant non plus «le Peuple» par opposition à l’aristocratie et le tiers-état comme ce fut le cas en France lors de la Révolution française, mais tous les citoyens habitant un même territoire sous la juridiction d’un État; l’autre expression («un peuple») désignant, au contraire, une entité sociale, c’est-à-dire une nation. Or, l’élection du 2 mai, indique qu’il y aurait deux peuples, les Canadiens, d’une part, les Québécois de l’autre, puisque les Québécois ont voté majoritairement contre le gouvernement Harper. Puisque l’expression «volonté du peuple» prend une connotation nettement nationaliste au Québec, l’expression est donc trompeuse, du moins en contexte canadien. Donc, l’expression «souveraineté du peuple» ne désigne pas forcément «un peuple» ou une nation. Quoi qu’il en soit, si l’on s’en tient au «gouvernement par le peuple», il est impensable, au sens strict du terme, comme nous le mentionnions précédemment, que le peuple lui-même puisse gouverner.
            Par ailleurs, les partisans de «la souveraineté populaire» ou de «la volonté générale» ne peuvent pas prétendre que le peuple existe avant que n’existe l’État. En effet, si l’État représente la peuple ou qu'il est le peuple, il faut admettre alors que l’État – c’est-à-dire le peuple -, aurait déclaré que le peuple existe! L’État, comme représentant du peuple, ne peut donc dire que le peuple existe, s’il est le peuple! En fait, il faut distinguer «le peuple» au sens factuel, c'est-à-dire les gens qui se trouvent sur un territoire donné, du «peuple» au sens conceptuel ou légal, juridique. Le «peuple» au sens conceptuel n'existe pas avant sa proclamation par l'État.
            La question délicate pour les tenants de la démocratie à tout crin est celle de savoir si la «volonté générale du peuple» désignerait en réalité la volonté d’une certaine partie de la population, c’est-à-dire les intérêts d’une classe ou d’un groupe d’intérêt. En ce sens, la désignation de la démocratie comme le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, selon le mot célèbre du président Lincoln, serait un scandaleux mensonge; sans doute le plus énorme de toute la modernité.
            Quoi qu’il en soit, les concepts de «volonté générale», de «bien commun», d’«intérêt public», etc., sont extrêmement problématiques. Il en va de ces concepts comme du fameux  pincipe d’utilité qu'invoquent les utilitaristes visant le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Selon les utilitaristes, mon bonheur n’est pas plus important que celui de tous les autres, et si je dois le sacrifier pour assurer le bonheur des autres, le principe d’utilité m’enjoingnant impérativement de le faire. L’intérêt commun prime donc sur mon intérêt personnel. En démocratie, l’énoncé «le projet de loi assure l’intérêt public» est logiquement équivalent à «j’approuve ce projet de loi» énoncé par une majorité de personnes (généralement des députés).
            Admettons, pour les besoins de la discussion, que le principe utilitariste permet effectivement d’assurer «l’intérêt public» - quoi que ce soit que l’on doive entendre précisément par l’expression. La question socratique qui fit surgir le fameux «dilemme d’Euthyphron» ne se pose pas moins : une loi est-elle bonne ou juste parce qu’elle est l’expression de la volonté générale, ou encore : la volonté générale est-elle bonne parce que conforme à ce qui est juste et bon? Bon nombre de démocrates, Rousseau en tête, opteront pour la seconde possibilité: jamais,  clameront-ils, la volonté générale ne tend vers autre chose que le juste et l’utilité publique. D’autres, plus pragmatiques, penchent plutôt en faveur de la première option : ce qui importe, en effet, c’est l’expression de la volonté générale; quant au «juste et au bien en soi», ce sont des notions au statut plus ou moins nébuleux qui n’ont aucune réalité en dehors du choix de la majorité.
            J’espère que les quelques pistes de réflexion critique qui précèdent touchant la démocratie permettront de faire comprendre et réaliser que la démocratie est loin d’être un régime politique qui va de soi, de sorte que, comme n’importe lequel sujet, la démocratie mérite qu’on y réfléchisse deux fois avant de s’agenouiller devant son autel en déclarant «La démocratie a parlé!».
            Dans son magnifique roman, La Duchesse de Langeais, Honoré de Balzac fait dire au marquis Armand de Montriveau, «Ne touchez pas à la hache!», laquelle se trouverait encore au château de Westminster, laquelle aurait servie à trancher la tête de Charles 1er d’Angleterre, son gardien qui veille sur le précieux instrument de torture se fait un devoir d’avertir ses curieux visiteurs de ne point y toucher sous peine qu’ils ne leur arrivent un funeste malheur. Je crois pour ma part qu’il en va de cette hache comme de la démocratie tant une auréole l’entoure de sorte que tous ceux et celles qui s’en prennent à elle doivent payer tôt ou tard ce crime de lèse-majesté.



[1] Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, Livre II, Chapitre 3, Paris, Garnier-Flammarion, 1962, p. 66.
[2] in Democray, E. Frankel Paul, F.D. Miller, Jr., J. Paul, éditeurs, Cambridge University Presse, 2000, p. 1-26. Christopher W. Morris est aussi l'auteur d'une étude remarquable sur la nature de l'État moderne, An Essay on the Modern State (Cambridge, 1998).

samedi 14 mai 2011

Le Québec qui philosophe. Louis Cornellier

Cher Louis

Merci pour ta sympathique recension, et de l’avoir insérée dans la suite des efforts québécois pour penser. Penser, et surtout écrire, est fort exigeant, mais combien épanouissant. J’en fais l'une des vertus du philosophe.
Je suis évidemment déçu d'apprendre que mon essai ne t’a pas convaincu de l’importance primordiale de l’éthique des vertus. Si je t’ai bien compris, c’est la démocratie qui reste, pour toi comme bon nombre d’entre nous, l’indépassable, de telle sorte que, bien évidemment, le libéralisme de Rawls reste indépassable. C'est aussi ce dogme inébranlable envers la démocratie qui me permet de comprendre ton soutien intransigeant à l'endroit du fameux cours d'Éthique et de culutre religieuse.

Il me faut donc te convaincre que la démocratie est dépassable. Ce qui n'est pas une mince tâche. Or, la réalité nous a rattrapé le 2 mai dernier démontrant clairement que la règle de la majorité ne réprésente pas du tout «la volonté générale». Par ailleurs, il y a toujours le fameux paradoxe de la démocratie mis en évidence jadis par Richard Wollheim qui attend toujours une réponse (voir mon précédent billet). Enfin, il y a Socrate, Platon et Aristote qui ne prisaient pas particulièrement la démocratie.  À cet égard, un préjugé tenace circule à l'endroit en particulier d'Aristote qui faisait de la démocratie un régime «déviant», «contre-nature». Cela suffit pour jeter le discrédit sur la pensée politique d'Aristote.  Pas étonnant donc que rares sont ceux et celles qui s'intéressent encore aujourd'hui aux Politiques; elles n'ont plus qu'un intérêt historique. Comme je le raconte dans le dernier chapitre de mon ouvrage, c'est Hobbes qui jetta le discrédit sur la pensée politique d'Aristote, et je montre également que les critiques virulentes de l'auteur du Léviathan tombent à plat. Je me réjouis toutefois en pensant que le successeur de Rawls à Harvard, Michael J. Sandel, dans son dernier ouvrage, Justice, prend fait et cause pour la philosophie politique d'Aristote.
Penser est exigeant puisqu’il nous force à remettre en question ce que nous prenons pour acquis. C'est la première vertu du philosophe.La croyance inébranlable en la démocratie fait d'elle l'équivalent de la foi religieuse où toute discussion rationnelle paraît vaine et exclue. Le «fondamentalisme» n'est pas que religieux, mais philosophique également.

Un dernier mot sur le choix des qualificatifs qui termine ta recension qui ne sont pas anodins. «Original et ambitieux», écris-tu. Ce sont bien là des qualités «libérales», mettant l'accent sur l'individualité, mais certainement pas sur des vertus telles la sagesse, la courage, la responsabilité et la véracité.

vendredi 13 mai 2011

LE PARADOXE DE LA DÉMOCRATIE

Poursuivant la réflexion amorcée dans le précédent billet sur la distinction de Popper entre deux sens de la démocratie, il convient de reconnaître un troisième sens, celui qui nous le plus familier aujourd’hui dans nos démocraties modernes et qui n’avait pas cours dans les démocraties anciennes. Si les Tunisiens, les Égyptiens, les Lybiens et les Syriens luttent présentement pour la démocratie au deux premiers sens, celui de la souveraineté du peuple et, surtout, sans doute, du tribunal populaire, la démocratie pour nous correspond davantage à l’exercice des libertés individuelles.
Ce troisième sens de la démocratie procède d’une philosophie politique libérale, le libéralisme politique. La démocratie prend alors un sens «négatif» au sens où l’État doit s’abstenir de dicter à ses citoyens une quelconque conception de la vie bonne. En somme, la finalité de la démocratie c’est la coexistence pacifique des divers groupes ou personnes composant la société. Vivre dans une démocratie, c’est réussir à vivre ensemble, à assurer la cohésion sociale des citoyens qui divergent souvent entre eux sur le plan des valeurs et de la bonne. En somme, un État démocratique n’a pas à imposer des valeurs, sauf celles de la tolérance et du respect de l’autre. Nos démocraties libérales reconnaissent la diversité des valeurs et proclament en conséquence le pluralisme moral : il n’y a pas de valeurs universelles qui fassent consensus, sauf la tolérance et le respect de l’autre, qui restent les seules valeurs «politiquement correctes». Chacun est donc libre de poursuivre son propre projet de vie dans la mesure où il n’empiète pas sur le projet des autres.
Ce qui est inestimable dans une démocratie libérale c’est le choix de vie de chacun. Une démocratie libérale doit tout faire pour protéger ce choix. John Rawls définira d’ailleurs la personne comme essentiellement un être capable de choix. Ses idées, ses valeurs, son identité, importent certes, mais ce qui est suprême bon, c’est qu’il est capable de les choisir. On ne peut pas mieux exprimer l’idéologie libérale.
À mon avis, lorsqu’il est question de nos jours de la «démocratie», c’est précisément ce concept de démocratie libérale que vient immédiatement en tête. Les idées de la démocratie comme «souveraineté du peuple» ou «tribunal populaire», dont nous parlent Popper, marquent une époque ancienne, révolue, du moins dans la plupart des pays occidentaux. Il n’est plus tant question de se prémunir contre les tyrans ou les dictateurs, mais de respecter l’autre et sa différence. Voilà, je crois, ce qui caractérise notre expérience actuelle de la démocratie et qui lui donne tout son sens.
La démocratie n’est aujourd’hui plus conçue une arme de combat, mais une procédure, ou un ensemble de procédures apte à assurer la cohésion sociale, la coexistence pacifique de la diversité marquant les démocraties libérales et son «pluralisme».
Aussi, en démocratie libérale, les élections a suffrage universel, obéissant au principe de la majorité, constituent une procédure qu’aucun démocrate ou libéral ne songerait à remettre en question ou en doute. Et pourtant.... A-t-on oublié que le suffrage universel en démocratie, basé sur la règle de la majorité, a déjà fait l’objet de nombreuses critiques, dont le fameux «paradoxe de la démocratie» mis en évidence par le philosophe britannique Richard Wollheim[1]. À ce que je sache, personne n’a véritablement solutionné le paradoxe de la démocratie soulevé par Wollheim. Dans les quelques lignes qui suivent, je vais l’exposer. Après l’élection que nous venons de vivre, il est de l’intérêt général de réfléchir enfin sérieusement au type de régime politique qui organise nos vies. Ceux et celles qui m’accusent d’être mauvais perdant en blasphémant sur notre sacro-sainte démocratie devraient en lieu et place répondre à Wollheim.
            De quoi s’agit-il donc?
D’abord, Wollheim montre que si la démocratie représente bien l’expression de la volonté populaire - comme lorsqu’on déclare emphatiquement «La démocratie a parlé!»-, alors c’est faux. De plus, l’électeur est confronté au paradoxe suivant: s’il vote pour le parti de son choix et qu’il perde, c’est-à-dire que son choix n’est pas celui de la majorité, alors il ne devrait rejeter le choix qu’il a fait. L’électeur est donc captif de deux positions incompatibles : il tient son choix, qui n’est pas celui de la majorité, comme valable; mais, en bon démocrate, il doit reconnaître que son choix n’est pas valable!
            Examinons le premier point établit par Wollheim qui se veut en somme critique de la règle de la majorité. Supposons trois partis politiques. Les électeurs doivent choisir entre A, B et C. 40% des électeurs votent pour A; 35% pour B, et 25% pour C. D’après la règle de la majorité, le parti A est élu. Or, ceux et celles qui ont choisi B, préfèrent C à A; de même, ceux et celles qui votent C, préfèrent B à A. Manifestement, l’élection de A est loin d’être légitime même basé sur la règle de la majorité. L’élection fédérale du 2 mai dernier en constitue une illustration éloquente. Au lieu de la règle de la majorité, la règle de la pluralité des voix semblent plus raisonnable puisque 60% des voix rejettent le parti A.
            Ce n’est là sans doute qu’une difficulté mineure de la démocratie procédurale. Venons-en maintenant au problème autrement plus sérieux du paradoxe évoqué précédemment.
            L’électeur, donc, vote pour A. Il a de bonnes raisons de penser que A est préférable à B. Or, la majorité vote pour B, «alors l’électeur, s’il est un bon démocrate, semble devoir admettre à la fois que A doit être élu ainsi que B.»[2] Voilà où conduit la démocratie procédurale : à un paradoxe.
            Le problème, en somme, de la démocratie procédurale, réside dans le fait de savoir si la démocratie «représente» bel et bien la volonté populaire ou générale.
39,6% des électeurs ont voté le 2 mai dernier pour le parti conservateur de Stephen Harper; 30,6% pour les néo-démocrates; 18,9% pour les Libéraux et 6% pour le Bloc. Clairement, la règle de la majorité paraît illégitime, si la démocratie doit représenter la volonté populaire ou générale.
            Au Québec, 42,9% des électeurs Québécois préférèrent voter pour les candidats néo-démocrates plutôt que pour ceux du Bloc (23,4%) afin de contrer la menace conservatrice. Les Québécois vécurent dans leur âme le fameux paradoxe de la démocratie : préférant le NPD au Bloc, les Québécois, qui sont de bons démocrates, doivent admettre que leur choix était légitime et en même temps qu’il ne l’était pas. Les électeurs de Laurie-Sainte-Marie ne souhaitaient pas rejeter Gilles Duceppe; pourtant, il a mordu la poussière devant une candidate inconnue.
            À mon sens, la démocratie procédurale nous conduit à davantage qu’à un paradoxe. Je crois qu’il s’agirait plutôt d’une sorte de «Catch-22» - qui emprunte au titre du roman de Joseph Heller. Lors de la Deuxième guerre mondiale, des pilotes d’avion américains ont l’ordre d’atterrir s’ils se croient devenir fous. Or, personne n’est autorisée à atterrir puisque le simple fait de déclarer qu’on devient fou est une preuve de santé mentale! D’autre part, le simple fait de voler en temps de guerre est un signe patent de folie…
            Voter, dans une démocratie procédurale, est un catch-22. Si tu votes pour le parti qui n’obtient pas la majorité, ton vote est légitime et illégitime à la fois; et, pourtant, ton vote est l’expression de la volonté générale. Ces démocrates qui se gargarisent d’expressions comme «la volonté générale», «l’intérêt publique», «le bien commun», «le peuple», etc., n’évoquent, comme le disait si joliment Jeremy Bentham, que des «absurdités montées sur des échasses».


[1] Richard Wollheim, «A Paradox in the Theory of Democracy», in P. Laslett et W.G. Runciman, Philosophy, Politics and Society, 2e série, Blackwell, 1972, p. 71-87.
[2] Ibid., p. 78-79. Ma traduction.