dimanche 10 avril 2016

LE LEURRE DU SPECTATEUR IMPARTIAL. À propos de Différence et liberté de Georges Leroux (suite du précédent articile)



À la suite de Wittgenstein, imaginons un jeu de langage que nous dénommerons, le jeu de langage du citoyen, ou de la démocratie. Le jeu de langage en question consiste à adopter ce qu’Adam Smith a appelé le point de vue du spectateur impartial. C’est le but de l’apprentissage de l’éducation au pluralisme que défend Leroux. Il ne s’agit pas de juger les diverses croyances morales ou religieuses qui circulent autour de nous, nous qui vivons dans une société démocratique. On ne peut pas parler ici de « relativisme moral ou » parce que le relativisme soutient une position sur la vérité alors que le jeu de langage du pluralisme met entre parenthèse la vérité. Dans ce jeu de langage, toutes les doctrines morales et religieuses ainsi que les philosophies ne sont considérées que comme des croyances. Même le pluralisme de Leroux n’est qu’une croyance parmi d’autres, sans prétention à la vérité. C’est pourquoi il convient de présenter le pluralisme normatif de Leroux comme un « jeu de langage », puisqu’un jeu de langage, du moins chez Wittgenstein, n’est qu’une pratique normée.

Bien qu’il les profère tout bas pour lui-même, l’élève ne saurait émettre oralement ou par écrit des jugements de valeurs, tels que : « La démocratie est l’esclavage du peuple pour le peuple et par le peuple », « La religion, c’est la soumission et non la liberté. », « La morale est relative à chacun », etc. Bon nombre de jeunes, ainsi que des d’adultes, pensent de la sorte. Si je comprends bien, le jeu de langage pluraliste de Leroux ne dit pas que ces jugements sont véridiques ou justes. Leur valeur de vérité est, comme je l’ai dit, mise entre parenthèses, suspendue pour ainsi dire. Ces énonces sont « hors-jeu ». Il s’agit par ailleurs pour l’élève de comprendre les raisons qui motivent ces jugements. Comme le disait un grand philosophe rationaliste qui annonce le siècle des Lumières, Baruch Spinoza, dans son Traité politique « Ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas haïr, mais comprendre. » Il s’agit, en somme, de surplomber la pluralité des jugements, des opinions, etc., d’accéder au point de vue de spectateur idéal afin d’être en mesure de porter un jugement rationnel et universel.

C’est l’idéal du citoyen éclairé des Lumières. C’est le modèle de l’homme kantien, du citoyen autonome idéal. Par conséquent, l’éducation au pluralisme de Leroux est une éducation rationaliste. Seul ce point de vue rationaliste serait soi-disant susceptible de conduire nos jeunes à devenir des sortes de juges impartiaux, c’est-à-dire des êtres raisonnables, de bons citoyens dont nos démocraties ont si urgent besoin. Évidemment, il s’agit d’un idéal à jamais inaccessible. À l’impossible, comme dirait l’autre, nul n’est tenu. Quoi qu’il en soit, selon l’éducation rationaliste au pluraliste, il s’agit d’un projet de vie bonne, même si l’éducation au pluralisme prétend ne pas enseigner une voie de la vie bonne. C’est là le grand paradoxe, pour ne pas dire la contradiction, sur lequel roule l’éducation au pluralisme.

En tout cas, il s’agit d’un projet de vie bonne – d’un jeu de langage, si l’on préfère. C’est le projet de vie de la démocratie. Ce que pense le jeune, son projet de vie à lui, propre, particulier, singulier, ça le concerne. Ce qui importe, pour l’éducation au pluralisme, c’est son point de vue en tant que citoyen.

Il va de soi que l’apprentissage rationaliste du pluralisme moral et religieux conduit à un préjugé défavorable contre la religion puisque celle-ci est tenue, du point de vue de l’observateur impartial et rationaliste, comme foncièrement irrationnelle. Il n’y a rien de surprenant à ce que la (ou les religions) soit dépréciée en bout de piste.

Supposons qu’au terme de ses études primaires et secondaires dans le programme d’Éthique et culture religieuse (ECR), on demande à l’élève de traiter de la différence entre les valeurs de tolérance et de miséricorde, et de prendre position. L’élève doit donc justifier son choix entre une valeur morale, la tolérance, et une valeur religieuse (chrétienne), la miséricorde.

L’élève doit adopter le point de vue du spectateur impartial. Il notera que les mots « tolérance » et « miséricorde » ne sont en aucun cas synonymes. La tolérance procède de la raison et de l’intelligence des situations. La tolérance s’exerce à l’égard de comportements à la frontière des limites qu’une société se donne, ces limites variant selon les milieux, les âges, les cultures, etc. En tant que citoyen, je puis tolérer ce qui transgresse la limite mais demeure encore acceptable car ne mettant pas gravement en péril le « vivre ensemble », qui est indépassable. La tolérance a toujours une limite qui est précisément l’intolérable.

Que dira notre élève à présent de la miséricorde ? La miséricorde ne connaît pas de limite car l’amour et le pardon n’en ont pas. Chez les chrétiens, la miséricorde est un don de Dieu.[L’un des derniers ouvrages du Pape François s’intitule justement Le nom de Dieu est miséricorde.] L’être humain serait donc incapable de miséricorde. C’est de l’ordre du divin, du transcendant, qui est proprement au-delà de la raison. La miséricorde prend donc sa source en Dieu qui est Amour (grec, agapè). L’être humain n’est capable que de justice. (Le philosophe John Rawls a élaboré une philosophie politique majeure sur le thème de la justice (plus précisément de la justice sociale)). La miséricorde se situe donc au-delà de la justice parce qu’elle prend sa source dans le mystère de Dieu qui échappe à la raison. L’amour divin échappe à la raison. Le spectateur impartial devrait donc opter, comme citoyen, pour la tolérance et, à titre privé, pour la miséricorde. L’éducation au pluralisme incline donc à la morale plutôt qu’à la religion.

Personnellement, je suis d’avis que la miséricorde est une vertu de loin supérieure à la tolérance. Évidemment, mon point de vue n’est que particulier et singulier, du moins dans la perspective de l’éducation rationaliste au pluralisme. En tout cas, bien que ce ne soit pas la vertu que doit viser le bon citoyen, la miséricorde mérite d’être recherchée sans compter pour elle-même. Mais c’est là un autre « jeu de langage », celui du bonheur et de la vie bonne, qui n’est en aucun cas celui de l’éducation au pluralisme. Reste que, comme on le constate, l’éducation au pluralisme constitue, malgré qu’elle le nie, une forme d’éducation morale. Sa vertu première étant la tolérance.

On pourrait revenir à la charge afin de justifier la vertu de miséricorde supérieure à la tolérance. En effet, la tolérance est une forme affaiblie de miséricorde. De plus, comme je l’ai déjà dit, la miséricorde prend sa source dans l’amour (au sens d’agapè). Donc, la source de toutes les valeurs, donc de la tolérance, c’est l’amour. On pourrait dire que la tolérance n’est qu’une forme affaiblie ou imparfaite de l’amour. Mais l'amour reste subjectif, insaisissable pour la raison. Donc, malgré tout, l'amour doit être exclu. Un bon citoyen, en somme, c'est certes un être rationnel, mais médiocre.
L'éducation rationaliste au pluralisme, c'est l'éducation à la médiocrité. Je ne défendrai jamais ce type d'éducation. Ce jeu de langage n'est qu'un leurre.

Mais il y a plus : le pluralisme est foncièrement irrationnel ! En effet, par définition, le pluralisme désigne l’incapacité de résoudre sur la base de la raison une valeur par opposition à une autre. C’est le sens véritable du pluralisme, qu’on trouve de manière exemplaire chez Isaiah Berlin.[1] Je cite Berlin dans l’introduction d’Éloge de la liberté :

La condition humaine étant ce qu’elle est, les hommes sont condamnés à faire des choix et ce, non seulement en vertu des raisons évidentes que peu de philosophes ont ignorés, à savoir qu’il existe de multiples voies possibles et dignes d’êtres empruntées, que choisir l’une ou l’autre découle de ce que nous sommes des êtres rationnels et capables de jugements moraux, mais en vertu du fait que par nature incontournable, à savoir que les fins sont parfois antagoniques : on ne peut tout avoir.[2]

C’est-à-dire que le rationaliste vit pour ainsi dire dans « un monde idéal où aucune valeur ne serait jamais perdue ou sacrifiée, dans lequel tous les désirs rationnels… pourraient être satisfaits – cette vision classique [rationaliste] n’est pas seulement utopique, mais insoutenable. »

Lorsqu’on adopte le pluralisme, du moins celui de Berlin, le rationalisme est battu en brèche. On ne peut être à la fois pluraliste et rationaliste, puisque la raison est incapable de trancher entre deux ou plusieurs valeurs. Or, Leroux prétend être à la fois pluraliste et rationaliste. Ce qui est parfaitement contradictoire. Ce qui veut dire que la résolution du pluraliste dans le cadre du rationalisme de Leroux implique que le choix d’une valeur, par exemple de la tolérance, par rapport à la miséricorde, ne repose pas sur la raison, mais sur un choix singulier, le mien. C’est là notre condition humaine, dit Berlin. Pour ma part, je dirai que mon choix se fait sur la base de la foi, vertu théologale. C’est pourquoi que je choisis, moi, la miséricorde à la tolérance, car la miséricorde est au-delà, c’est-à-dire supérieure, à la raison humaine. Je considère que la miséricorde est plus haute, à mes yeux ainsi que du point de vue de la tradition religieuse à laquelle j’appartiens de plein cœur, le christianisme.



[1] Voir « Deux concepts de liberté » in Éloge de la liberté, Press Pocket, 1990, p. 167-218.
[2] Isaiah Berlin, op. cit., p. 47.




[1] L’un des derniers ouvrages du Pape François s’intitule Le nom de Dieu est miséricorde.